Le fantasme turc
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Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)
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La Turquie est comparable au Maroc sur bien des points. Sauf un, majeur : nous n’avons jamais vécu de révolution culturelle. Cela change tout.
Le week-end dernier, j’ai eu la chance d’être invité à une conférence internationale d’un niveau très relevé(1). Parmi les ateliers de réflexion auxquels j’ai assisté, c’est celui intitulé “La Turquie : un modèle de modernisation pour le Maghreb ?” qui a le plus retenu mon attention. Pays musulman frontalier de l’Europe, doté d’une histoire glorieuse et
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millénaire tout comme le Maroc , la Turquie est pourtant, aujourd’hui, la quinzième puissance économique au monde. La production intellectuelle et scientifique y est foisonnante, sa classe moyenne est large, prospère et aux avant-postes, et son système politique est une démocratie non seulement solide et crédible, mais suffisamment intégrative pour accepter des islamistes à sa tête - des islamistes qui n’ont eu d’autre choix que de poursuivre, et même d’accélérer la transformation moderne de leur pays. Avec un
indéniable succès.
A la tribune, les experts chargés d’animer l’atelier ont rivalisé d’arguments pour démontrer que la réussite turque est rationnelle et “imitable”, donc un objectif “à la portée” du Maghreb - et notamment du Maroc. En les écoutant, je suis pourtant arrivé à une tout autre conclusion : non, la Turquie n’est pas pour nous un modèle atteignable. C’est tout au plus un fantasme - une utopie à laquelle nous ne pouvons aspirer faute de pré-requis politiques et institutionnels de base.
C’est que la Turquie moderne, sous l’impulsion de son fondateur Mustafa Kemal Atatürk, a vécu, à partir de 1924, une révolution culturelle. Tirant profit d’une opportunité historique (la débâcle de l’empire ottoman consécutive à la première guerre mondiale), le “père des Turcs” avait commencé, sans états d’âme superflus, par rompre les ponts avec le monde arabo-musulman, jusque-là sous tutelle de la “Sublime Porte”. Le raisonnement de Mustafa Kemal était simple et clair : “Nous, Turcs, avons suffisamment de problèmes pour ne pas nous encombrer, en plus, de ceux des autres - auxquels ne nous lie plus qu’une union factice car spirituelle, et donc purement rhétorique”. Une fois cette rupture consommée, Atatürk a instauré dans son pays un système politico-social clairement laïque. En scindant le spirituel et le temporel, il s’est affranchi de toutes les entraves irrationnelles qui empêchaient son pays d’accéder à une gouvernance moderne, fondée sur les lumières de la raison. Troisième mesure kémaliste d’envergure : l’adoption de la “darija turque”, dûment codifiée et standardisée, comme langue officielle ce qui a fait accéder des dizaines de millions de Turcs au savoir en quelques mois. Conséquence : l’identité nationale s’est renforcée comme jamais auparavant dans la longue et glorieuse histoire de ce pays.
Tout ce qui est advenu après la mort d’Atatürk, en 1938, découle directement de ces trois réformes historiques. Le pays a mis, bien sûr, de nombreuses années à passer de la dictature éclairée de son fondateur à la démocratie et cela ne s’est pas fait sans douleur. Mais si cela a été possible, c’est parce que le double socle fondateur de la nouvelle nation (“turquisation” et laïcité) était aussi le double socle universel de la démocratie et de l’indépendance nationale. Le résultat, on le voit aujourd’hui.
Pourquoi tout cela relève-t-il, à mes yeux de Marocain, du fantasme plutôt que du modèle ? Parce qu’une telle révolution culturelle n’est pas, chez nous, à l’ordre du jour. Au contraire : notre monarchie la redoute, estimant qu’elle ébranlerait son socle historique et mettrait en danger sa stabilité. C’est une vision à court terme si Mustafa Kemal s’était empêtré là-dedans, la Turquie ne serait jamais devenue ce qu’elle est. En réalité, jamais notre dynastie régnante ne serait plus stable, et le Maroc plus prospère, que si une révolution culturelle “à la turque” y était entreprise. Plus que douteuse, cette perspective me semble fantasmatique. Et croyez-moi, ce n’est pas sans une profonde tristesse que je l’écris.
(1) Young Mediterranean Leaders Forum, “Redéfinir l’espace euro méditerranéen : entre utopies et réalité”, du 5 au 7 novembre à Séville.
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