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Par Hassan Hamdani
et Ayla Mrabet
Histoire. L’empire du sexe
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Vie de quartier. La place bordée de cafés et de boutiques offre aux clients tous les services de proximité d’une bourgade vivant autour de l’économie du sexe.
(LIFE MAGAZINE)
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Durant le protectorat, Casablanca a eu son bordel à ciel ouvert. Parquées dans cet immense quartier, les prostituées sont soumises à une surveillance draconienne, toujours disponibles pour satisfaire les clients.
En 1914, à Casablanca, les autorités du protectorat décident de grouper des prostituées dans des ruelles de la vieille médina par crainte d'une contagion de syphilis. C'est leur grande hantise, un “péril” qui justifie à leurs yeux la mise en place de quartiers réservés, des zones sécurisées |
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où l'on pourra circoncire le mal et contrôler sa diffusion par les professionnelles du sexe. La méthode a déjà été utilisée en Algérie, les Français ne font que la répéter au Maroc, leur nouvelle colonie. “Un mois après la conquête d'Alger, l'une des premières mesures que prend l'armée coloniale est de réglementer la prostitution (…) À côté des rues réservées existent parfois des quartiers entiers, véritables villes dans la ville”, explique Christelle Taraud, historienne et auteur de La prostitution coloniale (Ed. Payot, 2003). Les prostituées de Casablanca sont ainsi parquées dans des maisons bâties en vieille médina. Les terrains appartiennent à un certain Prosper Ferrieu qui, bien malgré lui, donne son nom au quartier chaud. Déformé par la population, Prosper devient Bousbir, un endroit clos où les Français contrôlent la santé des prostituées en leur imposant des visites médicales régulières. Le business du sexe y fleurit une bonne dizaine d'années, mais la situation géographique de Bousbir fait désormais tâche. Le quartier s'inscrit dans un centre-ville en plein essor sous Lyautey, bien trop visible au milieu des grands rêves urbanistiques du maréchal. Bousbir est déplacé loin des regards, à Derb Soltane qui accueille le nouveau quartier réservé.
Lupanar à ciel ouvert
Imaginé par le protectorat, dessiné par un architecte de la municipalité, le bordel à ciel ouvert sera construit par des capitaux privés : la société immobilière La Cressonnière, créée pour l'occasion. Le nouveau Bousbir ouvre ses portes en 1923. Les autorités y font les choses en grand et le succès est immédiatement au rendez-vous : 24 000 m2, 600 à 900 prostituées, 150 logements où elles font leurs passes. Et, cerise sur le gâteau, une ligne de bus qui relie directement le centre-ville au quartier. Le bus n'a qu'un arrêt prévu, Bousbir, le terminus où descendent tous les passagers en quête d'amours tarifées. A l'extérieur de l'enceinte, se croisent, s'entrecroisent, se bousculent toutes les composantes de Casablanca. Une ville prise entre deux feux, la “tradition marocaine” et sa nouvelle modernité : voitures américaines, charrettes branlantes, colons en costumes d'été, jellabas de campagne. Et derrière les murs de la citadelle, des rues piétonnes, qui se coupent sur le modèle des médinas modernes chères à Lyautey. Décors, odeurs exotiques, filles trop fardées, cafés et musique arabe... C'est l'Orient comme en rêve.
Au bout du quartier, on trouve une place bordée de cafés et de boutiques qui reproduisent la vraie vie d'un village. Une bourgade vivant en autarcie autour de l'économie du sexe. Le poste de TSF du café du hammam lâche une chanson égyptienne, qui se mêle aux chants du café du Raïs où officie des musiciens berbères, à quelques encablures du café de l'Amina des Chikhate. Le quartier est d'ailleurs chaudement recommandé dans les guides aux étrangers de passage dans la ville blanche. Le guide de Casablanca invite “les touristes amateurs d'études de mœurs à gagner la ville close de Bousbir, quartier neuf réservé aux femmes publiques (…) cadre qui ne manque pas de poésie”. Le guide parle de Bousbir comme il parlerait d'un monument anodin, précisant au passage que “l'entrée est gratuite, autorisée à tous les visiteurs, mais non recommandée aux enfants et aux jeunes filles”.
