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Par Khaled A. Nasri
Tunisie. Au royaume de Zine El Abidine
Les élections présidentielles du 25 octobre permettront au chef de l’Etat de rempiler pour un cinquième mandat. Chronique d’une victoire annoncée..
A ma droite, l’omnipotent, le tout puissant Zine El Abidine Ben Ali, président de la Tunisie depuis 22 ans et bien décidé à rempiler pour cinq années supplémentaires. A ma gauche, Mustapha Ben Jaafar, 69 ans, humble professeur de médecine à la retraite, fondateur et secrétaire général du Forum démocratique pour le travail et les libertés,
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qui regroupe au plus quelques centaines de militants, tous bénévoles et en butte aux pires tracasseries policières. Le match, qui s’annonçait terriblement déséquilibré, n’aura finalement pas lieu : le Conseil constitutionnel a décidé le 27 septembre d’invalider la candidature de l’opposant démocrate. “Le pouvoir a sifflé la fin de la récréation avant même qu’elle ne débute, commente, désabusé, un journaliste local. En laissant Ben Jaafar concourir, il aurait donné un semblant de vernis pluraliste à l’élection présidentielle du 25 octobre. En l’écartant, il signifie clairement sa volonté de tout verrouiller. Il se raidit à mesure que le temps passe. C’est désespérant”.
L’opposition réprimée
Pour la forme, trois candidats ont quand même été repêchés : deux “opposants” issus de la mouvance présidentielle, Mohamed Bouchiha et Ahmed Inoubli, ainsi qu’Ahmed Brahim, le secrétaire général d’Ettajdid, l’ex-parti communiste tunisien, qui compte trois représentants à la Chambre des députés. Selon toute vraisemblance, ils se contenteront des miettes “après la virgule”, et le chef de l’Etat tunisien, qui avait récolté 94 % des voix en 2004, semble bien parti pour rééditer, voire améliorer, cette performance digne des ex-républiques soviétiques.
Théoriquement, le cinquième mandat de Ben Ali devrait être son dernier, la Constitution fixant à 75 ans l’âge limite pour se porter candidat à la magistrature suprême. Mais personne à Tunis n’imagine “l’Artisan du Changement”, qui vient de fêter ses 73 ans, quitter le pouvoir en 2014. Avec un parlement entièrement acquis à sa cause, réviser la Constitution est un jeu d’enfant…
L’avocat Néjib Chebbi, qui est, avec Mustapha Ben Jaafar, l’autre figure de proue de l’opposition démocratique, est bien placé pour le savoir. En juillet 2008, le dirigeant historique du PDP, le Parti démocrate progressiste, a été écarté de la course à la présidentielle par un amendement constitutionnel “sur mesure” voté par les députés tunisiens. “La Tunisie indépendante a subi deux présidences à vie et n’a connu que l’autoritarisme, déplore cet opposant. Les deux seules parenthèses libérales de son histoire politique se sont terminées, à chaque fois, en 1981, sous Bourguiba, et en 1989, sous Ben Ali, par une falsification des élections”.
Même dans l’hypothèse d’élections véritablement concurrentielles, l’opposition ne sera pas en mesure avant longtemps de disputer la prééminence au Rassemblement Constitutionnel Démocratique, le parti présidentiel. “Le mieux que nous puissions faire ou dire, dans les circonstances actuelles, c’est à travers nos meetings, nos réunions, nos journaux, de participer à la maturation d’une conscience politique et citoyenne, afin de préparer les Tunisiens à une hypothétique transition. Mais même cela, on nous en empêche”, déplore Chebbi.
Impitoyablement réprimés, privés d’existence légale, les islamistes d’Ennahda sont totalement hors-jeu. Rached Ghannouchi, leur chef de file, exilé à Londres, n’a plus remis les pieds en Tunisie depuis 1989. On l’aura compris, Zine El Abidine Ben Ali peut dormir sur ses deux oreilles. Il n’a rien à craindre du côté de l’opposition, ni a fortiori du côté du sérail. Sécuritaire consciencieux, rompu à la technique du coup d’Etat, le président tunisien s’est employé à faire le vide autour de lui. Toutes les personnalités susceptibles de lui faire de l’ombre ont été écartées, remerciées ou reléguées à des fonctions subalternes : Habib Ammar, l’ancien patron de la Garde nationale, “coauteur” du 7 novembre 1987, Hédi Baccouche, son premier Premier ministre, ou le technocrate Mohamed Jegham, ancien directeur du cabinet présidentiel et ancien ministre de l’Intérieur.
Des acquis à relativiser
Pour gouverner, Ben Ali s’appuie sur un duo de fidèles lieutenants-courtisans qui se détestent : Abdelwahab Abdallah, l’actuel ministre des Affaires étrangères, surtout connu pour avoir été “l’architecte” du délirant culte de la personnalité qui sévit depuis 20 ans sur la Tunisie, et le juriste Abdelaziz Ben Dhia, ministre d’Etat, et “tricoteur attitré” de la Constitution. L’intendance, c’est-à-dire l’économique et le social, est assurée par une équipe de gestionnaires sans âme ni substance, incarnée par l’inamovible Premier ministre, Mohammed Ghannouchi, en poste depuis 10 ans.
L’économie tunisienne est une de celles qui ont le mieux résisté au choc de la crise mondiale. Elle continue à aligner des taux de croissance respectables et table sur une progression de 3 % en 2009. Les indicateurs de développement humains du pays sont plutôt flatteurs. Les Tunisiens vivent nettement mieux que leurs voisins. Ils bénéficient d’infrastructures de qualité, ont accès à la santé, gratuitement ou presque, à l’éducation, au logement. La grande pauvreté a été pratiquement éradiquée et l’Etat, à travers une série de dispositifs souvent pilotés directement par la présidence ou par le parti, mène une politique de solidarité active. L’accès à l’enseignement supérieur a été généralisé, et le pays compte près de 400 000 étudiants, 10 fois plus qu’en 1987.
