N° 395
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

“Ben Barka jusqu’à la mort”
Maurice Buttin,
avocat de la famille Ben Barka (AFP)

Antécédents

1928. naît à Meknès.
1953. entame sa carrière d’avocat à Rabat
1963. prend part à la défense des leaders de l’UNFP accusés d’avoir comploté contre la monarchie
1965. est engagé par la famille Ben Barka
1966 interdit de séjour au Maroc, il “monte”à Paris
1983. rentre au Maroc
2009. s’apprête àcommémorer le 44ème anniversairede la disparition de Mehdi Ben Barka

Le PV
Joindre Maurice Buttin n’est pas une mince affaire. L’avocat parisien de la famille Ben Barka est de la vieille école. A 81 ans, ce natif de Meknès, qui considère le Maroc comme sa patrie, n’a pas de téléphone portable. Pour l’avoir, il faut essayer à son domicile, ou à son cabinet parisien. Fermé depuis des années aux clients lambda, il l’utilise encore aujourd’hui pour les deux combats de sa vie : l’affaire Ben Barka, qu’il plaide depuis la disparition du célèbre opposant marocain en 1965, et la cause palestinienne, dont il est l’un des plus fervents défenseurs dans l’Hexagone. Le quotidien de ce “chic type”, comme le décrivent ceux qui ont eu affaire à lui, se résume en un mot : le boulot. Sa seule extravagance : son amour pour le football, et plus particulièrement pour l’équipe de Manchester United. MU, pour les intimes.

Smyet bak ?
Paul Buttin.

Smyet mok ?
Marie Antoinette Sellies.

Nimirou d’la carte ?
060375001308. C’est le numéro de ma carte d’identité française. Par contre, j’ai toujours mon permis de conduire marocain si ça vous intéresse.

Merci… C’est votre premier interrogatoire ?
Les autorités marocaines ne m’ont jamais fait cet honneur. En revanche, elles m’ont souvent énervé.

Comment ça ?
Entre 1983 et 1993, chaque fois que je débarquais dans un aéroport du pays, la police me confisquait mon passeport et me faisait languir, parce que mon nom figurait sur liste rouge dans leurs ordinateurs. Il a fallu que j’en parle à Réda Guédira, que je connaissais depuis l’époque où nous étions tous les deux stagiaires dans des cabinets d’avocats rbatis, pour que ça cesse.

Vous comprenez bien la darija, Maître ?
Mais bien sûr ! Peu de gens le savent, je suis né à Meknès où mon père, lui aussi avocat, s’est installé dans les années 1920. J’y ai grandi, étudié et même exercé mon métier durant quelques années à la Cour d’appel de Rabat. En 1966, j’ai été contraint de m’installer définitivement en France. Pour avoir accepté de défendre la famille Ben Barka, les autorités marocaines ne voulaient plus de moi sur leur sol.

A quelques jours de la commémoration, le 29 octobre, du 44ème anniversaire de la disparition de Mehdi Ben Barka, où en êtes-vous dans votre quête de la vérité ?
Comme tout le monde a pu le constater, l’affaire vient de connaître de sérieux rebondissements. Fin septembre, suite à un feu vert de la ministre de la Justice française, Michèle Alliot-Marie, Interpol a enfin diffusé les mandats d’arrêt internationaux du juge Patrick Ramaël à l’encontre de Housni Benslimane, Abdelhak Kadiri, Abdelhak Achaachi et Miloud Tounzi, alias Larbi Chtouki.

Mais encore ?
Eh bien, malheureusement, quelques jours plus tard, une dépêche de l’AFP nous apprenait que le Parquet de Paris a demandé la suspension des mandats, expliquant qu’Interpol exigeait des précisions supplémentaires.

Selon vous, qui est derrière ce revirement ?
Il ne fait aucun doute que cette décision a été prise au plus haut niveau de l’Etat français, qui ne souhaite pas froisser le Maroc.

