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Propos recueillis, à Londres,
par Ruth Grosrichard
Abdou Filali-Ansary. “Comment garder la foi dans la raison”
Le penseur marocain Abdou Filali-Ansary fait partie de ceux qui, dans le monde musulman, représentent une “nouvelle conscience islamique”, et travaillent à repenser l’héritage de l’islam, de manière sereine et rationnelle. TelQuel est allé à sa rencontre. Entretien.
Vous avez été directeur de l’Institut pour l’étude des civilisations musulmanes (The Institute For the Study of Muslim Civilisations) de l’Université Agha Khan à Londres, depuis sa |
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création en 2002 jusqu’à tout récemment. Pourquoi un Marocain pour le diriger?
L’Université Agha Khan recherchait avant tout une personne ayant accès à des traditions savantes diverses, connaissant des systèmes universitaires de nature différente, et consciente des défis liés à la mise à jour des enseignements sur l’héritage culturel et religieux des musulmans. Il est probable que mon expérience à la tête de la Fondation Abdul-Aziz pour les études islamiques de Casablanca a été un “plus”. Mais je ne pense pas que ma nationalité ait joué un rôle. Cette université, très ouverte à la diversité, recrute son personnel et ses étudiants dans le monde entier, indépendamment de leur appartenance religieuse.
Y a-t-il un lien entre sa création et les événements du 11 septembre 2001 qui ont réactivé les préjugés et révélé un déficit important dans la connaissance de l’islam ?
L’institut a été ouvert juste après le 11 septembre 2001, mais il était en préparation depuis longtemps. Dès les années 1980, l’Université Agha Khan en avait fait un de ses projets-phares. Lors de ses travaux préparatoires, elle avait procédé à une enquête pour dresser un “état des lieux” de l’enseignement supérieur sur l’héritage des musulmans. Il s’en est suivi une réflexion à laquelle j’ai pris part, sur son orientation, ses programmes et ses activités. De fait, cet institut répond au besoin ressenti par les premiers réformateurs musulmans depuis le 19ème siècle, de repenser les enseignements sur l’héritage culturel et religieux des musulmans.
Le nom de l’institut comporte “civilisations musulmanes”, alors qu’on parle plus souvent de “la civilisation islamique”. Pourquoi ce choix ?
Nous avons délibérément préféré le pluriel et choisi “musulman” plutôt qu’“islamique”. Le pluriel, pour souligner la pluralité des formes de vie sociale, politique et culturelle que les musulmans ont produites dans le temps et l’espace. On peut discuter de ce qu’il faut entendre par “civilisation”, mais il est clair qu’au nom de l’islam et à son contact, des sociétés très variées ont été générées et ont prospéré dans des contextes, des lieux et des moments différents. Il est fondamental pour nous de dépasser l’idée réductrice qu’il y aurait une uniformité, constituée une fois pour toutes, de ces sociétés. Sur la différence entre “musulman” et “islamique”, nous utilisons le premier terme pour ce qui relève de l’histoire, et le second pour ce qui appartient en propre au religieux. L’essentiel est de distinguer clairement entre ce qui est historique, autrement dit ce qui relève des diverses pratiques -sociale, politique et culturelle- des musulmans au cours du temps, et ce qui est normatif à savoir le credo, les enseignements essentiels de la religion. Il arrive trop souvent qu’on érige, volontairement ou non, ce qui s’est fait à certaines époques au rang d’un devoir religieux incombant à l’ensemble des musulmans de toute éternité. Ce qui revient à “sacraliser” des institutions et des pratiques historiques somme toute profanes.
Quels sont les objectifs de l’institut ?
