N° 394
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Ils sont devenus fous


Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)

Mohamed Zafzaf fait parler de lui. Huit ans après sa mort, l’écrivain à la barbe si longue qu’il aurait pu figurer parmi les musiciens de ZZ Top est au cœur d’une violente polémique qui secoue les milieux de l’enseignement secondaire. Son livre Yawmiyat Aych (ou Tentative de vie, Ed. le Centre culturel arabe, 1985), qui figure depuis 2006 au menu des programmes de la 9ème année secondaire, équivalent de l’ancien Brevet, est contesté. Il pourrait être supprimé des programmes parce que, officiellement, comme nous l’explique cet inspecteur de l’Education nationale, “les élèves (de la 9ème année) sont surchargés de manuels et de livres à décortiquer”. Officieusement, et réellement, parce que le
livre ne plaît pas aux gardiens de la morale qui jugent le livre, comme nous l’a expliqué la même source, “pervers et subversif pour des élèves âgés de 15 à 18 ans”. Et voilà comment l’un des écrivains les plus intéressants de l’histoire du Maroc indépendant, Zafzaf donc (clin d’œil à tous ceux qui l’ont déjà croisé sur une terrasse, autour d’un verre de café ou de lait), un type de la trempe de Mohamed Choukri, que le Maroc a eu la bonne idée d’inscrire sur les tablettes de nos enfants, risque de passer à la trappe. Victime d’une inquisition naissante, galopante, à tous points de vue angoissante… Il y a le feu, parce qu’il (nous) faut sauver Zafzaf. Il ne faut pas laisser le champ libre au seul Ahmed Sefrioui avec sa Boîte à merveilles, tout doux, tout aseptisé, pour apprendre à nos gosses les leçons de la littérature et de la vie. Il nous faut nous bouger, tout court, parce que nos anges gardiens viennent déjà de supprimer, à la rentrée, un autre livre au programme : La Planète des singes aux théories darwiniennes, rationnelles, en conflit évident avec Dieu. Attention.

La mosquée la plus proche
Le Maroc s’islamise. C’est ce que tente de nous expliquer une étude polémique, à paraître la semaine prochaine, et qui est du fait d’un groupe de recherche proche des islamistes du PJD (lire aussi article p. 22). On savait bien, nous, simples “spectateurs”, en observant l’attitude, le réflexe, parfois le look, de nos voisins de quartier, nos proches, nos collègues, qu’un vent de puritanisme fouettait le Maroc d’en bas, celui des anonymes et des simples marcheurs. La rue est en voie d’islamisation galopante, c’est un fait. Maintenant, il est temps de se rendre compte que l’Etat aussi. Un chiffre pour résumer la nouvelle tendance : entre 2007 et 2009, le nombre de mosquées est passé de 41 000 à près de 48 000, soit une progression nette de 15 %. Vous l’avez dit : c’est énorme. Au Maroc, on comptabilise pratiquement une mosquée pour 700 personnes. En éliminant les enfants, les invalides, les non-musulmans et les non-pratiquants, et en prenant en compte la capacité d’accueil d’une mosquée, qui peut aller jusqu’à plusieurs milliers de personnes, on arrive à une conclusion très nette : au Maroc, la mosquée est de loin le premier service public. C’est le lieu le plus proche, le plus accessible, le plus sûr. On peut y aller quand et où on veut. Même dans les régions les plus enclavées, privées de routes, d’électricité et d’eau courante. Le “développement” qui affecte le rayon des mosquées, en valeur absolue et en progression, défie toute concurrence. Il est sans commune mesure avec le soi-disant développement des secteurs dits vitaux, tels l’enseignement ou la santé. Le Maroc, pays sous-alphabétisé et sous-médicalisé, ne compte toujours, d’après les statistiques officielles les plus récentes, que 6300 écoles primaires, 1300 collèges, 700 lycées, 2500 centres de santé et dispensaires, un peu plus de 100 hôpitaux et 26 000 lits pour accueillir ses malades. Tous ces chiffres cumulés ne pèsent rien devant la balance phénoménale des mosquées… Bien que l’éducation et la santé figurent parmi les priorités politiques du royaume, les moyens (effectifs et établissements) qui leur sont dédiés restent ridicules en valeur absolue, avec une progression très faible, dans tous les cas inférieure à 5 %. Maintenant, en combinant toutes ces données, il est clair que lorsqu’un type se pose une question existentielle, du genre “où aller, que faire ?” , il y a beaucoup plus de chances, statistiquement parlant, qu’il se retrouve à la mosquée qu’à l’école la plus proche. C’est cela que l’on peut retenir. Et c’est le fait du Maroc d’en haut, celui qui gouverne et qui décide, en plus d’être du fait, bien entendu, du Maroc d’en bas.

 
 
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