Les témoignages des quatre personnes visées par les mandats d’arrêt internationaux du juge Ramaël peuvent-ils suffire à résoudre une fois pour toutes l’affaire Ben Barka ?
J’en suis convaincu. Ce sont des témoins capitaux dans cette affaire, sinon pourquoi garderaient-ils le silence et pourquoi Rabat n’a toujours pas exécuté les commissions rogatoires lancées à leur encontre par le juge Ramaël ?

Pourtant, en 2001, Mohammed VI a déclaré publiquement qu’il souhaitait que la vérité éclate…
Lorsque Sa Majesté a fait cette déclaration, nous avions cru que l’affaire allait prendre un autre tournant. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Les autorités marocaines n’ont pas changé d’attitude. Mais ce qui me désole le plus dans cette histoire, ce sont tous ces hommes de gauche, anciens compagnons de Mehdi Ben Barka, dont certains ont occupé ou occupent actuellement des postes importants, qui n’ont pas l’air de se sentir concernés par cette cause. C’est déplorable.

Que pensez-vous des récentes révélations de l’écrivain Georges Fleury selon lesquelles le corps de Mehdi Ben Barka aurait été incinéré dans l’Essonne ?
Je n’y crois pas trop. C’est une théorie totalement tirée par les cheveux, tout comme celle qui dit que Mehdi Ben Barka aurait été enterré sous une autoroute parisienne, ou qu’il aurait été dissous dans de l’acide. J’ai l’impression qu’à chaque fois qu’on commence à approcher la vérité, on essaye de nous en détourner.

Avez-vous une petite idée de ce qui est réellement arrivé à Mehdi Ben Barka ?
Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il a été récupéré par des policiers français devant la brasserie Lipp avant d’être emmené dans une villa à Fontenay Le Vicomte, dans la région parisienne. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Les témoignages divergent, mais nous sommes persuadés que son corps a été rapatrié au Maroc.

D’après vous, qui était le commanditaire de son enlèvement ?
Je pense que Hassan II ne souhaitait pas la mort de Mehdi Ben Barka. Son décès n’était qu’un accident. Quant à Oufkir, il n’était que le bras droit de son patron.

Cela fait 44 ans que vous êtes l’avocat de la famille Ben Barka. Entre nous, il ne vous arrive pas d’en avoir un peu marre de cette affaire ?
Alors là, pas du tout ! Pour moi, c’est un honneur de défendre une telle cause. Et soyez-en sûr, tant que je serai vivant, je me battrai pour que l’épouse et les enfants de Mehdi Ben Barka puissent enfin faire leur deuil.

Que vous ont rapporté toutes ces années au service des Ben Barka ?
Je n’ai jamais demandé à toucher mes honoraires dans cette affaire, si c’est cela que vous voulez savoir.

Au fait, comment vous êtes-vous retrouvé à les défendre ?
Trois jours après la disparition de Mehdi Ben Barka, deux de ses sœurs sont venues me trouver à mon cabinet à Rabat pour me demander de prendre en main l’affaire. Mehdi leur avait dit que s’il lui arrivait quelque chose, elles devaient prendre contact avec moi.

Vous vous connaissiez ?
Evidemment. Nous nous sommes connus du temps où mon père et moi militions pour l’indépendance du Maroc et le retour de Mohammed V d’exil. J’ai même pris part en 1963, aux côtés de mes confrères marocains, à sa défense lors du procès de l’UNFP, accusé alors de comploter contre le régime.

Quel souvenir gardez-vous de Ben Barka ?
C’était quelqu’un d’une intelligence prodigieuse. Il était dynamique et surtout très pragmatique. Alors que l’écrasante majorité des dirigeants de l’époque s’adressait au peuple en arabe classique, lui haranguait les foules en darija.

Avez-vous encore de l’espoir de découvrir un jour la vérité sur les circonstances de
sa disparition ?

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Et puis, j’ose espérer qu’un des témoins se réveille un beau matin en se disant : “Il est temps que la famille Ben Barka fasse son deuil”.

 
 
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