N° 396
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Saphia Azzeddine. “Allah ne doit pas être tabou”
LE MAG CULTURE



Propos recueillis par Wafaa Lrhezzioui

Saphia Azzeddine. “Allah ne doit pas être tabou”

Saphia Azzeddine est déjà un écrivain à succès à seulement
29 ans. Et ça continue... (DR)

Après Confidences à Allah, succès de librairie bientôt porté au cinéma, la jeune romancière d’origine marocaine récidive avec Mon père est femme de ménage (Ed. Léo Scheer, sept. 2009). TelQuel est allé à sa rencontre, à Paris.


Votre dernier roman, Mon père est femme de ménage, raconte la vie de Polo, un adolescent qui vit dans une cité et tente de “s’en sortir” par l’amour de la littérature. D’où vous est venue cette histoire ?
Je réfléchissais à un garçon qui aidait son père à faire des ménages au lieu d’aller au foot comme tous les autres gosses. Et, dans son malheur, il existait tout de même un peu de bonheur. Grâce aux mots, il va se donner un autre chemin que celui prédéfini par la parenté.

Tuer le père est un thème central de votre roman. Quelles sont vos relations avec le vôtre ?
Très bonnes. Mon père, comme ma maman, est couturier. Et il n’aimait pas faire le ménage, comme tous les papas.

Petite fille, vous l’aidiez ?
On n’avait pas le choix. Ma sœur, mon frère et moi devions ranger sa chambre. Et encore, on n’avait pas vraiment de chambre.

La manière de parler, la vie en banlieue, les stéréotypes de la cité, faut-il y voir un peu de Jamel Debbouze, votre ex-compagnon ?
Non, j’ai des oreilles, une télévision… Et Jamel ne parle pas vraiment comme un mec de banlieue. Polo non plus, il dit des mots qu’on emploie même dans les 6ème, 16ème, 8ème arrondissements, car tous les bourgeois adorent utiliser ces expressions.

Dans vos deux romans le style est très cru. Parler sans tabous, ça vous vient d’où ?
De mon père je pense. C’est quelqu’un de très direct et il m’a transmis cette manière de parler sans détour. ça vient aussi de mon éducation et de ma personnalité. Je ne sais pas arrondir les angles, mais je préfère être comme ça que tout en sucre.

Jbara, l’héroïne de Confidences à Allah (Ed. Léo Scheer, 2008) est une bergère-prostituée. Vous semblez avoir arrondi les angles pour votre dernier personnage, Polo.
Oui, car la vie de Polo est plus juste que celle de Jbara. C’est un adolescent dégoûté d’être moche et pauvre, il est mal dans sa peau mais ce n’est pas plus grave que ça. Jbara, elle, connaît la misère noire et touche l’enfer sur terre. Donc, je ne peux pas arrondir les angles de ce personnage. Sa seule chance est d’être moins seule que Polo. Alors qu’il cherche une communauté à tout prix, elle a Dieu comme allié, qui l’aime et ne la juge pas.

Polo, votre second héros, cherche à faire partie d’une communauté, musulmane, juive, etc. Personnellement, votre double culture franco-marocaine vous travaille ?
Pas du tout, mais l’idée de communauté ne me plaît pas forcément. La communauté a des côtés rassurants, je respecte le Nous qui passe avant le Je, quelque chose de très présent dans les communautés arabo-musulmanes. J’aime beaucoup, par exemple, la manière dont on traite les personnes âgées au Maroc. Cela me donne de l’espoir. Mais la communauté est à double tranchant, le côté “tout le monde se mêle de tout” me gonfle. Je prends soin de ma famille, mes proches, c’est ma petite communauté à moi.

Peut-on dire que Confidences à Allah est un livre qui parle d’islam ?
Non. Je ne suis pas islamologue. D’autres font ça très bien et c’est tant mieux pour eux. Par contre, je parle de foi et, surtout, je raconte des histoires. C’est ce que je fais dans Confidences à Allah. Le Maroc est un détail géographique et l’islam un détail religieux. Dans les sociétés catholiques, le jugement vis-à-vis des prostituées ou des filles-mères est le même.

Titrer votre premier roman, Confidences à Allah, c’était de la provoc’ ?
Il s’agit d’une jeune fille qui, tout au long du livre, se confie à Allah, c’est donc le titre le plus évident qui soit. Il n’y a aucune provocation dans mon livre : c’est le parcours d’une jeune fille qui a un discours très cru car sa vie est crue. Il n’y a aucun blasphème : elle respecte Dieu et a un amour immense pour lui. Allah est un joli mot, quelqu’un qui nous protège et nous aide. Il ne faut pas en faire un tabou.

