|
Par Zoé Deback
Document. Dakhla, les damnés de la mer
Après El Ejido tourné en Espagne, Jawad Rhalib pose son trépied à Dakhla pour dénoncer, avec Les damnés de la mer, un excellent récit des injustices sociales frappant les petits pêcheurs du sud.
Quelques jours avant l’Aïd El Kébir 2007. Le vent souffle sur la baie de La Sarga, au sud de Dakhla, soulevant les rideaux piteux des baraquements construits sur le sable. Depuis près de 5 mois, c’est “l’arrêt biologique” du poulpe, assorti d’une restriction sur la sardine. |
|
Les pêcheurs sont frustrés de ne pas pouvoir sortir en mer, et pour beaucoup, honteux de ne pas pouvoir ramener de l’argent chez eux pour l’Aïd. Abdelghani, l’épicier, est accoudé à son comptoir, face à un pêcheur venu chercher une dosette de café soluble. Ils se parlent à peine, tout doucement, comme les gens qui se connaissent depuis des années. Le commerçant finit par lancer : “Et si tu sortais pêcher, malgré l’interdiction ? ». Réponse : « J’ai peur de la prison. Je n’ai personne pour me couvrir”. La tristesse, l’oisiveté forcée, le dénuement, la colère contre la corruption, tout y est.
Là réside la magie des Damnés de la mer du Belgo-marocain Jawad Rhalib. Il nous raconte une histoire sans mots superflus, au plus près de la vie des gens. Ni commentaire extérieur, ni regard vers la caméra gâchant l’impression d’assister à des conversations privées saisies dans l’intimité. L’illusion est par moments si parfaite qu’on croirait volontiers que les caméras, oubliées dans un coin, ont miraculeusement continué à capter les échanges des protagonistes, restés entre eux.
Les oreilles grandes ouvertes
Ainsi, nous écoutons les pêcheurs évoquer les difficultés de leur quotidien, autour d’un repas improvisé près de leurs barques. A la lumière des bonbonnes de gaz, le spectateur partage leurs conversations intimes, lors des longues soirées, quand le mal du pays et le désarroi les prennent à la gorge. Cette empathie fonctionne même avec le capitaine suédois d’un chalutier qui pêche des centaines de tonnes de poisson, sous le nez des pêcheurs artisanaux marocains interdits de prendre la mer. Endossant malgré lui le rôle du “méchant”, il parle de sa passion de la pêche de manière si spontanée qu’on finit par le comprendre, lui aussi. C’est la magie des images.
“Je prends le temps de m’installer avec les gens, et surtout de les écouter. Dans un premier temps je viens les voir sans la caméra, explique le réalisateur. Je ne leur promets rien d’autre que de raconter leur histoire, de dénoncer les injustices dont ils souffrent”. Alors, ces travailleurs que les autorités ont cessé d’écouter depuis longtemps se livrent d’une façon poignante. A travers l’enchaînement de ces séquences “brutes” tirées de la vie des uns et des autres, le spectateur peut reconstituer les enjeux sociaux et économiques de la région. Peu à peu se dessine une choquante inégalité face aux ressources halieutiques.
Jawad Rhalib plante le décor dès les premières images du film. Des pêcheurs d’Essaouira boivent le thé et se remémorent le bon vieux temps où les sardines grouillaient à l’entrée du port. Une façon de rappeler que les ressources marocaines en poisson s’épuisent depuis une cinquantaine d’années, obligeant les pêcheurs (et les usines) à se déplacer toujours plus vers le sud. Le plus grand port de pêche a été successivement Casablanca, Safi, Essaouira, Agadir, Tan-Tan, Laâyoune… Depuis 10 ans, les pêcheurs ont échoué encore plus au sud, à Dakhla. Parmi eux, des hommes des régions intérieures, qui ignorent les techniques de la pêche mais espèrent avoir leur part du nouvel “or blanc” : le poulpe. Dans leur sillage, on trouve tous les petits métiers liés à la pêche artisanale : porteurs de barque, transporteurs, acheteurs… ainsi que quelques “mendiantes de poisson” qui dépendent totalement des pêcheurs. Le réalisateur a choisi de s’attacher à l’une d’elles, Ghislane. Cette femme exceptionnelle rêve de sortir en mer pour gagner son pain comme les autres, et se heurte à la bêtise des hommes des syndicats. Sa personnalité crève l’écran et devient vite un fil directeur du documentaire. “Notre rencontre avec Ghislane s’est faite par hasard, mais j’essaie toujours d’introduire la cause féminine dans mes films”, précise Rhalib.
Pêche en eaux troubles
Au moment où l’équipe de tournage débarque à La Sarga, les barques et les pots noirs qui servent à pêcher les poulpes se sont accumulés sur la côte. Du fait de “l’arrêt biologique”, les pêcheurs sont contraints au chômage technique. Seuls ceux qui ont graissé la patte à un “protecteur” peuvent sortir en mer sans crainte des contrôles. Les autres ne se risquent qu’à des prises minimes, quelques calamars et poissons...
