N° 394
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Edition. Le taxi driver arabe
Tribune. Ma langue, ma déchirure
LE MAG CULTURE



Par Ruth Grosrichard

Edition. Le taxi driver arabe

(DR)

Qu’est-ce qui fait rouler les chauffeurs de taxi du Caire ? L’espoir d’un peu de pain pour leurs enfants. Ils en parlent avec rage, résignation et humour. Khaled Al Khamissi, jeune écrivain égyptien, se fait leur porte-parole dans Taxi, son premier livre.


Avec plus de 100 000 exemplaires vendus en Egypte, une quinzième édition en langue arabe, un feuilleton annoncé pour la télévision cairote, des traductions en différentes langues, Taxi de Khaled Al Khamissi s’impose comme un des plus grands best-sellers de la
littérature arabe de ces dernières années. Œuvre de fiction riche et de forme atypique, elle tire sa force de son inscription dans le réel : celui du monde des chauffeurs de taxi du Caire.
Le livre est composé d’une série de cinquante-huit petits récits racontant chacun une conversation entre le narrateur et son chauffeur du jour. Conduisant des voitures bringuebalantes qui souvent n’ont plus d’âge au milieu d’embouteillages monstres, dans le bruit, la chaleur et la poussière, ces chauffeurs en voient et en entendent des vertes et des pas mûres. Ils sont les héros d’Al Khamissi, qui leur laisse la parole. Dans l’espace à la fois privé et public du taxi, les langues se délient et les comportements se libèrent. Même s’il est toujours à craindre que le client embarqué ne soit un policier, la censure tombe. Car cette petite scène de “théâtre mouvant”, comme le dit l’auteur, tient un peu parfois d’un cabinet de psychanalyste. Chaque course est une séance, durant laquelle le narrateur, prêtant l’oreille à son chauffeur, découvre un nouvel aspect du “malaise dans la civilisation” égyptienne. Sur le sujet, l’auteur, qui depuis des années prend des taxis tous les jours, ne manque pas de matière. Dans sa préface à l’édition arabe, ne dit-il pas de ces chauffeurs qu’ils sont l’un des meilleurs “thermomètres de la rue égyptienne”, parce qu’ils y vivent autant qu’ils en vivent et qu’ils appartiennent à une catégorie sociale “broyée économiquement” ?

Chronique du temps qui passe
A les écouter, on en apprend beaucoup sur l’opinion qu’a le peuple du régime, sur l’injustice quotidienne, l’arbitraire, la pauvreté, la corruption généralisée, l’hypocrisie sociale… Bref, sur les souffrances et frustrations qu’il porte sur son dos. Et tout cela nous est donné à lire - hormis quelques passages narratifs en arabe littéral - dans le dialecte égyptien, plein de verve, de drôlerie et de force. Al Khamissi justifie ce choix : “Je ne vois pas comment j’aurais pu écrire autrement pour faire parler des chauffeurs dont beaucoup sont analphabètes et donner vie à la rue ! Il aurait donc été ridicule d’utiliser l’arabe classique pour les dialogues. C’est le thème même qui m’a dicté de les écrire en arabe dialectal”. Du reste, utiliser l’arabe littéral pour la narration et l’arabe parlé pour les dialogues n’est pas nouveau dans la littérature égyptienne. Déjà en 1920, le grand Tawfîq Al Hakîm avait usé du même procédé dans son fameux ‘Awdat al-rûh (Le retour de l’âme). Il ne fut pas le seul. Dans le monde arabe, mais surtout en Egypte, des écrivains ont compris très tôt qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre les deux registres de langue : chacun a sa fonction et l’un et l’autre peuvent être employés dans une même œuvre selon les besoins. L’objectif n’est-il pas avant tout d’être lu, d’être compris, et de toucher le lecteur ?
Atteindre le plus grand nombre, c’est ce que réussit à faire Al Khamissi, à l’instar de Aala El Aswany (L’immeuble Yacoubian), de Youssef Zidane (Azazil), de Hamdi Al Gazzar (Magie noire) et d’autres représentants de cette nouvelle génération d’auteurs égyptiens, apparue il y a cinq ans ou plus. Chacun de leurs livres a rencontré un succès fulgurant chez eux comme au-delà des frontières. Leurs prédécesseurs n’ont pas connu cette notoriété. Ils ne manquaient pourtant pas de talent. Mais, plus intéressés par l’analyse psychologique et l’introspection, et écrivant dans une langue plus ésotérique, ils n’ont touché qu’une élite avertie. Au contraire, les écrivains d’aujourd’hui se veulent les chroniqueurs de l’homme de la rue. Leurs personnages, qu’ils ne cherchent nullement à idéaliser, sont des petites gens, avec leurs qualités et leurs faiblesses. En cela, ils s’inscrivent dans une tradition égyptienne initiée, en arabe, par Tawfîq Al Hakîm, Yahya Haqqî, Naguib Mahfouz et d’autres, ou en français par Albert Cossery, dont le célèbre Mendiants et orgueilleux restera comme un emblème de cette écriture en prise avec la réalité quotidienne et ouverte sur la société. Cette écriture est aussi celle d’Al Khamissi : “La rue en Egypte représente 80% de la population qui a des difficultés énormes pour survivre, constate-t-il. Les chauffeurs de taxi en sont très représentatifs car ils exercent ce métier souvent comme deuxième, voire troisième activité pour essayer péniblement de joindre les deux bouts”. Texte littéraire d’abord, Taxi n’en brosse pas moins, par petites touches, un tableau très expressif de la vie sociale, politique et économique de l’Egypte actuelle. Rien d’étonnant si tant de lecteurs, se reconnaissant dans ce type d’œuvres, leur réservent un tel accueil.

