N° 396
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Egypte. Crise chez les Frères
L'ACTU MONDE



Par Nina Hubinet,
correspondante au Caire

Egypte. Crise chez les Frères

Quand les Frères musulmans se
donnent des coups, c’est le régime qui compte les points. (AFP)

Les divisions internes des Frères musulmans, première force d’opposition du pays, font les Unes de la presse égyptienne. Derrière le conflit entre conservateurs et réformateurs qui secoue la confrérie, se pose la question de son évolution vers un parti de gouvernement.


La situation était pour le moins confuse : lundi 19 octobre, la plupart des journaux égyptiens annonçaient la démission de Mahdi Akef, le guide suprême des Frères musulmans. Dès le lendemain, celui-ci
démentait l’information. Au même moment, le numéro 2 de la confrérie, Mohamed Habib, rival de Akef, disait assurer l’intérim avant l’élection d’un nouveau chef. Avant que le guide suprême ne rectifie ses propos et admette simplement avoir “délégué” une partie de ses fonctions à Habib.
Il aurait été assez incongru de la part de Mahdi Akef, 81 ans, de vouloir quitter le navire maintenant, alors que son mandat à la tête de la confrérie islamiste, où il a été élu en 2004, s’achève en janvier. S’il n’a pas sérieusement envisagé de démissionner, Mahdi Akef a probablement menacé de quitter son poste pour faire plier ses opposants au sein des instances dirigeantes. “Il y a eu un conflit, c'est certain. Le guide suprême a mis tout le monde sous pression pour en sortir”, estime Diaa Rachwane, spécialiste de l’islam politique au Centre Al Ahram d’études politiques et stratégiques.

Conflit de générations
A l’origine de la crise actuelle au sein de la confrérie islamiste “interdite mais tolérée”, une lutte d’influence déjà ancienne entre conservateurs et réformateurs. Mahdi Akef, qui appartient lui-même à la “vieille garde”, voulait faire entrer Essam Al Irian, une des figures de proue du courant réformateur, au sein du Bureau de la Guidance (Maktab El Irshad, composé de 21 membres), par souci d’équilibre semble-t-il. Mais lors d’une réunion du Maktab El Irshad dimanche 18 octobre, les leaders conservateurs, emmenés par Mohamed Habib et le secrétaire général Mahmoud Izzat, auraient bloqué la nomination d’El Irian, provoquant la colère du guide suprême. “Akef est un homme équilibré, qui veut concilier les différents points de vue. Sans lui, il y aurait une explosion au sein des Frères”, analyse Abdel Moneim Mahmoud, un journaliste proche du courant réformateur. “Les rangs des Frères musulmans sont solides et bénis, mais ils ont peur du changement”, juge de son côté Mahdi Akef. Condamné pour une tentative d’assassinat contre Nasser en 1954, il a passée 20 ans en prison, devenant un “martyr vivant” pour les Frères. Mais ce statut héroïque ne lui suffit pas pour imposer ses vues aux autres dirigeants. “Il y a un désaccord entre les conservateurs et les réformateurs au sein du mouvement, mais aussi une compétition féroce dans le camp conservateur pour savoir qui va remplacer Akef”, souligne Khalil El Anani, spécialiste des Frères musulmans du Centre Al Ahram.
Autant dire que la bataille de la succession promet d’être rude. Les perspectives sont ouvertes, puisque Mahdi Akef a annoncé en mars dernier qu’il ne se représenterait pas, alors que les précédents chefs du mouvement conservaient le poste jusqu’à leur mort. La presse égyptienne évoque trois noms, susceptibles de succéder à l’actuel guide suprême : le réformateur Essam Al Irian, le numéro 2 de la confrérie, Mohamed Habib, représentant du camp conservateur, et Abdel Moneim Aboul Fotouh, personnalité du courant réformateur et membre du Bureau de la Guidance, arrêté en juin dernier et détenu depuis par les autorités égyptiennes.
Même s’ils sont minoritaires, les réformateurs entrevoient donc la possibilité d’accéder à la tête du mouvement. Aboul Fotouh, notamment, bénéficie d’une certaine popularité parmi les plus jeunes membres de la confrérie, qui remettent en cause “l’archaïsme” de leurs aînés. Reste à savoir si les autorités le libéreront avant le vote de janvier. Moins conciliants face au Pouvoir, les réformateurs sont aussi plus ouverts à des alliances avec des partis laïcs, et sont donc plus susceptibles de constituer la base d’un parti islamiste reconnu. Mais le régime de Hosni Moubarak préfère avoir affaire aux conservateurs, plus tournés vers la prédication que vers l’action politique, et plus favorables aux compromis.