Pas très loin du rivage, les deux chalutiers suédois travaillent en tandem, selon une technique très efficace (rare au Maroc) qui permet de tirer un plus grand filet. On les voit débarquer une impressionnante avalanche de poissons, directement vers l’usine de leur associé marocain, un notable très connu qui dispose d’une licence de pêche “pélagique”. L’équipe de tournage a pu embarquer avec les Suédois. Le jeune capitaine montre fièrement ses sonars dernier cri, qui l’aident à engranger jusqu’à 400 tonnes par jour (pour chaque bateau). “ça marche très bien, tout le monde est content”. Alors qu’en Suède, “ la politique ruine la pêche”, il se plaît à Dakhla, où “il n’y a pas de quotas”.
Pas de quotas au Maroc ? Bien sûr que si, mais en théorie seulement. “Ce témoignage montre parfaitement que les contrôleurs ne font pas leur travail, estime Abderrahman El Yazidi, secrétaire général du Syndicat national des officiers et marins de la pêche hauturière. Normalement, ce chalutier devrait être contrôlé, en mer par la Marine royale, et à terre par l’Office national de la pêche (ONP)”. Selon le syndicaliste, le bateau, autorisé à pêcher des espèces pélagiques (principalement la sardine), commet une autre infraction: “A la faible profondeur où il travaille, et vu la technique employée (avec des aspirateurs), ce type de chalut ramasse tous les poissons de fond, ce qui nuit aux pêcheurs artisanaux”. Les poulpes ne sont certainement pas épargnés. Comment comprendre alors l’interdiction pesant sur les barques de pêche artisanale ?
“L’administration dans la région est au mieux indifférente, au pire corrompue, assène Hassan Talbi, président de l’Association des propriétaires de barques artisanales à Dakhla. L’ONP ne contrôle ni les quotas, ni le type de poissons pêchés, ni les moyens de capture de ces chalutiers, qui gaspillent la ressource”. La situation a même empiré depuis 2007, année où Jawad Rhalib a filmé les pêcheurs de Dakhla. Selon Talbi, le nouveau plan du gouvernement, présenté fin septembre, loin de corriger ces injustices, va les accentuer. “Les pêcheurs artisanaux sont tout simplement laissés à l’écart des plans de développement”, déclare El Yazidi.
Un pavé dans la mare
Avec Les damnés de la mer, Jawad Rhalib espère alerter l’opinion, et surtout “faire réagir le gouvernement sur le système de passe-droits qui régit la pêche”. Quand ce réalisateur engagé fait un film, c’est toujours dans l’idée de faire bouger les choses. Il l’a déjà fait en Europe avec El Ejido, la loi du profit (2005), qui montrait l’exploitation des travailleurs étrangers dans les serres espagnoles. Le film avait provoqué un débat au sein des parlements espagnol et andalou et les Suisses avaient entrepris de boycotter les produits issus de la région d’Almeria.
Ce dernier film est certainement de la même trempe. Le message, d’autant plus fort qu’il est simple et sans emphase, est porté par une réalisation impeccable. Les magnifiques plans fixes, intercalés entre deux tranches de vie, captent le silence inquiétant d’une zone industrielle désertée par les conserveries à Essaouira, ou le temps qui passe trop lentement dans les baraquements de La Sarga. Un poisson mort sur la plage, des barques bleues abandonnées ou encore des bottes en caoutchouc, devenues inutiles sur des piquets, soulignent le désarroi des pêcheurs. On est touché par l’étrange beauté de ce bidonville de plage du bout du monde, avec pour seuls bruits le vent et une radio à piles qui grésille sur un air de gnawa. 70 minutes de révolte tranquille et de poésie. A voir absolument. |
 |
Diffusion. Un doc en stock
Les damnés de la mer a déjà provoqué une grande émotion en Suède. La cause : les propos du capitaine d’un chalutier suédois, heureux de ses pêches miraculeuses, se félicitant de l’absence de quotas au Maroc. Diffusé fin 2008 en prime-time sur YLE (première chaîne finlandaise) et suivi d’un débat, il a scandalisé les Finlandais qui sont victimes d’une surexploitation similaire par les chalutiers suédois. Du côté de la France, après TV5, le film a fait une excellente audience le 19 septembre sur Arte (coproducteur), porté par des critiques enthousiastes. Le film a aussi été couronné par plusieurs prix de festivals européens, et il est attendu dans plusieurs autres. Reste une énigme du côté marocain : pourquoi 2M, coproducteur via Irène Productions, n’a toujours pas programmé cet excellent documentaire ? Ce retard est d’autant plus regrettable que Medi1Sat et Al Jazeera attendent la diffusion par la chaîne de Aïn Sebaâ, avant de pouvoir le programmer. Pour l’heure, le film sera projeté lors du festival FIDADOC d’Agadir, entre le 10 et le 14 novembre, en présence du réalisateur. A Tanger, le cinéma Rif est en discussion pour programmer le film prochainement. |
|
|