N° 397
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Révisionnisme. Les Arabes n’auraient jamaiséclairé l’Occident !
Documentaire. Michael, la dernière danse
Sortie. Romance, violence et cinéma
LE MAG CULTURE



Par Ruth Grosrichard

Révisionnisme. Les Arabes n’auraient jamaiséclairé l’Occident !

Averroes (DR)

La peur des Arabes et de l’islam est entrée dans le discours de la science. Certains règlent leurs comptes avec le monde arabo-musulman en affirmant que l’Occident chrétien ne lui devrait rien ou presque dans le domaine du savoir. Analyse.

On connaissait jusqu’ici le racisme ordinaire dû, entre autres, à l’histoire coloniale. Mais il faut compter aujourd’hui avec la résurgence d’une forme d’exclusion, plus subtile et insidieuse, qui prétend s’autoriser de références scientifiques. C’est ce qu’un collectif d’universitaires réputés a nommé “l’islamophobie savante” dans un
ouvrage salutaire : Les Grecs, les Arabes et nous, enquête sur l’islamophobie savante*, récemment paru aux éditions Fayard (Paris, 2009). Associant philosophes, historiens, anthropologues et linguistes, ce travail très rigoureux et argumenté est une réponse à ceux qui, de nos jours, remettent en question la transmission par les Arabes du savoir grec vers l’Occident, et plus largement l’apport des Arabes et de l’islam à l’histoire de la science et de la philosophie occidentales. Il s’agit également, pour ces auteurs, de “cerner la spécificité d’un moment, le nôtre, où c’est aussi dans le savoir que les Arabes sont désormais devenus gênants”. Cette tendance est présente en France depuis quelques années avec notamment le soi-disant philosophe Michel Onfray qui a écrit des pages d’une bêtise insondable sur l’islam. Elle existe aussi en Espagne, où des écrivains affirment que l’identité espagnole n’est redevable qu’à l’Empire romain et à l’apport wisigothique, niant ainsi huit siècles de présence musulmane dans Al-Andalus…
Mais la goutte qui a fait déborder le vase est le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, les racines grecques de l’Europe chrétienne, publié en 2008 au Seuil (Paris), dans la prestigieuse collection “l’Univers historique” où l’on s’étonne qu’il ait trouvé sa place. La presse et les “prescripteurs d’opinion” l’ont aussitôt salué comme un événement éditorial révélant une vérité longtemps dissimulée. Mieux encore, divers sites Internet d’extrême-droite raciste s’en sont emparés et en ont fait leur miel.
Une mise au point s’imposait. Dès sa sortie, 56 chercheurs internationaux en histoire et philosophie du Moyen-Âge avaient dénoncé cette publication dans une tribune intitulée “Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique”. Les termes de la confrontation sont donc clairement posés.
Sous des dehors modérés et avec une érudition de façade, les thèses soutenues par Sylvain Gouguenheim, universitaire de son état, ne sont que des contre-vérités, des révisions de l’histoire et, à tout le moins, des raccourcis. L’auteur adopte le ton de celui qui va “nous” révéler - enfin ! - la vérité jusqu’ici occultée par les “spécialistes” du domaine, forcément soupçonnés d’islamolâtrie et donc dénués de sens critique. Mais à qui renvoie ce “nous” ? Il ne le définit pas. C’est un fourre-tout qui lui sert à désigner comme essentiellement “autres”, l’arabe et le musulman. Rassurant ainsi tous ceux qui adhèrent au discours politique très en vogue sur “l’identité nationale”.