Entre la religion, le sexe et les gros mots, côté tabou, vous avez réalisé un trio gagnant…
Ce ne sont pas des tabous mais la vie de tous les jours. Personnellement, les gros mots ne me choquent pas. Et le sexe fait tourner le monde. Je ne dis rien de plus que la réalité. A savoir qu’il est très hypocrite dans nos sociétés de juger la prostitution, le plus vieux métier du monde, au lieu de regarder aussi du côté de la demande masculine. Arrêtons de mettre les putes en taule, et de laisser les hommes partir.

Un roman peut-il faire changer les choses ?
Naguib Mahfouz disait qu’un roman peut dénoncer cent fois plus qu’un article de journal ou un pamphlet politique. Je partage son analyse. Car un roman est moins sentencieux et plus sournois, on peut dire des choses de manière plus légère, en faisant rire.

Malgré la dureté de vos histoires, il y a beaucoup d’humour dans vos livres. Vous pensez qu’on peut rire de tout ?
Oui. D’absolument tout.

Confidences à Allah dépeint les inégalités, l’hypocrisie sociale, la soumission des femmes. Ce sont, pour vous, les défis du Maroc actuel ?
Le grand défi, c’est l’éducation. Avoir un taux d’analphabétisme de 40% est honteux. Seul un peuple éduqué pourra évoluer dans le bon sens. La prostitution existera toujours. Des avancées symboliques ont eu lieu, concernant la condition de la femme, comme le Code de la famille, mais il faudra quelques années avant que les mentalités changent.

Vous revenez souvent au Maroc ?
Je retourne une à deux fois par an à Figuig, le village de mon papa, dans l’Oriental, où il a ouvert une maison d’hôtes. Mais j’aime aller dans la maison en terre de ma grand-mère, qui sent les dattes, le lait caillé et les tapis faits à l’ancienne. C’est le dépaysement total.

Comment votre famille, votre entourage, ont accueilli Confidences à Allah ?
Mon papa a aimé. Il m’a dit : “Y a beaucoup de gros mots”. Je lui ai répondu : “Ecoute-toi parler déjà”. Et il a souri : “Oui, tu as raison”. Sur le fond aussi, mon père et ma mère adorent ce livre.

Et à Figuig ?
Entre oncles et tantes, on était écroulés de rire quand mon père lisait certains passages. ça les fait juste un peu rougir, mais les gens sont plus ouverts qu’on ne le croit. Parmi les amis de mon père ou les habitants du village, beaucoup l’ont lu. Et on en a parlé. Certains me disaient que, certes le style est cru, mais le message très bon.

Votre première héroïne quitte son village natal avec une valise “J’adore Dior”, tombée d’un car de touristes. Racontez-nous l’histoire de ce sac ?
Je n’adore pas Dior. Mais j’ai des amies qui me donnent des habits à envoyer à Figuig. Un jour, dans un carton, il y avait un tee-shirt “J’adore Dior” d’une copine très riche à Genève. Six mois plus tard, chez mon père, je vois une petite fille pauvre avec un pantalon, une robe, un pull et par-dessus ce tee-shirt. Je trouvais ça indécent, insolent et très drôle à la fois. Je me suis dit, là, je tiens quelque chose : la mondialisation.

Jbara se prostitue pour un Raïbi Jamila. Vous êtes nostalgique ?
J’adore le Raïbi Jamila. Tout. La couleur, le goût. Et le souvenir d’enfance que ça représente.

Après une adaptation réussie au théâtre, Confidences à Allah, écrit à l’origine comme un scénario, va être adapté au cinéma. La boucle est bouclée ?
Tant que je n’ai pas touché le chèque et que je ne suis pas derrière la caméra, rien n’est bouclé. Mais le producteur de cinéma Richard Grandpierre a racheté les droits de mon livre et nous sommes actuellement en pourparlers.

