N° 399
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Tendance. Casablancaises by night

Reportage. Al Awd, mon amour

Portfolio. The Contemporary show

Musées. Inaugurons, inaugurons




Par Fatym Layachi

Tendance. Casablancaises by night
Elles veulent s’amuser autant que les hommes, mais pas forcément de la même manière. (AFP)

Avant c’était mal vu, elles ne s’affichaient qu’accompagnées de mari, frère, fiancé ou autre chaperon mâle. Aujourd’hui, et de plus en plus, elles sortent entre copines, libérées et affranchies.


Ni à la recherche du prince charmant, ni même en quête d’aventures. Qu’elles se déplacent en gros 4x4 ou en taxi, elles sortent entre copines pour boire un verre, se raconter une très ennuyante journée de travail, maudire “un salaud trop lâche pour s’engager”, rêver à une paire de
chaussures aux talons aussi vertigineux qu’immettables, faire des projets... Bref, pour être ensemble, papoter et partager.

Sois belle et parles-en à tes copines
19h30, les rues de Casablanca connaissent les charmes de l’heure de pointe. Le temps est à l’After Work. Dans un très chic bar d’hôtel, loin du bruit et des odeurs, des klaxons et des pots d’échappement, de jeunes cadres dynamiques défont leur cravate. D’autres, des working girls, défont leur chignon. Cinq jeunes femmes sont attablées, sirotent des cocktails, picorent des fruits secs et cherchent un briquet dans des sacs à main très chers et trop grands. Elles s’offrent du bon temps. Bien nées et surdiplômées, elles ont du pouvoir d’achat à revendre et le luxe de ne pas avoir à préparer le dîner. Elles ont sans doute regardé Sex and the City et ont un tas de choses à se raconter.
Changement de décor. Nous sommes dans un restaurant chic de Casablanca. Un verre de vin blanc à la main, le dernier téléphone portable customisé de petites breloques posé au-dessus d’un paquet de Marlboro Light sur le comptoir, deux jeunes femmes attendent qu’une table se libère pour dîner. Sarah est stagiaire dans un cabinet de notaire, elle ne se sent pas très à l’aise dans ce tailleur qu’elle trouve trop strict. Elle aurait préféré repasser chez elle se changer. Mais tout s’est enchaîné trop vite… Zineb travaille dans le marketing. Son look est plus chatoyant. Pour les deux copines, il n’y a rien d’exceptionnel à être entre filles. Cela leur arrive très régulièrement. Financièrement, elles sont indépendantes, vivent chez leurs parents, les respectent. Mais ne leur rendent plus de compte depuis qu’elles travaillent. On est jeudi soir. Il y a boulot demain. Elles rentreront relativement tôt ce soir, donc, vers 23h. Après avoir parlé de tensions entre collègues, d’un mariage à Safi, de lunettes de soleil, de musique et de politique. De la vie quoi !

L’avenir appartient à celles qui se couchent tard
Autre lieu, autre ambiance. Il est 21h, des drapeaux de Cuba sont suspendus au plafond de cet établissement très branché, Che Guevara préconise la victoire jusqu’au bout sur un poster, les serveurs en tee-shirts moulants sont aux petits soins. Bob Marley est là aussi sur un mur. La sono crache une chanson en espagnol aux airs de déjà entendu, mais peu importe, l’ambiance est joviale. Tout comme ces trois jolies nanas qui ont l’air de bien se marrer. Elles ont fini leur verre mais n’ont pas mangé la petite olive piquée sur un cure-dent. Le mari de Jiji, comme l’appellent ses copines, est à la maison ce soir. A-t-il quelque chose à redire au fait que sa moitié soit ici ? “C’est passé ce temps-là ! Ce n’est pas ma mère qu’il a épousée”, soutient l’heureuse élue. Du côté de Maria par contre, c’est déjà un peu plus compliqué. Elle vit chez ses parents qui la croient dans un café. Elle n’a pas l’impression de mentir. Elle s’arrange, bricole pour ne pas avoir à prononcer le mot bar. Pour la semaine prochaine, Maria a déjà trouvé la parade : elle dira qu’elle va dîner chez sa sœur-complice. Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent, dirait le poète. Mais au Maroc, les interdits se contournent.
La salle se remplit de plus en plus de petits groupes de filles. Deux filles hyperlookées font leur apparition, devant les regards béats de tous les messieurs de la salle. Cheveux longs détachés, jeans moulants, veste en cuir pour l’une, gilet bordeaux pour l’autre : deux canons. Qui s’assument. Elles s’installent, allument une cigarette et font signe au serveur. Elles ont l’air libres. L’air seulement. Les deux ont dû “demander la permission à leurs fiancés” et dire à leurs parents qu’elles allaient au McDo. Elles sont venues en taxi et devront être de retour au bercail avant minuit. Nos jolies cendrillons sont en jeans car “elles n’ont pas le droit d’être en robe sans leurs mecs (sic !)”. Elles regrettent qu’ils soient si conservateurs : “S’ils sont aussi méfiants, c’est qu’ils doivent être vraiment tordus”, regrette l’une d’elles.

