N° 397
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Akhbar Al Youm. Procès à la marocaine

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Par Youssef Aït Akdim

Akhbar Al Youm. Procès à la marocaine

Dans ce procès, les
deux hommes ont
joué leur peau, en tout cas
leur liberté. ( AIC PRESS )

Au terme d’un procès tendu à l’extrême, Taoufiq Bouachrine et Khalid Gueddar ont écopé de quatre ans de prison avec sursis, d’amendes et dommages et intérêts cumulés de 3,6 millions de dirhams pour une caricature de Moulay Ismaïl. Compte-rendu.


Vendredi 30 octobre, un calme surprenant règne dans le Tribunal de première instance de Casablanca. A l’intérieur du palais de justice tout confort, les journalistes détonnent toujours. “Normal, ce n’est pas leur environnement naturel”, lâche cet avocat. Les travées du tribunal
correctionnel sont habituées aux délits de droit commun. Aujourd’hui, l’affaire de la caricature de Moulay Ismaïl tient l’affiche.

Duel à trois
En réalité, deux procès ont été intentés à Taoufiq Bouachrine et Khalid Gueddar. Dans le premier, pour “outrage au drapeau du royaume”, le directeur d’Akhbar Al Youm et son caricaturiste risquent 6 mois à trois ans de prison et une amende de 10 à 10 000 dirhams. C’est le deuxième procès qui occupe le gros de l’après-midi : en vertu du sinistre article 41, Bouachrine et Gueddar sont passibles de 3 à 5 ans de prison pour “offense au prince”. Deux fois plus de questions, de paperasse et d’angoisse. “Les deux affaires auraient dû être jointes, mais le tribunal a rejeté la demande”, regrette cet avocat.
Il est 14h, le soleil tape fort sous le ciel de Aïn Sebaâ. Les magistrats se font attendre, ils sont les maîtres du temps. Bouachrine est souriant, sérieux. Il s’entretient avec ses avocats :
“Me Ramid est arrivé ?”, demande-t-on dans le staff du magazine. Dans les couloirs, les langues se délient. Gueddar n’est pas loin, il accuse un peu plus le coup. On fait des pronostics et les policiers commencent à faire le ménage de ceux qui ne justifient pas d’une proximité avec l’affaire. Le chef du groupe parlementaire du PJD fait son apparition, en jellaba et babouches blanches, vendredi oblige.
A 16h, le procès démarre. Dernières scènes de ce western juridico-médiatique. Deux hommes jouent leur peau, en tout cas leur liberté. Le représentant du Parquet va tout faire pour les abattre. Devant les juges, Taoufiq Bouachrine et Khalid Gueddar doivent s’expliquer sur l’objet du “délit” : un dessin représentant le prince Moulay Ismaïl sur une âamariya. Bouachrine explique que c’est une simple illustration du mariage du prince. Les protagonistes parlent très bas. Bouachrine esquive les peaux de bananes du juge. Ce dernier essaie de lui faire dire que toute caricature est une satire. “C’est une simple illustration sans même les éléments essentiels d’une caricature”. Fatigué de buter sur un roc, le juge appelle à la barre Khalid Gueddar.

Au royaume de l’inquisition
Premier accroc, quand le président de séance demande à Gueddar de répondre aux chefs d’accusation retenus contre lui. “Ces accusations sont montées de toutes pièces”, rétorque calmement le dessinateur. Un ange passe. Rappel à l’ordre du juge qui demande au prévenu de “mesurer ses déclarations”. Par la suite, le juge se fait moins affable avec le dessinateur, l’accusant à mots couverts de violer la Constitution. C’en est trop pour Me Abderrahim Jamaï, un des avocats de la défense. “Monsieur le bâtonnier, ce n’est pas à vous de parler”, le coupe le président de séance. Réponse : “Je ne fais qu’informer mon client”. Ambiance.
L’interrogatoire du président achevé, le Parquet entre en jeu. Il va tenir l’affiche tout seul pendant une bonne heure. Très vite, ses attaques visent Khalid Gueddar qu’il somme de “s’élever au niveau du procès”. Le procureur se fait inquisiteur. Me Jamaï a beau jeu de dénoncer une “tentative d’intimidation”, mais le substitut du procureur est lancé. Il cite les jurisprudences égyptienne ou tunisienne, sans manquer de lancer des piques à la défense. Sous le choc, les avocats de la défense demandent une interruption “pour calmer les esprits”, selon les termes de Me Ouahbi.
A la reprise, la défense se contente de lire un communiqué à la fois sobre et cinglant. Entre-temps, l’avocat du plaignant, Me Ali Kettani, a plaidé l’atteinte à la réputation et à l’image d’un “jeune marié”. Petit coup de théâtre. L’avocat de Moulay Ismaïl demande de porter au procès-verbal que les 3 millions de dirhams de dommages et intérêts demandés pour laver l’affront seront reversés à des associations caritatives. “Pour écarter tout soupçon de recherche d’enrichissement personnel de la part du demandeur”, d’après Me Kettani.

