N° 399
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Portrait. My name is Bey
Sortie. Il faut se souvenir du soldat Adil
Abdou Filali-Ansary. “Comment garder la foi dans la raison”
Hommage. Regraguia ou le choix du beau
LE MAG CULTURE



Par Ayla Mrabet


Sortie. Il faut se souvenir du soldat Adil

Après Casanegra, Omar Lotfi enchaîne avec un nouveau rôle de Beautiful Loser. (DR)

Tu te souviens d'Adil ?, le nouveau film marocain en salle, offre 85 minutes de bon cinéma et de fraîcheur
sur le thème délicat du terrorisme. On s’en souviendra.


Dans la (petite) salle numéro 1 du Mégarama, un brouhaha incessant. Les couples, les bandes d'amis, les curieux, ne sont pas là pour regarder This is it, Twilight ou autre grosse production américaine. Ils sont venus pour se souvenir d'Adil, et parfaire leur culture cinématographique marocaine. Publicités, visa d'exploitation… le
générique coule sur l'écran. Ouverture. Les premières notes de piano résonnent sur fond de course- poursuite dans les ruelles de la Médina casablancaise entre deux bambins : Adil (joué par l'excellent Omar Lotfi, Zorroh d'Achaour et héros de Casanegra) et Rachid (campé par le jeune Mehdi El Arroubi). Ces deux-là sont frères de cœur, et ont grandi ensemble. Le premier, Adil, se nomme Benkirane et vit dans une grande maison sur le toit de laquelle il a aménagé son petit coin de liberté. Rachid vivote, s'occupe de son petit stand de DVDs, boit du thé matin, midi et soir, parce qu'il n'a pas le choix. Il habite avec sa mère et son frère Djayji (vendeur de poulets). Celui-ci, marqué par la religion sur le front à force de prosternation lors de ses prières, ne cache pas ses penchants terroristes. Si la famille d'Adil n'est pas vraiment dans le besoin, lui aspire à un autre destin, loin du Maroc et de sa misère ambiante. Il rêve d'Italie, tente quelques échappées clandestines, caché dans le garde-manger d'un bateau, supplie son frère, Faouzi (interprété par Amine Ennaji, utérien de la pièce Il/Houwa et figure emblématique du feuilleton Oujaâ Trab), installé à Bologne, de l'emmener avec lui. Adil échoue, revient toujours, met quelques dirhams dans la cabine téléphonique en bas de chez Rachid et attend l'arrivée de son ami, serviable et sarcastique. Jusqu'au jour où Bologne, comme une pieuvre, lui ouvre les bras.

Viens voir les comédiens
Le second long-métrage de Mohamed Zineddaine, qui s’est fait la main sur Réveil (2005), est subtil. Il suggère plus qu'il ne matraque, brille sans aveugler. Pas de grands discours ni de gros coups de gueule, juste une trame et quelques drames. Le réalisateur effleure le terrorisme, l'immigration, les revers de l'Eldorado, les malaises familiaux et les non-dits sans s'y attarder, entrelaçant les destins de ses personnages. Qu'il s'agisse de Rachid, du fameux Adil ou encore de Faouzi, tous détonnent par leur fraîcheur, leur justesse et leur complémentarité. Le petit secret de Zineddaine ? La rétention de scénario: “Je ne donne à mes comédiens que les scènes qu'ils doivent interpréter. Un acteur n'est pas obligé de connaître toute sa parabole. Je divulgue les rôles à juste dose et ne transmets pas tout le scénario”. Zineddaine persiste et signe. La politique cinématographique du réalisateur est donc, par exemple, de ne pas annoncer la mort d'un personnage à son acteur, de peur qu'il “ne commence mal”. Ainsi soit-il.

Economiser, c’est bien (se) préparer
Mohamed Zineddaine, qui coproduit son long-métrage, évalue son budget à 6 millions de dirhams. “Pour un long-métrage à moyen coût comme le nôtre, un point est essentiel : travailler la préparation du film, passer jour et nuit avec son équipe, pour transformer l'œuvre individuelle en œuvre collective”, prophétise le réalisateur. En juin 2007, pendant quatre semaines et avant le tournage (achevé fin février 2008), un travail intensif a été réalisé avec comédiens, assistant-réalisateur, chef opérateur (qui, lui, a droit au scénario intégral, n'en déplaise aux acteurs), ingénieur son et autre décorateur. “Au Maroc, on pense que cette période de préparation est une perte de temps”, déplore le réalisateur, qui a dirigé son film au Maroc et en Italie. Deux pays qui lui sont chers. “Mes deux terres de prédilection”, résume Zineddaine, lui qui vit entre l'Italie, le Maroc et accessoirement, la France. “Je suis marocain, italien, français, multiple”, poétise-t-il, avant de s'égarer : “Il y a quelque chose qui pue chez l'homme qui n'a pas de duplicité”. L'Italie, donc, parce qu'il est “plus simple de parler de quelque chose qu'on connaît”, se justifie Zineddaine. Lors de ses années estudiantines à Bologne (lire encadré), il s’entiche de cinéma. Sa caméra filme une Bologne glauque, froide et hostile, Bologne presque en noir et blanc, alors que les scènes au Maroc sont lumineuses et colorées, malgré la poussière. Aujourd'hui, il attend la bénédiction de la commission du CCM pour se plonger dans son nouveau projet, “qui sera filmé sur la neige d'Ifrane”, rêve le réalisateur. Wait and watch.

Parcours. Une vie bolognaise
Lorsqu'on demande à Mohamed Zineddaine quel âge il a, il répond qu'il est né en 1957, et qu'il n'est pas une femme pour le nier. Sauf qu’en réalité, il est né en 1958, et que son père était pressé de l'envoyer à l'école. Après un bref passage en 1984 à l'université du Château de Nice, l'homme prend sa vie en main un jour de grande neige, et saute dans le premier train pour l'Italie. De Gênes à Florence, il passe à Bologne, sa “terre promise”, verse dans la photo et le théâtre et tombe amoureux de la bibliothèque de la ville. Il étudie le cinéma au DAMS (département d'art, de musique et du spectacle) puis travaille dans une radio, qui lui inspire son premier documentaire, la vieille danseuse (1996), adaptation de l'essai "théorie de la radio" de Brecht. Le réalisateur prolifique enchaîne ensuite les documentaires (Gorizia au-delà des confins en 2002 et Après le silence en 2004), s'intéresse aux communautés immigrées (Khénifra-Livourne en 1998 et Le regard ailleurs en 2002) et se penche en même temps sur la fiction. Il sort Une famille freudienne en 1998 et Sous le ciel d'août en 1999. Réveil, son premier long-métrage en noir et blanc (2005), passe presque inaperçu. C'est pourtant toute la recherche effectuée pour ce film, qui raconte l'histoire d'un écrivain revenu au Maroc après plusieurs années en Europe, qui lui inspire Tu te souviens d'Adil. “Le cinéma, c'est comme la peinture”, compare Zineddaine. “Le premier jet est souvent recouvert par d'autres symboles…”

 
 
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