Orientalement vôtre
A peine né, Bousbir devient une référence. On s'y presse et la légende donne lieu à des reportages pittoresques. Sous le titre ô combien évocateur de Le paradis d'Allah, Bousbir, un journaliste français de l'époque rapporte son dialogue avec une dame bien, sous tous rapports : “N’y a-t-il rien à voir cette nuit qui en vaille la peine ?”, lui demande une femme d'officier de passage à Casablanca. Le reporter lui répond Bousbir : “Les yeux de la femme brillaient”, raconte le journaliste. “Allons-y, toutes mes amies venues au Maroc l'ont visité. Il paraît qu'on s'y trouve brusquement transporté dans un conte des Mille et une nuits ! Surtout les nuits de lune, paraît-il…”, conclut la dame.
Les filles de Bousbir jouent le jeu de l'exotisme sans se faire prier, toujours disponibles pour prendre les fameuses photos dénudées qui font la réputation du quartier à l'étranger. “Toi faire photos à poil ! Donne dix sous”, “toi faire photos nichons ! Donne dix sous !”, sont autant de phrases qui ponctuent la balade érotique de tout étranger. Au milieu des grésillements des gramophones antédiluviens, des disques rayés et des sons désaccordés, les pensionnaires de Bousbir agrippent la manche d'un client, jouent avec son turban, lui volent son tarbouche. Les badauds leur claquent les fesses, le dos, toute partie charnue qui dépasse lors des négociations sur le prix de la passe. “Bousbir a eu un succès immédiat auprès des étrangers car sa création a concordé avec l'essor des voyages. Il marque même le début du tourisme sexuel”, résume, lapidaire, Christelle Taraud. A Bousbir, tout est à vendre, petite fille ou garçon, amours saphiques, on est là pour répondre à toutes les demandes des gens qui ont les moyens de payer leurs lubies sexuelles : “Bousbir avait une porte dérobée pour accueillir en toute discrétion les riches clients. Il y avait un défilé de voitures luxueuses”, surenchérit Christelle Taraud. Mais l'envers du décor est tout autre. Au-delà de l'érotisme exotique, Bousbir est une prison pour prostituées, condamnées à l'abattage de masse.
L’envers du décor
Bousbir est une citadelle aux hautes murailles ponctuées par des poternes. Quartier clos, il ne possède qu'une seule entrée gardée par un double poste militaire et policier. Les prostituées y vivent en résidence surveillée, assujetties à la vigilance constante des policiers et des services sanitaires. Elles n'ont droit qu'à deux permissions de sortie par semaine, à demander à l'inspecteur de police avant de les faire viser par le médecin du dispensaire. Les permissions sont d'une demi-journée, plus rarement de 24 heures. Le reste du temps est consacré au travail, au rythme de 15 passes par jour. Les jours de fête, on monte allègrement à 40 passes par jour. Les tarifs évoluent selon la beauté et le savoir-faire de chacune, avec une règle immuable : les Européens ont le droit au traitement touristique puisqu'ils payent le double ou le triple des Marocains. Chaque prostituée est sous la coupe d'une matronne jouant “auprès d'elle le rôle d'un véritable chef d'entreprise qui surveille le rendement de ses ouvriers et s'attache à augmenter ses revenus en diminuant ses frais généraux”, écrivent Mathieu et Maury, deux médecins auteurs d'une étude sur le quartier à la fin des années 40. Juste en dessous de la patronne, on trouve une “sous-maîtresse”, chef d'équipe, “qui contrôle le travail à la tâche, veille à supprimer les fraudes, lutte contre la paresse et le mauvais esprit”, rajoutent-ils. Elles reçoivent les clients dans des chambres construites sur le même modèle, à deux dans la même pièce, avec pour seul mobilier une paillasse. Bousbir est décrit par les observateurs les plus lucides comme un véritable “harem du capitalisme” où le taylorisme bat son plein. Près de 50% des pensionnaires dépendent d'une patronne qui les loge, nourrit et blanchit, mais retient la totalité des recettes. Un quart dépend aussi d'une patronne mais bénéficie d'une partie des bénéfices. Un tiers seulement des pensionnaires de Bousbir sont indépendantes et empochent la totalité de l'argent gagné grâce aux passes.