Législatives en 2010
Dans l’immédiat, le gouvernement égyptien fait tout pour éviter que le scénario de 2005 ne se reproduise : sous l’étiquette “indépendants”, les Frères avaient réussi à remporter 88 sièges, soit un cinquième du parlement égyptien, malgré la fraude et l’intimidation des électeurs organisées par le Pouvoir. Du coup, la répression contre le mouvement islamiste, qui avait repris il y a quatre ans, s’est intensifiée ces derniers mois, en prévision des législatives de 2010. Des centaines de Frères sont toujours en prison, dont plusieurs dirigeants de premier plan. “Par ailleurs, le contrôle juridique des législatives a été annulé pour donner une plus grande liberté aux forces de sécurité qui contrôlent les élections”, explique Diaa Rachwane.
Prise à la gorge par cette répression croissante, la confrérie se serait vu proposer un marché par le gouvernement : ne pas trop s’impliquer dans les élections de l’an prochain, en échange de la libération de ses cadres. Un accord logiquement démenti par la direction du mouvement. Dans une déclaration aux allures de menace, le ministre de l’Intérieur, Habib El Adly, a de son côté affirmé le 15 octobre : “Ils ont enregistré un certain succès en 2005, mais la situation est différente maintenant. (…) Les gens ne croient plus à ces slogans creux”. Face à un Pouvoir si sûr de lui, le guide suprême Mahdi Akef a tenu à rappeler la puissance du mouvement islamiste. “Les Frères musulmans sont capables de faire descendre des milliers de personnes dans les rues pour soutenir la mosquée Al Aqsa, mais ils ne le font pas pour éviter une effusion de sang musulman”, a-t-il déclaré mardi, lors d’une conférence de presse.
Entre leurs conflits internes et la pression sécuritaire exercée par le Pouvoir, les Frères musulmans semblent en tout cas dans une mauvaise passe. Leur mutation vers un parti islamiste “de gouvernement”, à l’image de l’AKP turc, semble plus lointaine que jamais. Une partie de la confrérie semblait s’être engagée sur cette voie avant les législatives de 2005. Mais tant que le Pouvoir empêchera la constitution d’un parti politique des Frères musulmans et ne respectera pas lui-même ses engagements en matière de démocratie, cette transformation ne pourra avoir lieu.

Pendant ce temps-là. Gamal Moubarak arrive…
C’est la première fois qu’un dirigeant égyptien s’exprime clairement sur la succession de l’actuel président, Hosni Moubarak, âgé de 81 ans. Lors d’un sommet sur l’investissement au Proche-Orient, mardi au Caire, Ahmed Nazif, le Premier ministre égyptien, a répondu par l’affirmative quand on lui a demandé si Gamal Moubarak, le fils cadet du président, était un candidat potentiel à l’élection présidentielle de 2011. Ancien banquier proche des milieux d’affaires, Gamal Moubarak, 46 ans, est membre du Parti national démocratique (PND, au pouvoir) depuis 2000, et occupe aujourd’hui le poste de chef du bureau politique du parti. Une campagne dans les médias officiels et sur Facebook a été lancée pour donner une bonne image du présidentiable, tandis que la répression accrue contre les Frères musulmans vise à "préparer le terrain" à cette succession héréditaire. Mais même au sein du régime en place, le choix de Gamal Moubabrak ne fait pas l'unanimité : le fait qu’il ne soit pas issu des rangs de l’armée, comme tous les présidents égyptiens depuis 1952, est un sérieux handicap.

 
 
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