Un bêtisier et une négation de l’Histoire
Où veut-il donc en venir ? En fait, Il reprend des thèses qui avaient cours au XIXème siècle, énoncées en particulier par Ernest Renan. Celui-ci soutenait que l’arabe, langue sémitique, est impropre à l’expression de la philosophie et de la science, et que l’islam, contrairement au christianisme, est par essence une religion incompatible avec la raison. Ce qui fait dire, avec humour, à Hélène Bellosta, dans Les Grecs, les Arabes et nous que “les individus qui ont la malchance d’être simultanément locuteurs natifs d’une langue sémitique et musulmans sont donc doublement exclus de la science et de la philosophie”. Elle et Djamel Eddine Kouloughli n’ont pas de peine à démonter l’ineptie de Sylvain Gouguenheim qui affirme que “l’Europe et l’Europe seule a créé la science moderne”, au motif que le mot arabe pour dire “science”, “al-‘ilm”, ne désignerait que les sciences coraniques. Or, le philosophe Al-Fârâbî (mort en 950) dans Le livre de l’inventaire des sciences (Kitâb Ihsâ’ al-‘Ulûm) n’accordait à la théologie que la dernière place dans son classement. Et Ibn Khaldûn écrivait au XIVème siècle : “Les sciences rationnelles sont naturelles à l’homme en tant qu’il est doué de la pensée. Elles ne sont pas l’apanage d’une religion particulière…”.
Mais Gouguenheim assène une autre idée : la science arabe n’aurait eu que des préoccupations d’ordre matériel et pratique telles que les calculs d’héritage ou la détermination de la direction de La Mecque… Hélène Bellosta lui oppose les travaux des mathématiciens arabo-musulmans sur la théorie des parallèles, la construction de l’heptagone régulier ou la résolution des équations du troisième degré, qui sont autant d’élaborations intellectuelles d’un très haut niveau d’abstraction. N’importe, Gouguenheim persiste et signe : pour lui, ce sont des lettrés et des moines européens qui ont, avant les Arabes, traduit les auteurs grecs en latin. L’événement aurait eu lieu, selon lui, dans la célèbre abbaye normande du Mont Saint-Michel grâce à un certain Jacques de Venise. D’où le titre de son ouvrage : Aristote au Mont Saint-Michel. S’il condescend à admettre qu’il y a eu des traductions du grec vers l’arabe, il s’empresse aussitôt de préciser qu’elles furent l’œuvre de Syriaques et de chrétiens : “l’Orient musulman doit presque tout à l’Orient chrétien. Et c’est une dette que l’on passe souvent sous silence de nos jours”. Une vérité de plus qu’on voulait nous cacher ! Or, il n’y a là rien de nouveau : les spécialistes ne contestent pas cet apport et ne manquent pas de souligner le rôle décisif, par exemple, du chrétien arabe Hunayn Ibn Ishaq. Il en va de même pour le fameux Jacques de Venise que notre auteur a la prétention de tirer de l’oubli. Mais il y eut aussi des traducteurs païens, musulmans et juifs. Alain de Libera, un des plus éminents spécialistes de philosophie médiévale et arabe, a mis en relief, depuis de nombreuses années, le rôle des Arabes chrétiens et des Syriaques dans « l’acculturation philosophique des Arabes ». Il a aussi insisté sur la multiplicité des canaux par lesquels l’Europe latine s’est appropriée la pensée antique. Cette multiplicité des canaux n’est d’ailleurs pas toujours admise dans le monde arabe, où certains présentent le savoir européen comme “tout entier dépendant des intermédiaires arabes”. Il convient donc de nuancer : “C’est la longue chaîne de textes et de raisons reliant Athènes et Rome à Paris ou à Berlin via Cordoue qui a rendu possibles les Lumières : Mendelssohn lisait Maïmonide, qui avait lu Avicenne, qui avait lu Alfarabi, et tous deux avaient lu Aristote et Alexandre d’Aphrodise et les dérivés arabes de Plotin et de Proclus”, écrit Alain de Libera, d’accord en cela avec le philosophe Al-Kindi qui revendiquait pour les Arabes “le grand héritage humain”.

Quand le monde parlait arabe
Cette universalité plurielle, Gouguenheim ne la retient pas. Il est pourtant clairement établi que le monde arabo-musulman a été, à partir du VIIIème siècle, le lieu d’une intense activité scientifique et philosophique qui s’est exprimée en arabe, langue scientifique internationale d’alors. Bon nombre de savants d’origine non-arabe écrivaient en arabe : ainsi les mathématiciens Al-Birûnî et Al-Khawarizmî, le médecin et philosophe Ibn Sîna (Avicenne), tous trois d’origine persane, ou Maïmonide, médecin et philosophe juif originaire de Cordoue. Tout au long de son livre, l’auteur d’Aristote au Mont Saint-Michel accorde des bons et mauvais points aux musulmans et aux chrétiens. Dans cette distribution de prix, l’islam fait figure de mauvais élève : “l’hellénisation” du monde arabe serait restée superficielle, passive, et l’islam se serait contenté de reprendre des Grecs “les théories compatibles avec les principes coraniques”. Ne retenant que ce qu’il jugea utile, “il en délaissa l’esprit”, à la différence du christianisme qui, lui, “renoua tant avec le contenu du savoir grec qu’avec son état d’esprit”. Or, il suffit de lire les savants arabo-musulmans dans le texte (ce dont Gouguenheim est visiblement incapable) pour mesurer à quel point ils se reconnaissaient héritiers de la science et de la philosophie grecques. Quand ils se revendiquent des “Anciens”, Al-Mutaqaddimûn, ce sont toujours les Grecs qu’ils désignent. Cet héritage, ils se l’approprient et s’en imprègnent d’autant plus intimement que l’essentiel des œuvres scientifiques et philosophiques grecques est traduit en arabe entre le VIIIème et la fin du Xème siècles.
Marwan Rashed, professeur de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, enchaîne : “Il n’y a pas d’absorption passive du “legs” grec…mais une utilisation active de tel ou tel de ses aspects… On assiste, dans chaque cas, à un travail d’appropriation qui passe par une relecture profonde du patrimoine ancien” et qui donne lieu à des commentaires arabes originaux. Al-Farabî par exemple connaissait Platon et a commenté de nombreux textes d’Aristote. Et que dire, plus tard, d’Averroès (Ibn Rushd) dont le Grand commentaire sur le Traité de l’âme d'Aristote fut l'oeuvre la plus discutée du Moyen-Âge ? Saint Thomas d’Aquin, l'un des principaux maîtres de la philosophie chrétienne médiévale, qui a livré, au XIIIème siècle, une bataille acharnée contre Averroès et l’averroïsme, ne le considérait pas moins comme un adversaire intellectuel digne de lui. Ruedi Imbach, professeur à la Sorbonne, précise : “Thomas d’Aquin avance dans la découverte de ce qu’il considère comme la vérité en discutant avec Averroès, Avicenne et Maïmonide”.

