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Par Karim Boukhari
Le temps qu’il reste
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Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)
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| L’avantage, quand on regarde un film perdu entre cinq spectateurs, c’est que les cinq fidèles deviennent un spectacle à part entière. Surtout quand on est installé au fond, derrière tout ce petit monde. On voit bien, alors, que le petit vieux isolé dans les premières rangées s’agite de temps en temps et rit tout seul. On voit bien que le couple derrière s’échange des regards complices aux moments clés du film. On voit aussi que le quatrième fidèle se tient raide comme une pierre tombale, et que le cinquième est à l’origine des deux ou trois quintes de toux qui ont « déchiré » le ciel pendant la séance de projection. Et puis on est là, confortablement vissé à son fauteuil, à observer en deuxième |
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intention ces petits riens, à jouir de ces petites observations et du temps qui ronronne. Il faut comprendre, bien entendu, que la douce rêverie qui nous berce n’est pas consécutive à un repas proprement orgiaque mais à un film formidablement enivrant : “Le Temps qu’il reste”. Le dernier né d’Elia Suleiman, déjà responsable du très beau Intervention divine, nous raconte à sa manière l’histoire particulière de la Palestine, de la Nakba et des années de braise à nos jours, des pionniers aux djeun’s, et bien sûr du temps qui passe. Pour ceux qui ont déjà croisé la route du cinéaste palestinien, et partagé un bout de conversation ou un paquet de blondes avec lui, goûter au plaisir de ce film-là n’offre aucun effet de surprise. C’est comme de planter ses dents dans sa marque de chocolat préférée, en étant certain de retrouver exactement les mêmes sensations. Comment vous dire : c’est, contrairement à une certaine norme du cinéma arabe, très peu bavard, minimaliste, d’une très grande sobriété, ça ne moralise jamais et ça use d’un humour noir ravageur. Un pur caviar que vous pouvez goûter dans une salle de cinéma parisienne, si vous faites partie de nos heureux concitoyens pour qui faire un saut jusqu’à la ville des lumières est aussi simple que d’appeler un taxi. Pour les autres, guettez le pirate du coin et priez qu’il se dépêche de “voler” le film avant l’adoption d’un quelconque plan anti-piratage par le gouvernement marocain.
Le plomb et la gloire
Sanawat Al Az, littéralement les années de gloire, par extension l’âge d’or ou les années folles. Le mot est de l’écrivain Driss Khoury, qui n’a pas son pareil pour prendre le contre-pied de l’histoire et charrier tous les consensus possibles. Khoury appelle ainsi ce que nous autres, chroniqueurs du temps qui passe, rejoints en cela par la littérature courante, appelons les années de plomb. Pour Khoury, ces années-là, celles de la bohème et du petit lait, sont les plus belles. Bien entendu, on n’est pas obligé de prendre le mot de Khoury au pied de la lettre. La réalité est plus complexe. Le sens caché de la formule aussi. Pendant que les uns croupissaient en taule, d’autres jouissaient librement de tous leurs sens. Parfois, c’étaient les mêmes. Ils croupissaient et ils jouissaient. Ou alors, plus généralement, on jouissait d’autant mieux que l’on pouvait basculer, d’un moment à l’autre, dans d’atroces souffrances. Ce n’est pas une règle particulièrement marocaine mais universelle. Elle nous suggère que c’est dans la douleur et dans le danger que l’on peut puiser, parfois, les plus grandes réjouissances. Tenez : au Liban, pays éternellement installé dans l’antichambre de la guerre, de toutes les guerres, on fait la fête comme si on n’allait plus se réveiller le lendemain. Et au Maroc, les pires années de l’ère hassanienne correspondent au meilleur de la vie de beaucoup, y compris parmi ceux qui ont payé le prix. C’est peut-être là que le mot de Khoury prend tout son sens, dans ce plaisir né de la souffrance, mélangé à elle aussi, dans ce muscle qui se développe à force de combattre. Empruntons à Khoury sa trouvaille et collons-la, si vous permettez, à notre époque : elle est dure, n’est-ce pas? Rien que le tour de vis donné à la liberté d’expression, avec ce danger planant sur toutes les plumes libres de ce beau pays, a de quoi nous faire froid dans le dos. Ce n’est pourtant pas cela qui nous poussera à vous entretenir du Salon du cheval, qui se tient en ce moment même à El Jadida, et qui passionne tant la MAP. Vous le voyez bien, on préfère vous entretenir de choses un petit peu plus personnelles, et on y prend d’autant plus plaisir que les temps sont durs. Merci. |
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