Au bout du suspense
Comme le veut la coutume, le dernier mot est pour les accusés. Taoufiq Bouachrine s’avance, face à son juge. “Depuis 33 jours, nous sommes condamnés par la police qui nous interdit l’accès à nos locaux”. Le juge tente de couper court, en expliquant que cette question est du ressort de la justice administrative. Sans se démonter, Bouachrine demande au juge de le laisser parler. “Sinon, je peux me taire tout de suite”. Tension à nouveau. Me Ramid joue les conciliateurs, tout le monde semble vouloir en finir. Même Khalid Gueddar n’a rien à ajouter. La décision est aussitôt mise en délibéré.
Ultime attente. Après les passes d’arme entre les magistrats et les prévenus, c’est la déprime. L’inquiétude se lit sur les visages. Un commissaire des RG se veut pourtant rassurant, il ne croit pas trop à un “scénario Chahtane”. Le directeur d’Al Michâal, condamné à un an de prison ferme, avait été cueilli à son bureau juste après le verdict. Bouachrine et Gueddar sont là. Sans le dire tout haut, les avocats craignent le pire : une incarcération. “Surtout pour Khalid Gueddar”, précise un proche. Ce soir, un caricaturiste est prêt à passer la nuit en prison. Dans son sac : un pull, des biscuits. Un ami lui a ramené des cigarettes. Au cas où.
Le suspense monte d’un cran, des policiers (en uniforme et en civil) sont venus renforcer les rangs juste avant le prononcé des jugements. Premier verdict, vers 20h30, dans l’affaire “du drapeau” : 1 an avec sursis, 50 000 dirhams d’amende et fermeture définitive des locaux. Les trois juges laissent la place à leurs confrères du deuxième procès. Au final, le verdict est sévère : 3 ans de prison avec sursis, 3 millions de dirhams de dommages et intérêts. Un youyou de soulagement est vite étouffé. Les deux journalistes sont libres, mais le bilan de la soirée reste négatif. Les policiers s’empressent de mettre tout le monde dehors. Au téléphone, Me Kettani donne les dernières nouvelles : “Allô, Lalla ? Le verdict est tombé”.

Suite. Un nouveau titre ?
Taoufiq Bouachrine, directeur de publication d’Akhbar Al Youm, a entamé les démarches pour l’obtention d’un nouveau titre : Akhbar Al Youm Al Maghribia. “Officiellement, nous ne sommes pas interdits mais nous avons été saisis sans justification particulière. Obtenir un nouveau titre est donc la solution la plus réaliste pour dépasser ce cafouillage”, explique-t-on du côté d’Akhbar Al Youm. Mais Bouachrine n’a toujours pas reçu de récépissé… à cause d’une grève dans le secteur de la justice. Le journal ne change pas de recette pour autant et garde sa périodicité quotidienne. Les avocats d’Akhbar Al Youm ont décidé de temporiser avant de faire appel. Des rumeurs de plus en plus insistantes font en effet état d’une “réflexion lancée en haut lieu” pour un éventuel désistement du prince Moulay Ismaïl. Une telle décision éviterait à la publication de payer les 3 millions de dirhams auxquels elle a été condamnée en première instance. Prudence, aucune annonce officielle n’a encore confirmé cette fuite bien organisée. D.B.

 
 
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