Littérature sociale, politique
Selon l’auteur, le renouveau de la littérature égyptienne et l’écho qu’elle rencontre sont intervenus à un moment crucial dans l’histoire de son pays. Ces dernières années ont été marquées par le cinquième mandat de Hosni Moubarak, et par l’amendement constitutionnel tendant à instituer une hérédité du pouvoir en faveur de son fils cadet. En réaction, on a vu naître des manifestations de rue, des mouvements d’opposition appelant au changement et réunissant journalistes, intellectuels, catégories professionnelles diverses. “Face à l’impasse politique et à l’échec économique et social, les nouvelles générations aspirent à être debout, à se construire un avenir. C’est par la culture notamment qu’elles tentent d’y parvenir”, explique Al Khamissi. Au Caire, de jeunes éditeurs ont vu le jour, la presse s’est enrichie de nouveaux titres, des salles de cinéma ont fait peau neuve et pas moins de huit très grandes librairies ont ouvert leurs portes…
Un bon conseil : pour ne plus voyager idiot, prenez ce Taxi et lisez-le. Soit en arabe aux éditions Dar Al-Chourouk (Le Caire), soit en français, dans la traduction tout juste parue chez Actes Sud (Paris).

Bio express.
Né au Caire, Khaled Al Khamissi est âgé de 45 ans.
Diplômé de sciences politiques de l’université du Caire et de relations internationales
à la Sorbonne, il est producteur, réalisateur et journaliste.
Après Taxi, il vient de publier son deuxième livre, Safînat Nûh (L’Arche de Noé).

Extrait
“ Le pire est ce qui arrive aujourd’hui à mes enfants. Ils ne sont jamais allés de leur vie au cinéma, ni au théâtre. Et ils n’iront jamais. Ils regardent les chaînes de la parabole dans le café d’en bas… Je ne vois pas ce qui pourrait pousser dans leur cerveau, à part des cactus !”
“Si je pouvais vous tuer et voler ce que vous avez sur vous, je le ferais sur-le-champ. Et si j’étais arrêté, ça ne changerait pas grand-chose : au moins en prison, j’aurais de quoi manger”
“ L’officier qui t’arrête et vérifie que tu as une ceinture sait lui aussi très bien qu’elle est là pour décorer… Dans nos voitures, quand on donne un coup de frein, la ceinture se défait…On vit dans un mensonge total auquel on croit. Et l’unique rôle du gouvernement est de vérifier qu’on y croit”.

 
 
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