N° 396
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Interview. “Sans presse libre, il n’y aura jamais de démocratie”

Profil. Docteur Mohamed Cheikh et Mister Biadillah

Politique. Les trois font la gauche
L'ACTU MAROC



Propos recueillis par
Mehdi Sekkouri Alaoui

Interview. “Sans presse libre, il n’y aura jamais de démocratie”
(TNIOUNI)

Le secrétaire général de Reporters sans frontières, Jean-François Julliard, de passage cette semaine au Maroc, revient sur les récents déboires de la presse marocaine et dresse le bilan des 10 ans de règne de Mohammed VI en matière de liberté d’expression.


Vous venez de faire un déplacement dans l’urgence au Maroc pour y donner une conférence de presse. Pourquoi ?
Nous sommes venus au Maroc pour exprimer notre solidarité avec les
médias et les journalistes marocains, victimes ces derniers temps d’une véritable répression de la part du Pouvoir, et leur dire que RSF sera à leurs côtés dans ce nouveau combat pour la liberté d’expression. Nous avons profité de ce déplacement pour tenter de renouer le contact avec les autorités marocaines avec lesquelles les relations ne sont pas très bonnes depuis 2007. Il s’agit de trouver un dénouement à cette crise grave et inquiétante. Malheureusement, le ministre de la Communication, Khalid Naciri, n’a pas souhaité nous recevoir.

Pour quelle raison ?
Il est en colère contre nous car nous avons attribué au Maroc le 127ème rang dans notre dernier classement sur la liberté de la presse dans le monde. Pourtant, comme de nombreux pays qui protestent à chaque fois que le classement ne leur est pas favorable, le Maroc est le premier à se féliciter quand son classement RSF s’améliore.

Quel est votre sentiment face aux problèmes que connaît actuellement la presse marocaine ?
Ce qui se passe au Maroc est inacceptable. Depuis l’été dernier, de nombreux journalistes ont été condamnés à des peines de prison, plusieurs autres ont été poursuivis et attendent leur jugement, des publications ont eu droit à des amendes exorbitantes qui menacent sérieusement leur survie, des journaux étrangers ont été interdits d’entrée au Maroc. C’est un peu trop pour un pays qui se dit démocratique. Aujourd’hui, nous tirons la sonnette d’alarme et appelons le régime à cesser de réprimander la presse indépendante.

Que comptez-vous entreprendre pour aider les journalistes et les publications en difficulté ?
D’abord, nous allons leur apporter notre soutien moral, voire financier s’il le faut, et ce dans la mesure du possible. Dans les jours à venir, nous allons demander à rendre visite à Driss Chahtane (directeur de publication d’Al Michaâl) pour lui montrer qu’il n’est pas seul. Nous sommes également en contact permanent avec l’ensemble des journalistes en difficulté, à qui nous proposons de mettre à leur disposition des avocats étrangers et des observateurs internationaux. En parallèle, nous avons commencé à mobiliser et à sensibiliser l’opinion internationale et les dirigeants de ce monde sur ce qui se passe au Maroc. D’ailleurs, nous venons de saisir la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, pour qu’elle aborde cette question avec ses homologues marocains lors de sa prochaine visite au Maroc.

Comment expliquez-vous le retour de la répression à l’encontre de la presse marocaine ?
Les Marocains eux-mêmes n’arrivent pas toujours à comprendre ce qui se passe chez eux. Pour des étrangers, c’est encore plus difficile, d’autant que le régime marocain est assez imprévisible. Ce dont nous sommes sûrs à Reporters sans frontières, c’est que, au début de son règne, Mohammed VI avait besoin de se donner une image respectable dans le monde, de convaincre qu’il est un roi moderne, progressiste et libéral. Il a ainsi permis que la presse marocaine soit la plus libre de la région. Malheureusement, nous avons le sentiment qu’aujourd’hui, le roi ne ressent plus ce besoin.

Quel est votre bilan des dix ans de règne de Mohammed VI en matière de liberté de la presse ?
La situation de la presse sous le règne de Mohammed VI est ambivalente. Il y a à la fois une liberté beaucoup plus importante que dans les pays voisins mais, en même temps, des campagnes de répression s’abattent régulièrement sur les journalistes marocains à coups de peines de prison, de procédures judiciaires et de condamnations à des amendes exorbitantes. Depuis l’intronisation de Mohammed VI, 28 ans de prison et 2 millions d’euros d’amendes ont été prononcés contre la presse.

Votre avez choisi d’intituler votre conférence : “Stop au harcèlement royal de la presse”.
Pourquoi ?

