N° 395
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Pantalonnade
Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)

Non seulement la vie politique marocaine est un théâtre, mais la pièce qui s’y joue est lamentable.

Jour après jour, notre vie politique tourne à la farce, à la pantalonnade grotesque. Pour mieux comprendre ce qui se passe, rappelons d’abord quelques principes de base. Tous les 5 ans, il y a des élections législatives au Maroc, pour renouveler la première chambre du Parlement. A l’issue du scrutin, un parti remporte le plus grand nombre de sièges. Vu l’incroyable inflation des partis politiques marocains (plus de 30, au dernier décompte), le parti arrivé en tête dispose au mieux

de 20 à 25% des sièges de la première chambre.
Pour former un gouvernement, il doit donc former une coalition avec d’autres partis – une coalition dont le total des scores dépasse la majorité absolue, à savoir 51%. Cette coalition est alors appelée “la majorité gouvernementale” – en plus court, “la majorité”. Idéologiquement (en supposant qu’ils aient des idéologies, ce qui est un pari hasardeux), rien ne réunit les partis qui forment cette majorité, hormis les fauteuils ministériels qu’ils se partagent, et leur accord sur un principe de fond : “Le roi a toujours raison”. Il se trouve que l’opposition (ç.à.d les partis formant les 49% restants)… s’accorde aussi sur le même principe. Résultat : majorité ou opposition, tous les partis marocains sont interchangeables, à n’importe quel moment*.
Mais depuis l’irruption dans le jeu, l’année dernière, du Parti authenticité et modernité (PAM), dirigé en sous-main par l’ami intime de Mohammed VI, Fouad Ali El Himma… une oie n’y retrouverait plus ses petits ! D’abord, à force de recruter des élus transfuges d’autres partis (au mépris de la loi), le PAM a totalement dénaturé le concept même d’arithmétique électorale. Aujourd’hui, personne ne saurait dire avec exactitude le nombre de députés dont dispose chaque parti. Donc déjà, à la base, on ne sait plus comment faire pour compter 51% des sièges parlementaires. La coalition gouvernementale est-elle majoritaire (comme elle est censée l’être) ou minoritaire (ce qui est censé la faire tomber) ? Bien malin qui pourrait répondre à cette question…
Mais il y a pire : même s’il compte toujours un ministre dans ses rangs (on n’en est plus à une absurdité près), le PAM est depuis quelques mois… un parti d’opposition ! A qui ? A l’inexistant Premier ministre Abbas El Fassi, répondent ses dirigeants avec candeur. Et pourquoi ? Officiellement, parce que “le gouvernement ne traite pas bien le PAM” (?!!). La vraie raison, c’est qu’El Himma a trouvé, au moment où il décidait ça, que c’était une manière de se distinguer, de continuer à tenir le haut du pavé médiatique. Mais la loi des médias, c’est que pour y figurer constamment, il ne faut jamais arrêter les coups d’éclat. Alors El Himma s’en donne à cœur joie ! Après avoir, à force d’intrigues, coupé en deux un poids lourd de la majorité (le RNI), le PAM a réussi à faire élire l’un des siens à la tête de la seconde chambre du Parlement (dite des Conseillers), censée exercer une fonction de contrôle sur la première. Comment y est-il arrivé ? Par un vote massif des Conseillers… de la majorité, ses supposés “ennemis” ! Du coup, les chefs des partis de la majorité annoncent les uns après les autres leur intention de se retirer du gouvernement, pour protester contre “la perversion du jeu politique”. Ce n’est pas crédible une seconde, sachant que le but unique de tout ce “cirque”, pour reprendre un mot de feu Hassan II, est de décrocher des postes et des honneurs. Vous imaginez des ministres abandonner leurs fauteuils, sous prétexte que le jeu politique marocain est “pervers” ? Mais quand a-t-il jamais cessé de l’être ?!
D’accord, la vie politique au Maroc est un théâtre. Mais même au théâtre, il peut y avoir de bonnes pièces. La nôtre est tout simplement lamentable, et le public serait en droit de bombarder ses acteurs de tomates en criant “remboursez” !
*Sauf peut-être les islamistes du PJD, les seuls
à peu près cohérents depuis quelque temps…



Ça n’a rien à voir avec ce qui précède, mais l’honneur me dicte de consacrer au moins un mot à l’état de la liberté de la presse au Maroc. Cela aurait pu, ou dû être le sujet principal de cet édito. Mais à ce stade, franchement, il n’y a plus rien à dire qui n’ait déjà été dit. Point d’orgue de l’incroyable escalade amorcée en juin dernier, les 3 dernières semaines ont enregistré, coup sur coup, la cessation de parution forcée et illégale d’un quotidien (Akhbar Al Youm), l’emprisonnement du directeur d’un hebdomadaire (Al Michaâl) et le blocage des comptes d’un autre hebdomadaire (Le Journal). Le massacre se poursuit, et personne ne semble plus pouvoir y échapper. A l’indifférence croissante de l’opinion publique, et à la terreur silencieuse des éditeurs de presse, partagés entre le “sauve qui peut” et le “chacun pour soi”. La parenthèse de la liberté d’expression, cette exception qui a fait honneur au Maroc pendant les 10 dernières années, est quasiment refermée. Il n’y a, hélas, rien à dire de plus.

 
 
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