Les réalisations, pompeusement baptisées “acquis du 7 novembre” par la propagande officielle, sont incontestables. Mais elles doivent être relativisées. “Les 5 % de croissance annuelle moyenne que nous avons connue depuis 20 ans n’ont pas réussi à éroder significativement le taux de chômage, qui se maintient aux alentours de 15 % de la population, et frappe en priorité les jeunes, nuance un économiste. Quand au “décollage économique”, c’est un bien grand mot. Il faudra encore entre 70 et 100 ans pour que la Tunisie rattrape le niveau actuel du Portugal…”
Longtemps, le “deal” entre le pouvoir et la population a été clair : la passivité politique en échange de la prospérité. Et il a fonctionné. Mais aujourd’hui, c’est comme s’il se fissurait. L’angoisse de la classe moyenne, la base sociologique du régime, est désormais palpable. Les ménages peinent à faire face à la hausse des prix. S’endettent pour ne pas réduire leur train de vie. Et la frustration grandit chez les jeunes, frappés de plein fouet par le chômage, malgré leurs diplômes. L’ascenseur social, qui a fonctionné jusqu’à la fin des années 1990, quand de bonnes études étaient un sésame pour la réussite, est aujourd’hui grippé, pour ne pas dire en panne. La spectaculaire augmentation des “inégalités visibles”, le spectacle indécent offert chaque été par les “nouveaux riches” roulant en Porsche Cayenne et dépensant sans compter dans les clubs à la mode de Hammamet ajoutent à la frustration ambiante. Les mouvements sociaux, qui ont enflammé le bassin minier de Gafsa et de Redeyef, ou la sanglante dérive jihadiste des jeunes du groupe de Soliman, illustrent et expriment ce malaise encore diffus. Tout comme la réislamisation silencieuse du pays, à l’œuvre depuis le début du millénaire.
Otage des clans?
Face à ces évolutions imprévues, les autorités semblent désemparées. Claquemuré dans ses certitudes, le pouvoir est devenu autiste. Habitué à gérer, il est incapable de se projeter. Ben Ali n’est pas un visionnaire, et son parti, le RCD, est devenu une coquille vide, malgré ses deux millions de membres revendiqués. La rhétorique officielle peine à masquer une absence sidérale de projet. La légitimité du régime s’épuise. Les dix à douze premières années, il a vécu de la double rente sécuritaire et “développementaliste”. La lutte sans merci contre l’islamisme (pour éviter que la Tunisie ne bascule dans la guerre civile, à l’instar de l’Algérie) et la mise à niveau économique lui ont tenu lieu de programme politique. Aujourd’hui, le péril vert a été endigué. Mais le système Ben Ali, qui a fonctionné pendant des années comme une dictature modernisatrice, s’est transformé en entreprise de prédation. Et la Tunisie est passée d’une dictature policière à une dictature familiale. L’emprise grandissante des clans, notamment celui des Trabelsi, parrainé par Leïla Ben Ali, la deuxième épouse du président, devient littéralement étouffante. Belhassen Trabelsi, le frère aîné de Leïla, propriétaire, entre autres, de la compagnie aérienne Karthago, a fait main basse l’an passé sur la Banque de Tunisie, la première banque privée du pays. Ses neveux, Moez et Imed, ont défrayé la chronique judiciaire en France. Ils sont soupçonnés d’avoir été à la tête d’un réseau de voleurs de yachts qui sévissait entre la Côte d’Azur et la Corse. Mais Paris, visiblement pour éviter de froisser Tunis, vient de renoncer à les poursuivre.
Ben Ali, lui, laisse faire. Est-il devenu l’otage des clans ? Est-il manipulé par son épouse, comme le prétend la vox populi ? Est-il plus cyniquement complice ? Une chose est sûre : en privé, même des apparatchiks du régime peinent maintenant à masquer leur incompréhension et leur malaise face à la tournure des événements. Mais ils se gardent bien d’étaler leurs états d’âme sur la place publique. Car pas une voix ne doit manquer au candidat-président. Chaque jour, la presse égrène consciencieusement les ralliements “spontanés” à sa candidature. Parmi les derniers en date, on note ceux de l’Union nationale des aveugles tunisiens et de l’Association sportive des handicapés mentaux. Mieux vaut en rire… |
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Succession. Après lui, le chaos ?
On appelle cela le syndrome Bourguiba. Comme son illustre prédécesseur, Zine El Abidine Ben Ali se refuse obstinément à évoquer sa succession. Et semble incapable de préparer “l’après”. En l’absence de dauphin désigné, les Tunisiens se perdent en conjectures. Beaucoup n’hésitent plus à évoquer le scénario d’une “régence”, assurée par Leïla Ben Ali elle-même, le temps que l’héritier tardif, Mohamed Zine El Abidine, né en février 2005, n’arrive à maturité. D’autres verraient bien le jeune et ambitieux gendre du président, Mohamed Sakhr El Materi, s’installer au Palais de Carthage, avec la bénédiction des familles Ben Ali et Trabelsi. Les plus pessimistes redoutent une guerre des clans. D’autres, à l’inverse, imaginent qu’un homme fort, peu connu du grand public, émergera et s’emparera du pouvoir sans coup férir et évitera à la Tunisie les affres d’une transition périlleuse parce que non préparée. Un peu à l’instar de ce qu’avait fait un certain général Ben Ali, le 7 novembre 1987… |
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