Mon mec à moi
Vers 22h, dans un autre pub enfumé, Nezha, Seloua et Leila tentent de parler plus fort que cette mauvaise reprise de Knocking on Heaven’s Door. Toutes célibataires, elles ont entre 25 et 30 ans et vivent à Casablanca. Parce que c’est là qu’elles ont trouvé “du travail et la liberté qui va avec”. Leurs salaires ne sont pas mirobolants. Seloua a encore quatre années de traites à payer pour être propriétaire de sa voiture mauve. Deux fois par semaine, elle s’offre des soirées à 300 dirhams. Les trois affirment être aussi diplômées que leurs frères, exercent les mêmes métiers. Alors elles veulent “s’amuser autant, pas forcément de la même manière mais autant”. Et les parents, qu’en pensent-ils ? Réponse chorale : “Ils ne sont pas dans la même ville”. Soit, mais encore ? Réponse de Seloua : “Ils ne comprendraient pas, et je n’ai pas forcément envie de me faire comprendre. Question de générations”. “Mais on ne fait rien de mal, ni même de croustillant, ajoute Nezha, on est juste en train de boire un verre”. “Juste” : un adverbe comme pour se justifier.
Aux alentours de minuit démarre le concert d’un groupe à la mode dans une boîte qui aimerait bien le devenir. Ici, même constat : plusieurs groupes de nanas entre elles. Sophia, Ghalia, Meryem et Lina, 18 ans tout rond, ne trouvent même pas ça particulièrement cool de se faire une soirée “girls only”. Ça leur semble normal. Question de générations, là aussi. Avec papa et maman, elles ont dû négocier le droit de sortir jeudi soir. Pas celui d’être entre filles. Le gérant du club confirme la tendance : “C’est devenu normal de voir débarquer des groupes de jeunes femmes. Elles font la fête entre copines, dépensent leur argent et n'en ont rien à faire des mecs”. Ahmed, chauffeur de taxi la nuit depuis 19 ans, témoigne. Celles qu’il appelle les “filles bien” sont de plus en plus nombreuses le soir. “Elles ne font pas toutes le mur. Elles sont de plus en plus nombreuses à sortir avec la bénédiction de leurs parents”.
Et les hommes dans tout ça ? Exclus ? Affolés ? Apeurés ? Surpris ? Un peu tout ça à la fois. Tarik “donnerait tout pour savoir ce qu’elles se racontent”. Adnane semble un peu paniqué, un peu nerveux. Sa copine, en qui il a “entière confiance”, est sortie sans lui ce soir. Mais il ne lui montrera rien de la jalousie qui le ronge, refusant d’être “un de ces machos qui s’imaginent que les femmes leur appartiennent”. Fin de soirée dans un snack. Un vrai, pas de ceux qu’on a inventés aux parents. Des tables en plastique et des chaises. Des néons criards et des sandwichs en phase terminale. Mais il est 3h du matin, alors on ne fait pas la fine bouche. Ici aussi on croise des jeunes filles qui viennent manger et se piquer un dernier fou rire avant d’aller se coucher. Selma et Leyla vivent en colocation. Elles ont l’habitude de passer prendre des jus qu’elles gardent au frais pour le petit-déjeuner tardif du lendemain. Elles ont passé une super-soirée dans un restaurant libanais où elles vont quasiment tous les quinze jours avec toute une bande de copines. Que du bonheur ? “ça arrive qu’on se fasse un peu traquer par des mecs lourds, mais de moins en moins souvent. Mêmes eux ont compris que les temps changent”!

Stat’. Femmes des années 2000
De plus en plus célibataire, de plus en plus autonome : tel est le portrait de la femme marocaine actuelle dressé par le dernier rapport du Haut commissariat au plan. On y apprend que 224 000 femmes vivent seules au Maroc. Ce phénomène concerne essentiellement les grandes villes, Casablanca en tête. Ce sont les 30-59 ans qui représentent la part la plus importante des femmes vivant en solo, mais les moins de 30 gagnent du terrain, passant de 5,7% en 1987 à 8,4% en 2007. Selon le sociologue Abderrahim El Atri, “il existe de plus en plus de femmes formées, éduquées, qui font le choix de l’indépendance”. Et quand elles choisissent de vivre en ménage, elles contribuent de plus en plus aux dépenses familiales. “Toutes les transformations sociales et économiques de la société ont fait que la femme est poussée à assumer la responsabilité même au niveau financier”, explique la présidente de la Ligue démocratique pour les droits des femmes, Faouzia Assouli. “La société ne peut que suivre cette évolution et l’accepte”. Résultat des courses : les femmes sont de plus en plus nombreuses à s’affranchir, s’assumer, vivre (et surtout sortir) seules…

 
 
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