Usine à sexe
Les cadences infernales vieillissent les pensionnaires de Bousbir avant l'âge. Après 35 ans et quinze saisons en quartier clos, on est bon pour la casse. Les prostituées de Bousbir se reconvertissent en domestiques de pensionnaires plus jeunes. Et, très rarement, l'une d'entre elles réussit à économiser et devient à son tour patronne. A Bousbir, on entre dans la vie professionnelle assez jeune, à 12 ans pour certaines. C'est le règne de la jeunesse, on est trop vieille passé 25 ans pour les matronnes qui recrutent leurs futures protégées sur les marchés de Casablanca, les halqas et la piscine municipale. L'approche est toujours la même. Les matronnes font miroiter aux filles la garantie de l'emploi et l'assurance d'une clientèle régulière. Une fois le contrat accepté, les nouvelles recrues passent un stage d'une quinzaine de jours où on leur apprend à se farder, à se parer et les techniques et astuces du métier. “Elle n’est plus la clandestine qui travaille à la sauvette”, décrivent Mathieu et Maurin. Pendant quinze jours, on est aux petits soins avec elle. Après, c'est le turbin et les lendemains qui déchantent.
Lumpen prolétariat
C'est le cas de Khaddouj, une “locataire” de Bousbir dont Mathieu et Maury ont retracé la journée-type. Elle est libre de sa matinée, ayant déjà répondu à l’obligation de la visite médicale bihebdomadaire au dispensaire de Bousbir, une visite de contrôle pour savoir si elle n'aurait pas contracté une maladie vénérienne. Le client n'est pas encore là, Khaddouj peut déambuler de manière négligée, au soleil. Elle a rendez vous en fin de matinée chez le coiffeur du coin, qui la maquillera, lui fera une beauté, khôl et vernis à ongles en prévision du coup de feu : l'arrivée nocturne des michetons. En journée, Khaddouj fait ses courses dans les commerces du quartier réservé où elle a une ardoise. Elle passe saluer ses amies d'infortune assises à une terrasse en vrac où trônent les restes d'une soirée agitée. Parmi les badauds, beaucoup d'ouvriers marocains des bidonvilles de Ben Msick et Carrières centrales qui viennent de toucher leur paie de la quinzaine. En face de ces nouveaux prolétaires, Khaddouj est en territoire connu. Elle est issue du même milieu. Plus de 60% des pensionnaires de Bousbir proviennent de Casablanca et de sa région, des “citadines” fruits de l'exode rural, recrutées dans les bidonvilles de Casablanca, “sœurs de ces prolétaires qui peuplent les bidonvilles”, écrivent Mathieu et Maury.
Bousbir souligne une société en pleine mutation : détribalisation, exode rural, urbanisation, salariat, conditions de vie, délitement des modes de régulation et de contrôle social, etc. Les auteurs Mathieu et Maury classent d’ailleurs la prostituée dans le néo-prolétariat. “L’entrée au quartier réservé correspond à une rupture liée à un drame : perte d'un des deux parents, veuvage ou bien séparation liée à une violence : répudiation, viol, fuite du domicile pour échapper à l'autorité et à la brutalité d'un père, à l'arbitraire d'un mari, ou d'une belle-mère ou bien encore à la suite d'une rafle de police”, écrit l'anthropologue Arrif.
