N° 394
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

“Le nationalisme, c’est dépassé”
Youssef Belal
politologue et membre
du PPS (TNIOUNI)

Antécédents

1978. naissance à Casablanca.
1982. son père, Aziz Belal, décède tragiquement à Chicago.
1997. entre à Sciences Po Paris.
2005. soutient un doctorat en sciences politiques.
2006. est élu au comitécentral du PPS, le “parlement du parti”.
2007. commence à à la fac de Casablanca.

Le PV
Quand, il y a un an, la Fondation Abderrahim Bouabid décide de faire disséquer le phénomène El Himma par les dix politologues marocains les plus en vue, Youssef Belal est de la partie. C’est qu’à 31 ans, il joue déjà dans la cour des grands. La démarche mesurée, l’air timide, et surtout très sérieux, Belal est peut-être l’enseignant dont rêvent nos étudiants. Mais cette semaine, c’est lui qui a potassé son répertoire. Le jeune homme est un touche-à-tout et connaît bien ses fondamentaux. Belal discute histoire et actu, politique et économie, tradition et modernité. Il joue décidément sur toutes les surfaces et, surtout, “mouille le maillot”. N’est-ce pas après tout ce qu’on demande à nos intellectuels, comme à nos footballeurs ?

Smyet bak ?
Abdelaziz Belal.

Encore un marxiste… Vous avez ça dans les gènes ?
(Sourire) Moi, je ne suis pas marxiste.

Smyet mok ?
Afifa Hilali.

Nimirou d’la carte ?
BE704850.

Vous le connaissez par cœur ! Vous devez souvent présenter votre CIN ?
(Rires) A chaque fois que je commets une infraction. Et à chaque fois, on me pose la même question : vous êtes toujours étudiant ?

Pourquoi ?
Parce que, pour être plus libre de circuler, j’ai gardé la mention étudiant sur ma carte nationale.

Et sinon, ce n’est pas trop dur d’être le fils d’une grande figure de la gauche marocaine ?
ça pourrait l’être : il faut être à la hauteur du père, on est sans cesse comparé et enfermé dans un schéma. Mais j’ai ma propre conception de la politique, notamment par rapport au marxisme.

Et les relations de papa, elles vous servent aujourd’hui ?
Mon père est décédé quand j’avais trois ans. Ma mère nous a élevés seule, mon frère et moi, je n’ai donc pas pu bénéficier du réseau paternel.

Vous êtes diplômé de Sciences Po, vous enseignez à la fac de Casa, et vous êtes membre du comité central du PPS. Tout ça, c’est pour rester dans les traces de Si Aziz ?
Il y a beaucoup plus de hasard que de déterminisme dans mon parcours.

Vous pensez qu’il serait fier de vous aujourd’hui ?
J’espère que, s’il nous regarde de là-haut, il n’est pas déçu. Mais le chemin est encore long.

Après des études en France, vous avez fait le choix de l’enseignement…
J’ai plus choisi la recherche que l’enseignement.

C’est un choix à rebours : les bons élèves rêvent plutôt d’écoles d’ingénieurs ou de commerce. Vous n’auriez pas préféré faire carrière dans le privé, là où ça rapporte plus ?
Je pense d’abord à l’intérêt du travail que je dois faire chaque jour. Le plus important, c’est de trouver
sa vocation.

Tout de même, l’enseignement ou la recherche, ce n’est pas vraiment ce qui nourrit son homme. Vous arrivez quand même à joindre les deux bouts ?
Quand on fait à la fois de la recherche et de l’expertise, on peut avoir une vie confortable.

C’est donc pour cela que vous êtes consultant pour les Nations Unies ?
(Rires) Pas pour m’enrichir, mais parce qu’il y a une vraie demande d’expertise pour accompagner les réformes. Je m’intéresse notamment aux questions de gouvernance et de développement.

Vous avez définitivement tourné la page de vos années françaises ?
Ce n’est pas par nationalisme que je suis rentré au Maroc. Pour moi, la notion même de nationalisme est dépassée. Je suis l’adepte d’une pensée mondiale et ouverte.

ça ressemble beaucoup à un idéalisme résolument optimiste…
Je revendique cet idéalisme-là, ce cosmopolitisme. Au Maroc, nous avons trop pâti du nationalisme. Historiquement, ce mot a été une excuse pour la non-démocratisation du pays.

A quoi pensez-vous ?
A la question nationale.

C'est-à-dire ?
Eh bien, au Sahara. Il y a un tabou à ce sujet, on ne peut pas en discuter de manière sereine. Et ça ne facilite pas la résolution du conflit. En fait, on reste enfermé dans un schéma nationaliste primaire.

Côté politique, il paraît que le PPS s’allie au Front des forces démocratiques et au Parti travailliste. Un rapprochement de circonstance ?
Le rapprochement parlementaire dont vous parlez va dans le bon sens. Il faut constituer un pôle de gauche. Avec l’éclatement du champ politique, la gauche ne peut peser que si elle ratisse large. Jusqu’au sein de l’Istiqlal si certains se reconnaissent dans notre projet.

Restons à “gauche”. Vous avez en Khalid Naciri un ministre de la Communication particulièrement zélé. Qu’en pensez-vous ?
Je ne cautionne pas ce que le gouvernement fait, ça ne correspond pas du tout au projet de société de la gauche, qui a elle-même, en d’autres temps, beaucoup souffert de la censure. On ne devrait pas défendre une politique à laquelle on ne croit pas.

Le PPS mérite-t-il son petit surnom de Petit Parti de Sidna ?
Il y a des personnalités à la tête du parti qui sont estampillées Makhzen. Mais le PPS ne se limite pas à ça. Nous avons toujours choisi la voie du compromis. Contrairement à une certaine frange de la gauche, le PPS a été lucide quant au rapport de forces avec la monarchie et il a toujours refusé la violence. Ce n’est pas ça qui fait de nous le Petit Parti de Sidna.

Pensez-vous que votre père cautionnerait l’évolution actuelle du parti ?
Honnêtement, je ne sais pas. Mon analyse personnelle est que la législature de Youssoufi a été un rendez-vous manqué pour la gauche. Il n’y a pas eu de prise de risque suffisante, alors que la monarchie était à ce moment encore très hésitante.

Et depuis le départ de Youssoufi ?
L’expérience gouvernementale se justifie de moins en moins. La place de la gauche est dans l’opposition.

Vous devez bien avoir l’intention d’affronter l’épreuve des urnes. Quand pourra-t-on voter pour vous ?
Il faudrait d’abord que j’arrive à traduire un projet politique en rentabilité électorale. Or, aujourd’hui, c’est la relation clientéliste qui fait élire et je ne corresponds pas à ce profil.

Vous ne seriez pas tenté par un bout d’aventure aux côtés du PAM ? Par les temps qui courent, vous auriez sans doute plus de chances de succès …
(Rires) Absolument pas. Le PAM est aux antipodes de mes valeurs. D’ailleurs, mes écrits et mes déclarations ne doivent pas beaucoup plaire là-bas.

Comment peut-on être aux antipodes de “Tradition et Modernité” ?
Ca me fait penser au slogan d’une brochure touristique. Mais la tradition dont il est question renvoie en fait au maintien du patriarcat, à l’autoritarisme, à tout ce qui bloque la société. Le PAM revendique une fausse spécificité marocaine, avec l’idée que notre société n’est pas prête pour une vraie démocratie.

Finalement, que faut-il vous souhaiter ?
De garder un œil vigilant, d’exercer ma fonction de raison critique. Je ne veux pas être uniquement dans l’analyse, mais aussi agir sans renier mes valeurs.

 
 
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