Cachez ce ventre…
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Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)
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Plus les islamistes cherchent à occulter le corps de la femme, plus ils l’érotisent en secret et le ramènent à son unique dimension sexuelle.
Lundi dernier, le quotidien islamiste Attajdid a publié un éditorial furieux sur ce qu’il a appelé “un scandale à tous points de vue” : la photo de couverture du magazine Femmes du Maroc, sur laquelle Nadia Larguet pose… nue ? Pas tout à fait. Ce qu’on appelle un “nu”, techniquement, c’est une image sur laquelle le sujet exhibe ses parties intimes. Ce n’est absolument pas le cas ici : seule la moitié supérieure du corps de
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l’ancienne animatrice télé apparaît dévêtu, de profil, et elle prend soin de masquer sa poitrine de la main. En comparaison avec les photos de nu qu’on voit dans la presse occidentale, celle que propose Femmes du Maroc est bien pudique. Mais le plus important, c’est que la jeune femme y est enceinte de 8 mois. Ce qui saute immédiatement aux yeux, ce n’est rien d’autre que son ventre arrondi, gros d’une vie en devenir. Et ça, l’éructant éditorial d’Attajdid ne le mentionne pas une seule fois !
Dans leur condamnation furibonde de cette image, et outre l’attaque indigne et totalement déplacée dont fait l’objet Noureddine Saïl, directeur du Centre cinématographique marocain et époux de Nadia Larguet, les islamistes se fondent sur cet argument : “Plutôt que de présenter les définitions philosophiques de la modernité telles qu’on les enseigne aux étudiants dans les universités (sic !), cette jeune femme se contente de se dénuder devant un appareil photo, poussant ainsi l’audace jusqu’à défier les constantes de notre société”. Voilà qui mérite commentaire moins pour défendre l’image elle-même, d’ailleurs, que son principe.
D’abord, on ne voit pas ce que vient faire la philosophie là-dedans. Nul besoin d’être professeur d’université pour parler de modernité. Celle-ci peut être défendue de diverses manières, et l’art n’est pas la moindre. Cette photo qui “scandalise” tant les islamistes relève bien de l’art, et s’étrangle qui voudra. Ensuite, “défier les constantes de la société”… est la définition même de la modernité ! Une société moderne ou, du moins, qui marche vers la modernité, commence d’abord par remettre en cause ses traditions. C’est ainsi, et pas autrement, que les sociétés avancent : en bousculant les normes établies qui la rattachent au passé. Et puis, qu’est-ce qu’une tradition, sinon l’expression d’une modernité qui a vieilli ? Tout ce qui relève aujourd’hui de la tradition a été, à une époque ou une autre, une innovation qui a scandalisé les conservateurs. Puis cette innovation a été acceptée et intégrée, jusqu’à devenir elle-même une norme sociale, jusqu’à se transformer en tradition dont le destin, comme toutes les traditions, est d’être à son tour bousculée, un jour ou l’autre. C’est ainsi et pas autrement que s’est construite l’histoire de l’humanité.
Par ailleurs, cette photo porte bel et bien un message : un corps féminin nu (ou presque) peut être autre chose qu’un objet de convoitise sexuelle. C’est aussi le vecteur de la maternité, la valeur la plus belle, la plus émouvante, la plus sacrée de l’humanité, toutes sociétés et époques confondues. Ce que la jeune femme en couverture de Femmes du Maroc nous offre à voir, ce ne sont pas des attributs érotiques (il n’y en a aucun, sur la photo), mais un beau ventre nu, rond et épanoui, émouvante promesse de vie et d’espoir. Ceux qui trouvent cette image “perverse”… sont les vrais pervers, puisqu’ils voient du sexe là où il n’y en a pas. C’est d’ailleurs le cœur de la contradiction islamiste : plus ces gens cherchent à voiler, occulter, nier le corps de la femme, plus ils l’érotisent et fantasment dessus en secret. Ce faisant, c’est bel et bien eux, et non les modernistes, qui ramènent la femme au rang d’objet sexuel. Et l’homme à celui de bête, incapable de maîtriser ses pulsions les plus primitives et les moins civilisées… |