Un “nous” sans frontières
Comment alors Sylvain Gouguenheim peut-il soutenir que “l’Europe aurait suivi un cheminement identique, même en l’absence de tout lien avec le monde islamique”, ou encore qu’“on peut dater du temps de Saint Thomas et de Saint Louis les débuts de la science moderne, dont les Européens seuls sont à créditer” ? Il ne peut avancer ces affirmations que parce qu’il oppose deux “civilisations” qui, à ses yeux, se définissent par la religion et la langue et n’ont rien en commun : “L’une combinait l’héritage grec et le message des Evangiles, l’esprit scientifique et l’enracinement dans une tradition religieuse dont l’Eglise se voulait garante. L’autre était fille du Livre de Dieu, du Livre incréé… L’islam était, dès la rédaction du Coran, porteur d’un autre système global : de ce point de vue, le savoir grec ne pouvait être intégré que de manière partielle, limitée…”. Et il enfonce le clou à coups de marteau prétendument linguistique : “Dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots… alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase…”. D’un côté : spontanéïté primitive, de l’autre : rationalité.
Il ne fait plus mystère que Sylvain Gouguenheim ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique mais plutôt dans un projet idéologique et politique. Du reste, parmi ses références figurent des auteurs tels que René Marchand, très apprécié de l’extrême-droite française par ses écrits ouvertement islamophobes, et Jacques Soustelle, fervent partisan de l’Algérie française et ancien membre de l’OAS…
S’opposant à ces thèses infondées, les auteurs de Les Grecs, les Arabes et nous, démontrent de manière convaincante que les savoirs composés en latin, puis en langues européennes, n’auraient pas vu le jour sans leur passé gréco-arabe. Ils qualifient d’“imposture historiographique” l’idée d’une européanité ou d’une christianité de la science et de la philosophie. Leur réponse est aussi politique : “Qui aujourd’hui peut dire “Nous les Arabes” sans s’attirer les pires soupçons ?”, regrettent-ils. “Raison de plus, aujourd’hui, pour que nous le fassions”. Face au “nous” identitaire et sélectif de Gouguenheim, ils revendiquent un autre “nous”, cosmopolite et intégrateur : “Nous les Grecs, bien sûr. Nous les Arabes, pas moins. Mais nous les Latins aussi bien, nous les juifs…”. En un mot : “Nous les composites”.

Synthèse. Frileuse Europe
En ce début de XXIème siècle, on assiste à un renouveau des affirmations identitaires et l’idée du “choc des civilisations” a fait son chemin dans l’opinion. Le 11 septembre 2001 est passé par là, générant méfiance, rejet et préjugés vis-à-vis du monde arabo-musulman, chez les Occidentaux et aux Etats-Unis en particulier. Dans le Vieux Continent, les réactions face à la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne sont révélatrices à cet égard. Jamais l’Europe ne s’est autant interrogée sur elle-même : comment définir son identité ? Par la religion chrétienne, par ses fondements culturels, par ses frontières géographiques ? Le débat à ce sujet est d’autant plus vif que certains pays, au premier rang desquels la France, ont du mal à résoudre la question d’une véritable intégration de millions de personnes d’origine maghrébine et musulmane. Affaire à suivre.

 
 
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