Mohammed VI est responsable indirectement pour la simple raison qu’il n’envoie pas de signal fort garantissant la liberté de la presse au Maroc. Si demain il donne des instructions dans ce sens, je suis sûr par exemple que les juges auront instantanément la main beaucoup moins lourde avec les journalistes. Il faut que le Palais arrête de considérer les journalistes comme des ennemis, mais plutôt comme un pilier de la démocratisation du pays. Sans presse libre, il n’y aura jamais de démocratie au Maroc.

Libertés. RSF saisit Hillary Clinton
Pour son premier déplacement au Maroc, le successeur de Robert Ménard à la tête de Reporters sans frontières (RSF) a eu droit à un accueil assez sec. Jean-François Julliard a en effet fini par tenir sa conférence de presse debout, dans le hall d’un grand hôtel casablancais. “La direction de l’hôtel nous a réclamé à la dernière minute une autorisation pour la tenue de la conférence de presse”, raconte Julliard. L’équipe RSF a ensuite réussi à joindre Khalid Naciri, ministre de la Communication, qui les a renvoyés aux… “autorités locales de la ville de Casablanca”, en se plaignant au passage que “RSF l’a floué” en classant le Maroc 127ème sur le baromètre de l’organisation en matière de liberté de la presse. Il faut dire que RSF a choisi un slogan assez provocateur pour son escale casablancaise : “Stop au harcèlement royal de la presse !”.
Mais ces soucis techniques n’ont évidemment pas empêché l’organisation internationale de faire passer ses principaux messages. Selon les responsables de RSF, le constat est sans appel. “Il y a un vrai durcissement, une vraie dégradation de la liberté de la presse au Maroc”, a notamment affirmé le nouveau SG de RSF. En tout, a-t-il rappelé, les journalistes marocains ont été condamnés à “des peines cumulées de 28 ans de prison (souvent avec sursis) et plus de deux millions d’euros d’amendes”.
RSF compte d’ailleurs saisir Hilary Clinton, secrétaire d’Etat américaine, sur la situation de la liberté de la presse au Maroc, à la veille de sa première visite officielle au royaume. A rappeler que c’est une visite similaire de Colin Powell en 2005 qui avait accéléré la libération du journaliste Ali Lmrabet.
RSF a également annoncé sa disposition à offrir une expertise et une assistance juridique aux journalistes et organes qui les souhaitent. Interrogé sur sa perception personnelle du tour de vis que vit la presse marocaine depuis quelques mois déjà, Julliard affirme avoir l’impression “que le roi estime ne plus avoir besoin de faire bonne figure à l’international”. D.B.

Affaires. Et vogue la galère
Plusieurs journalistes ont naturellement répondu présent à la conférence de presse de Reporters sans frontières à Casablanca. Parmi eux, plusieurs attendent un jugement ou ont déjà été condamnés à des peines plus ou moins lourdes. On pouvait notamment reconnaître Ali Anouzla, directeur de publication d’Al Jareeda Al Oula, fraîchement condamné à un an de prison avec sursis dans l’affaire Rotavirus. Les journalistes du quotidien Akhbar Al Youm (interdit depuis quatre semaines) ont également répondu à l’appel de RSF, sans oublier Hassan Alaoui, directeur de publication du mensuel Economie & entreprises, condamné à payer des dommages et intérêts s’élevant à 6 millions de dirhams, et qui reçoit régulièrement la visite d’huissiers de justice pour l’exécution du jugement. “Nous ne pouvons pas ne pas avoir une pensée pour notre collègue Driss Chahtane, qui croupit en prison, a déclaré le secrétaire général de RSF. On pensait en avoir fini avec les journalistes en prison au Maroc, mais visiblement ce n'est pas le cas”, a-t-il poursuivi.
Le SG de RSF s’est ensuite longuement entretenu avec la rédaction d’Akhbar Al Youm. Le quotidien casablancais attend son jugement pour l’affaire de la caricature et entame sa cinquième semaine chômée. “Nos locaux sont toujours fermés mais nous ne pouvons plus tenir longtemps. Si rien n’est fait dans les dix prochains jours, l’histoire retiendra certainement comment l’Etat a brutalement exécuté un journal, avant même d’en arriver à la justice”, confie un responsable d’Akhbar Al Youm. En attendant, des tentatives de médiation sont discrètement menées sur plusieurs fronts. “Nous n’avons pas reçu de fin de non recevoir mais les choses traînent”, reconnaît le même responsable qui conclut : “Etant donné la tournure que prennent les affaires de presse actuellement, on va peut-être vers une énième condamnation avec sursis. Reste le problème des locaux fermés, qui relève d’une procédure policière et non judiciaire. Nous espérons que le tribunal trouvera le moyen de réparer cette injustice…”. D.B.

 
 
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