Rafles hygiéniques
Les dames de Bousbir n'y sont pas forcément entrées de leur plein gré. 30% des filles sont raflées par la police et acheminées vers un destin de prostituée en règle. Ce sont souvent des femmes solitaires, préférant s'adonner au commerce de la chair qu'aux coups portés par un mari ivrogne. Le tournant qui transforme la femme au foyer en prostituée estampillée Bousbir est souvent un drame familial, presque aussi brutal que la dégringolade sociale qui s'ensuit. Fuyant la violence d'un milieu traditionnel, la tête baissée et couverte, elles se retrouvent projetées dans un univers de nudité et de stupre policés. Et coupent court, pour la plupart, à tout lien restant avec leur vie d'avant. Elles en ont gros sur le cœur, ne font plus confiance à personne, encore moins aux hommes.
Rabia fait partie de ces femmes ramassées pour prostitution clandestine. Elle a 13 ans lorsqu'on la marie à un manœuvre. Au bout de six mois, son époux l'abandonne et elle se coltine un second mari, menuisier le jour, ivrogne la nuit. Au bout de deux mois, elle quitte le foyer, se trouve un job dans une usine de sardines avant de se convertir à la prostitution. Opérée d'une salpingite dans un hôpital de Casablanca, la police la rafle après sa guérison et l'emmène manu militari à Bousbir. Comme toutes les autres, elle doit subir l'humiliation de la politique hygiéniste du quartier, des visites médicales à la chaîne, dégradantes et à payer de sa poche.
Bousbir, nom propre
Le quartier le plus sulfureux de Casablanca fait des petits, se transformant en véritable industrie. La prostitution orchestrée fleurit aux quatre coins du Maroc, créant affaires juteuses et scandales, comme celui du quartier réservé de Marrakech, dans les années 1930. L'affaire remonte même jusqu'au Glaoui, pour qu'il réquisitionne des femmes indigènes, faisant de lui un super proxénète pour le futur quartier réservé. Bousbir colle à la peau, englobe les quartiers de prostitution orchestrée et donne même son nom… à un chien, venu d'un quartier réservé, devenu la mascotte de l'équipage d'un sous-marin. Les Bousbir se multiplient malgré l’échec des quartiers réservés. Selon Christelle Taraud, la politique hygiéniste adoptée par la France aura eu l'effet inverse : en voulant tuer la prostitution clandestine, les quartiers réservés n’ont fait que la renforcer. La preuve par le nombre : selon Mathieu et Maurin, 30 000 prostituées vivent de leurs charmes à Casablanca dans les années 1950, contre 600 à 700 à Bousbir. Mais échec ou pas, le quartier réservé échappera à la loi française de 1946 interdisant les maisons closes. “Les autorités ont maintenu Bousbir en justifiant leur décision par un ‘état de civilisation sexuelle sous-développé au Maroc’”, explique Taraud. Bousbir ne sera fermé qu’en 1953, trois ans avant l’indépendance du Maroc, sous la pression des nationalistes qui en font l’exemple même de l’atteinte aux valeurs et traditions du pays.
Aujourd’hui, Bousbir est un quartier paisible de Casablanca dont on a effacé les dernières traces sulfureuses. Les rues, nommées d’après l’origine des prostituées qui y travaillaient (Al Marrakchia, Al Oujdia, etc...) ont été débaptisées. Elles portent désormais des noms à connotation religieuse…
Les BMC, bordels militaires de campagne
Les indigènes de la république, ce sont aussi des femmes. Engagées dans les bordels militaires de campagne, ces prostituées suivent les hommes envoyés au front et font partie intégrante de l'effort de guerre demandé aux Marocains par la France.