Vous dites donc que vous réaliserez vous-même ce long-métrage. Une collaboration avec le réalisateur marocain Nabil Ayouch était prévue. Que s’est-il passé ?
J’ai rencontré Nabil mais ce n’était peut-être pas le bon moment pour moi, je n’étais pas sûre. Depuis, ça a germé et j’ai envie de le réaliser moi-même parce que je veux montrer une fille que j’ai vue plein de fois au Maroc, celle que j’ai fait vivre et parler. J’ai trop peur que Jbara devienne une caricature de la pute marocaine. Et mon producteur actuel m’a dit : “Même si tu n’as jamais tourné, je pense qu’il n’y a que toi qui peut le faire”. Donc je suis ravie.

Même pas un petit peu peur ?
Je me suis trop battue pour me laisser intimider. C’est un défi incroyable, mais j’aurais une bonne équipe technique et il faut une première fois pour tout.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le casting ?
Pour l’instant, je préfère faire les choses dans l’ordre. Dès que tout sera signé, je penserais aux comédiens.

Une petite idée tout de même pour Jbara ?
Oui, j’aime beaucoup Leila Bakti (Un prophète, de Jacques Audiard), sa manière de jouer et la personne qu’elle est.

Le tournage aura-t-il lieu au Maroc ?
Oui.

A Figuig ?
J’adorerais, mais pour des raisons financières nous devons rester proches des grandes villes.

Ecrivain, scénariste, bientôt réalisatrice. Avez-vous le sentiment d’avoir plusieurs métiers ?
Si je devais me définir, je dirais conteuse. C’est ce que j’aime. Raconter des histoires par des livres, par des images, écrire des scénarios, des dialogues, tout ça, c’est un même métier.

D’où vous est venu votre intérêt pour l’écriture ?
Je n’ai pas cherché à comprendre. Je bossais, je m’emmerdais un peu dans mon travail, puis j’ai eu la chance d’avoir une passion. C’est venu à un moment donné. Et aujourd’hui, je peux dire que j’ai la vie dont je rêvais il y a dix ans.

De nouveaux projets, rêves ?
Mon film, un petit bébé, ou deux, ou trois (rires). Un rêve ? Que j’aie toujours envie de dire des choses et que ça continue d’intéresser.

Portrait. A fleur de mot
A la question “vous faites quoi dans la vie ?”, Saphia Azzeddine répond : “Ben, j’écris”. Et même le ton est hésitant. “Je n’ose pas encore dire que je suis écrivain”, confie la jeune femme, sans fausse modestie. L’humilité, c’est, sûrement, ce qui résume le mieux Saphia Azzeddine. Et pourtant, à 29 ans, outre un physique de rêve, elle a, à son actif, un premier roman qui s’est très bien vendu et un deuxième plébiscité par la critique. Et encore, la grande brindille ne s’arrête pas là : scénariste, dialoguiste, des premiers pas d’actrice (elle vient de tourner aux côtés de Kad Merad dans L’Italien), et bientôt de réalisatrice. Côté coulisses, un peu de sport, quelques voyages et, encore et toujours, l’écriture. “Je n’ai que du temps pour moi, vu que c’est ma passion”, sourit-elle. À sa main qui passe fréquemment dans ses longs cheveux châtains, on dirait une adolescente énamourée. Amoureuse des mots, elle évoque, avec le sourire, assise au fond d’un café du boulevard Saint-Germain, son quartier, les petites histoires de la vie qu’elle chronique. La jeune romancière rit de ses personnages, même si quelques passages la font pleurer. Sans tabou, elle ne compte pas ménager ceux des autres. La faute à son éducation. “J’ai eu une enfance pleine d’amour et de communication. Ce qui n’est pas souvent le cas dans les familles musulmanes, où l’on ne parle pas, l’on ne se dit pas je t’aime, où l’on ne se touche pas”, philosophe la jeune femme. Née au Maroc, d’une mère mi-normande, mi-marocaine et d’un père marocain, Saphia a grandi à Agadir. “J’ai eu la plus belle enfance du monde. Les parents, l’école, la plage”, résume-t-elle. Puis, à 9 ans, elle déménage en France, à Ferney-Voltaire, une petite ville à quelques kilomètres de la frontière suisse. “Je n’ai pas vécu en banlieue, mais ce n’était pas Byzance non plus. On avait aussi des factures impayées, des galères. Sauf qu’il y avait le lac, la montagne et mon immeuble ne sentait pas la pisse, ça fait toute la différence”, raconte-t-elle. La jeune Saphia fréquente le lycée international où elle décroche un bac L. Une licence de sociologie et un job d’assistante diamantaire à Genève plus tard, elle est “fière et contente de vivre de (sa) passion”. Pourvu que ça dure.

 
 
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