N° 395
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Phénomène. Les Tansikiyatede la colère
L'ACTU MAROC



Par Mohammed Boudarham

Phénomène. Les Tansikiyatede la colère

(TNIOUNI)

Les collectifs de protestation contre la cherté de la vie, ou Tansikiyate, constituent l’un des points chauds de la rentrée sociale. Mais qui sont-elles, comment fonctionnent-elles ?


Le monde célébrait, le 17 octobre, la journée internationale contre la pauvreté. Au Maroc, l’événement a été fêté dans la plupart des villes par les Tansikiyate, avec comme mots d’ordre : mobilisation dans la rue et protestation contre la cherté de la vie. Ce qui s’est traduit par des dizaines de manifestations dans tout le Maroc pour décrier le coût de la
vie (hausse des prix des denrées alimentaires), mais aussi l’absence, ou la mauvaise qualité des prestations sociales : santé, enseignement et infrastructures de base.
Les manif’ se résumaient, comme nous l’explique Abdeslam Adib, dirigeant de l’AMDH et ancien du comité national de suivi des Tansikiyate (une équipe d’une dizaine de militants), à “un mélange de discours et de sit-in sur la voie publique, étalés sur 30 à 45 minutes”. Le 17 octobre, les autorités ont interdit certaines de ces manifestations, comme à Tanger ou Berrechid, officiellement pour des “raisons de sécurité”.
Le petit bras de fer avec les autorités n’est pas exactement une nouveauté. Il est monnaie courante depuis que les Tansikiyate ont vu le jour en 2006, déjà.

Qu’est-ce qu’une Tansikiya?
Initialement baptisées “Coordinations contre la vie chère et la détérioration des services publics”, les Tansikiyate ont réellement signé leur acte de naissance lorsque l’Association marocaine des droits humains (AMDH) a appelé à manifester, à Rabat, contre la hausse des prix des transports en commun. “L’idée des coordinations est née ce jour-là, elle a fait son chemin depuis”, se souvient Abdeslam Adib. Petit à petit, donc, les jeunes Tansikiyate ont gagné du terrain et pris pied partout dans le pays.
Fin 2006, déjà, le nombre de Tansikiyate s’élève à une bonne soixantaine. Il est passé aujourd’hui à 90, qui couvrent la totalité du territoire, dans les grands centres urbains comme dans les petites localités.
Classiquement, ces “comités” n’ont pas de modèle d’organisation figé sur tout le territoire. Ouverts à tous (partis politiques, associations), ils n’ont pas la même configuration d’une ville à l’autre. La Tansikiya de Rabat-Salé-Témara, par exemple, est une mosaïque qui représente pas moins de 22 organisations, entre formations politiques et ONG. L’AMDH est bien sûr de la partie, en plus des syndicats (CDT et ODT), des partis dits de la gauche non gouvernementale (Annahj, PSU, CNI, PADS), sans oublier ATTAC ou l’ANDCM (Association nationale des diplômés chômeurs du Maroc). Le brassage est étonnant : “Les Tansikiyate transcendent les contingences politiques, et c’est tant mieux”, explique Ali Fkir, dirigeant de l’AMDH à Mohammedia, qui suit de près l’évolution des Tansikiyate.
Plus généralement, les Tansikiyate sont chapeautées, au niveau national, par un comité de suivi issu d’une sorte d’assemblée générale, chargé de faire le point sur la situation générale à travers le pays.
Bien entendu, la force de mobilisation (des masses) diffère selon les Tansikiyate. L’antenne de Fès, par exemple, peut drainer quelques centaines de manifestants, beaucoup moins que celle de Khénifra, une ville pourtant de moindre importance, qui a mobilisé des milliers de manifestants en 2006 et 2007. La palme revient toutefois à la dynamique Tansikyia de Bouarfa, dans la région de Figuig : elle draine depuis 2006 pratiquement l’ensemble des habitants, et va jusqu’à faire acte de “désobéissance civile” en refusant de payer les factures d’eau et d’électricité.