Jacques Brel ne s’est pas contenté de chanter, pour consoler Jef, les nouvelles filles de chez la Madame Andrée, maquerelle du Sphinx, mythique maison close de luxe des années 1960-1970 de Mohammedia. Il a aussi raconté les fiefs de la prostitution de guerre, l'oméga du bordel colonial auquel n’ont pas échappé les prostituées marocaines. En 1964, il martèle “au suivant”, dans sa chanson éponyme, relatant les passes à la chaîne, l'abattage pour les prostituées aux allures de mauvais rêve. “J'avais juste vingt ans et nous étions cent vingt/ A être le suivant de celui qu'on suivait/ Au suivant, au suivant/J'avais juste vingt ans et je me déniaisais/Au bordel ambulant d'une armée en campagne/Au suivant, au suivant”. Ce que décrit le génie du plat pays a un nom, une fonction, une réglementation. Cela s'appelle les Bordels Militaires de Campagne. Le terme BMC, dans son utilisation contemporaine, est déjà apparent lors de la Première guerre mondiale. Son usage est connu et reconnu lors des guerres coloniales (Indochine, Algérie), imprégnant même la littérature française. On y évoque le parc à buffles, immense BMC de Saïgon, où les prostituées marocaines “exportées” se sont transformées en infirmières et en guerrières contre les Viet Minh de Dien Biên Phu. Ces quartiers particuliers, gérés par l'armée, ont été installés au Maroc dans des zones vierges de structures civiles lors de la guerre de pacification entre 1907 et 1934. Ils étaient inscrits à la rubrique “action psychologique en faveur des troupes”, précise la chercheuse Christelle Taraud. A l'époque, trois types de BMC cohabitent au Maroc : les bordels itinérants, qui font la tournée des bastions militaires, les bordels ambulants, qui suivent les troupes en manœuvres, et, enfin, les bordels installés dans les grandes villes de garnison.
Au garde-à-vous !
Pour approvisionner les BMC, l'armée s'en remet aux maquerelles, qui recrutent des filles arrivées des douars ou perdues en ville, en leur faisant signer un contrat de deux ans renouvelables. “La population des BMC du Maroc était pour sa grande majorité d’origine locale. Les quelques Européennes étaient, pour la plupart, des prostituées mises à l'amende par leurs souteneurs”, explique Christelle Taraud. Les BMC, loin d'être une partie de plaisir, sont donc une sorte de peloton disciplinaire pour filles de joie. En théorie, les Marocaines des BMC peuvent disposer après la durée établie, mais en pratique, ça ne se passe pas vraiment de la sorte. Eloignées de leurs familles, la plupart renouvellent leurs contrats. “Celles qui voulaient s'en aller se heurtaient parfois au refus de l'armée de leur payer leur billet de retour”, raconte Christelle Taraud. Quant au règlement, il est militaire : horaires fixes et hiérarchie des clients bien établie. Les officiers peuvent se permettre de “sortir” une fille pour la soirée. Quant aux soldats, ils doivent se contenter d'une passe à la va-vite. Les filles de joie marocaines sont payées une misère. Officiellement, l'armée ne perçoit rien sur les passes. Mais, selon Christelle Taraud, certains officiers prélèvent des taxes pour acheter le petit matériel militaire refusé par l'état major. “On rase gratis” aussi, les gradés réclamant des journées gratuites pour les soldats. Les jours de fête et de permission, les filles n'ont littéralement pas le temps de se lever, obligées de “subir” 40 à 80 soldats par jour.
“Héroïnes sans gloire”
Les Marocaines des bordels coloniaux ne sont pas les femmes de guerre que l'on honore, car elles ne sont ni les épouses qui remplacent les hommes dans les activités économiques, ni celles qui prennent les armes. Mais leur rôle est important dans les victoires “indigènes”. Elles suivent les troupes, “mènent la vie dure des soldats en colonne et leur sort n’est guère enviable”, rapporte un journaliste du Canard Enchaîné, cité par le chercheur Mustapha El Qadery. Un infirmier aux tirailleurs marocains raconte au journaliste le “concert de lamentations et de désespoir” lorsqu'une favorite parmi les prostituées est dans l'incapacité de suivre la colonne. “Cette description relate l’intense activité féminine alimentée par la guerre de conquête du Maroc”, commente Mustapha El Qadery. “La guerre de pacification des Français dans le Moyen-Atlas avait laissé beaucoup de veuves et d’orphelines. Elles ont dû s’engager dans les BMC qui suivaient les goumiers marocains pour pouvoir survivre”, surenchérit El Qadery. C’est ainsi que ces femmes se retrouvent pendant la Seconde guerre mondiale, à participer à l’effort demandé aux indigènes pour libérer la France. Pourtant, pas de traces des “indigènes” du sexe faible, ni dans les études, ni dans les archives. “De nombreux témoignages de soldats m’ont confirmé, après de nombreux détours, cette présence féminine que tous ont d'abord tendance à oublier a priori, pour des raisons qui restent obscures”, précise le chercheur. L'amnésie semble être collective, puisque ni les goumiers ni leurs commandants ne parlent de ces femmes, qui marchent sur les pas des troupes pour renforcer leur “moral”. Et surtout pas le général Guillaume, commandant des goums, dans son texte de félicitations après la libération.
Marocaines d'Indochine
Geneviève de Galard, brancardière française, a longtemps été considérée comme la seule femme parmi les hommes, en Indochine. Pendant 35 ans, elle tait, sous ordre des autorités, la présence de Marocaines dans ses interviews, “pour des raisons morales”, relate Mustapha El Qadery. Le chercheur a cependant levé un pan du voile grâce à Fadma, une ancienne des BMC français, rencontrée au cours de ses enquêtes sur le sujet. Elle a vingt ans lorsqu’elle se fait recruter, au cours d'une visite médicale, par un officier des Affaires indigènes pour suivre l'armée en Indochine, en compagnie de douze autres femmes. Elle y restera de 1953 à 1954. Elle raconte au chercheur son voyage en camion vers Oran, puis le bateau pour le Vietnam, les litanies religieuses des soldats lors de la traversée de la Mer rouge, après l'annonce de La Mecque par les haut-parleurs du navire. Fadma, les femmes et les goumiers arrivent en Indochine. Son groupement est affecté à l'Est, dans la zone de Dang Dang, Kaoba et Haiphong. Elle explique au chercheur qu'un jour, on décide d'envoyer les femmes dans les positions avancées de certaines unités. Elle s'y colle, avec une compatriote, et finit blessée à la jambe par des éclats de mortiers, assure-t-elle, lors d'une attaque des Viet Minh. Elle passera six mois à l'hôpital de Hanoi avant de rentrer au Maroc. Fadma raconte qu'à son retour, elle a obtenu certificats, médaille... et le droit de s'installer dans le bordel de son choix. Des souvenirs de guerre détruits par l'un de ses cinq maris, voulant probablement occulter le passé de prostituée de son épouse. Quitte à marcher sur son statut d'ancienne combattante… |
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Image. L'Orient fantasmé