Différents, mais unis
Manifester c’est bien, mais avec quels moyens ? “Toutes les composantes de la coordination apportent leur contribution. Après, pour la confection des banderoles et tout le reste des opérations de terrain, c’est le système D”, explique un membre de la coordination de Khénifra. Les slogans sont généralement répétés la veille de la manifestation et leur liste bien arrêtée, afin d’éviter tout risque de dérapage verbal. Internet fait le reste pour relayer les annonces, mais aussi les comptes-rendus.
Dans tous les cas, il est clair que les Tansikiyate ont repris le flambeau de la protestation sociale. Elles occupent un terrain quelque peu abandonné par les partis politiques. Mais, à côté, le plus impressionnant reste la cohabitation tout à fait pacifique entre les représentants de différentes sensibilités. A Khémisset, les délégués du MP n’hésitent pas à frayer avec des représentants de la gauche. A Khénifra, l’USFP compose avec Annahj.
Cela dit, l’histoire des Tansikiyate n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. En mars 2008, le mouvement a failli faire les frais de sombres calculs politiques. La mainmise des partis de gauche ayant été mise en cause, c’est tout le consensus établi autour des Tansikiyate qui a failli voler en éclats. Mais la tempête est vite passée et tout a fini par rentrer dans l’ordre. Car l’essentiel est ailleurs. “Il ne faut pas oublier que nous avons un ennemi commun : la politique de l’Etat qui appauvrit davantage ceux qui sont déjà pauvres”, rappelle Mohamed Ghafri, actuel président du comité national de suivi des Tansikiyate. La lutte continue, en dehors de tous les clivages possibles. Les arguments ne sont pas en rupture de stock. A Salé, les populations protestent régulièrement contre les factures jugées trop salées de la Redal, société de distribution d'eau et d'électricité. A Tétouan, les coordinations appellent carrément au “départ” d’Amendis. Entre autres.

Tant qu’il y aura de mauvais indicateurs…
Question : les Tansikiyate ont-elles un avenir ou finiront-elles par se faire oublier ? La première option semble plus probable, au vu des indicateurs (accablants) dont on dispose pour 2009. Au deuxième trimestre de l’année en cours, donc, le chômage affecte 8 % des Marocains actifs. Et le rapport de la Banque Mondiale pointe 9 % de pauvres en moyenne nationale (15 % dans les zones rurales). Cerise sur le gâteau, le royaume vient de dégringoler de quatre places dans le rapport du PNUD sur le développement humain, passant de la 126ème à la 130ème place. Ces mauvais indicateurs constituent, évidemment, des sources de motivation pour les troupes des Tansikiyate et des garanties pour leur pérennité, au moins à court et à moyen termes.
Et encore, les “militants” redoutent les retombées de la Loi de Finances 2010. “Déjà en 2009, le gouvernement, pour aider les entreprises à faire face à la crise mondiale, leur avait accordé une série de concessions dont les répercussions peuvent s’avérer catastrophiques pour les petits salaires”, clame Abdeslam Adib. On n’a pas fini d’entendre parler des Tansikiyate.

Paradoxe. Al Adl-Annahj, main dans la main?
L’attitude des autorités envers les manifestations des Tansikiyate diffère d’une ville à l’autre. Dans certaines localités, les pouvoirs publics craignent que ces manifestations ne soient récupérées par Al Adl Wal Ihsane, organisation tolérée mais non reconnue. Il est en effet arrivé que les adeptes de Abdeslam Yassine, guide de la Jamaâ, manifestent aux côtés des militants d’Annahj à Salé et Casablanca, pour ne citer que ces deux bastions d’Al Adl. Des extrêmes, main dans la main, qui, réunis, causent des insomnies aux services de sécurité. Qu’en pensent alors les responsables des Tansikiyate ? “Politiquement parlant, il n’existe aucune forme de coordination avec Al Adl, explique Mohamed Ghafri, président du comité national de suivi des Tansikiyate. Mais nous ne prétendons pas détenir le monopole de la rue et encore moins le droit d’interdire à des citoyens de manifester”.

 
 
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