Bousbir n’échappe pas aux clichés de l’Orient. Les harems, les mauresques dénudées, Shéhérazade et autres chimères nourrissent le mythe érotique oriental. “C'est un lieu surinvesti d'images exotiques”, note l'anthropologue Abdelmajid Arrif. Littérature, dessins et photos d'époque regorgent de descriptions dithyrambiques sur la sensualité arabe, les longues tresses, le khôl, les lèvres rouges et la légèreté des gazelles de l'Orient. “Peintres, poètes maudits, journalistes, navigateurs, militaires stationnés à Casablanca (…) ont créé une légende érotique sur Bousbir. Elle chante les charmes de la femme voilée et reprend à son compte toutes les fabulations des contes des Mille et Une Nuits et tous les poncifs de l’Orient. La vérité est tout autre” , dénoncent pourtant Mathieu et Maury dans leur étude sur Bousbir. Selon l’historienne Christelle Taraud, c'est la colonisation qui construit cette image sublimée des femmes, et donc des prostituées. Des récits de voyage content les mœurs frivoles et folkloriques, dressent le portrait de la “prostituée de tente” dans telle ou telle tribu. “La tentation de l'Orient (…), c'est aussi la quête des plaisirs charnels”, résume la chercheuse. Les colonies deviennent alors “l'éden sexuel, le harem des Occidentaux”. Les cartes postales coloniales, scènes et types, ont pétri cet imaginaire outre-mer. Des types “ethniques” de femmes apparaissent, dénudées. La Mauresque, l'Arabe, la Berbère et autres Fatma ourdissent l'image transcendée de la Shéhérazade à effeuiller. “L'imaginaire érotique colonial repose sur un malentendu entretenu”, écrit Christelle Taraud : “L'invitation lascive des femmes représentées sur les photographies (seins nus et cigarette à la bouche) et décrites dans les ouvrages serait une pratique générale et quotidienne au Maghreb”. Un autre revers de cet Orient imaginaire permet de démystifier les "indigènes" de Bousbir. Mathieu et Maury les décrivent comme des "figurantes trop fardées, faussement enjouées" aux vies lamentables. Christelle Taraud, elle, explique que les Occidentaux ont créé des métaphores de leur manque. Un officier au service de la république lors de la guerre du Maroc, cité par Mustapha El Qadery, résume parfaitement le côté trash de ce faux Orient, en écrivant : “Nous sommes venus dans ce pays pour civiliser les hommes et… pour nous faire syphiliser par les femmes”. Elle est loin, la Shéhérazade… |
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Prostitution de luxe. Le cas du Sphinx
Le Maroc colonial n’a pas connu que des lieux de plaisir modestes où s’agglutinaient les soldats et le tout-venant. A côté de maisons de passe ne payant pas de mine, il a aussi accueilli des maisons closes de luxe n’ayant rien à envier aux bordels parisiens. Parmi ces lieux consacrés à une clientèle triée sur le volet, le Sphinx de Mohammedia reste l’un des plus célèbres endroits où se pressaient la jet set casablancaise et rbatie. Situé dans une somptueuse villa, entourée de bougainvillés grenat et de lis blancs, le Sphinx a été inauguré après la 2ème guerre mondiale de manière on ne peut plus officielle : en présence du préfet de Casablanca, du contrôleur civil de Fedala, des directeurs des grands quotidiens, des représentants des grandes banques, ainsi que des membres des chambres consulaires, tous venus avec leurs épouses. C’est qu’à l’instar d’autres bordels de luxe du Maroc, le Sphinx a échappé à la loi votée en France en 1946 qui mettait fin aux maisons closes. “C'était simplement le plus célèbre bordel de la planète, un endroit hors classe avec toujours vingt très jolies demoiselles sur les rangs, toutes nées chrétiennes ou juives, suivies de près par un médecin attiré”, décrit Jean Pierre Péroncel-Hugoz, ancien journaliste correspondant au Maroc. Du temps de sa gloire, le Sphinx était interdit aux Marocains musulmans, qui n’avaient accès qu’aux machines à sous à l'extérieur de la salle. Le casino et ses tables de black-jack et baccarat étaient la chasse gardée des Français et autres étrangers installés au Maroc. Rendue célèbre par la chanson de Jacques Brel, la gérante du Sphinx,”Madame Andrée” faisait les honneurs du lieu à toutes les célébrités de passage. D’Edith Piaf à Dalida, tous ceux qui se sont produits au Maroc ont pris un verre au bordel de Mohammedia. Le Sphinx reste encore aujourd’hui un lieu sur lequel plane une aura trouble. Cette image est due en très grande partie à l’un des anciens gérants du lieu. L’un des truands impliqués dans l’enlèvement de Mehdi Ben Barka : Georges Boucheseiche. |
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