L’objectif est de développer des enseignements et des activités de recherche sur l’héritage des musulmans par une approche scientifique moderne faisant appel aussi bien à l’histoire, l’histoire critique des religions, l’économie, la science politique, la sociologie, etc. Nous avons créé un Master en Cultures Musulmanes qui permet aux étudiants d’avoir une vue d’ensemble sur les phénomènes culturels et religieux qui ont façonné les sociétés musulmanes, de comprendre leur histoire et de mesurer les défis qu’elles ont à relever aujourd’hui. L’institut offre aussi des formations courtes destinées notamment aux enseignants du secondaire pour les aider à réactualiser leurs cours sur le monde musulman. Enfin, nous avons des programmes de recherche qui réunissent des spécialistes issus d’aires culturelles et de traditions savantes variées. Un pôle “édition” d’ouvrages originaux et de traductions vient d’être lancé.
Quelle est votre spécificité par rapport à d’autres structures dédiées aux études sur l’islam ?
Notre institut n’est pas une école de théologie. Il n’est pas non plus le cadre de transmission d’une quelconque orthodoxie, établie ici ou là. Enfin, il ne veut pas développer une alternative à ces orthodoxies. Nous privilégions une attitude qui respecte l’intelligence des individus et leur laisse la liberté de croire comme ils l’entendent au lieu de chercher à leur imposer des croyances au nom d’une autorité arbitraire. Nos programmes s’appuient sur des approches différentes et sont assurés par des enseignants-chercheurs issus de courants théoriques divers, qu’ils soient musulmans ou non.
Les problématiques abordées sont choisies en fonction de leur importance historique et de leur pertinence pour guider notre action aujourd’hui : par exemple, comment s’engager dans la modernité en gardant ses attaches avec les principes éthiques enseignés par l’islam ? Il est essentiel aussi de restituer à l’héritage musulman toutes ses facettes, et enfin de le situer par rapport à d’autres religions et cultures. Cette démarche comparatiste entend lutter contre l’idée d’une singularité, voire d’une exceptionnalité des traditions musulmanes qui seraient, par essence, un obstacle au changement et à la modernité.
Pourquoi le choix de Londres ?
Londres, car il était indispensable d’avoir accès aisément à toutes les parties du monde musulman et aux institutions scientifiques qui ont le plus à offrir dans notre domaine. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’endroit le plus indiqué pour satisfaire à cette double nécessité se situe, pour le moment, en Europe. Toutefois, nos programmes et formations sont offerts ailleurs : à Karachi, Istanbul et Séville, et bientôt à Jakarta et Zanzibar…
Que pensez-vous de l’enseignement et la recherche concernant l’islam, dans le monde
musulman ?
L’enquête systématique à laquelle j’ai fait allusion a montré que l’enseignement sur l’héritage des musulmans souffre de graves déficiences. Certaines institutions universitaires traditionnelles, parmi les plus prestigieuses du monde musulman, dispensent des formes d’instruction religieuse (je dis bien instruction religieuse, non pas éducation sur les traditions religieuses) qui ne respectent ni les canons du savoir (qu’ils soient anciens ou modernes) ni l’intelligence et le droit des gens à une information et à des formations conséquentes. Toutefois, depuis quelque temps, des pays tentent de mettre en place des approches plus éclairées : le Maroc, la Turquie et la Tunisie par exemple. Dans le cas marocain, des programmes ont été lancés par le ministère des Affaires islamiques ou par Dâr Al-Hadîth Al-Hassaniyya. Ces initiatives méritent d’être soutenues, au besoin par la critique constructive. S’engager dans cette voie n’est pas facile compte tenu des ravages de l’ignorance, surtout dans les esprits portés à l’enthousiasme. Il s’agit ici de combattre des formes d’obscurantisme particulièrement insidieuses et dévastatrices. Un grand penseur musulman, Fazlur Rahman, parlait du “plus vicieux de tous les cercles vicieux” pour décrire l'impasse que connaît l'éducation dans les sociétés musulmanes contemporaines. Il en fit l’expérience : chargé de donner une orientation nouvelle à l’enseignement et à la recherche sur l’islam dans son pays, le Pakistan, il dut jeter l’éponge suite aux violentes réactions des milieux traditionalistes. De nos jours, l’héritage religieux et ses implications pour les sociétés modernes suscitent crispation et même violence chez certains. Il est donc impératif de leur opposer une réflexion sereine et, plus que jamais, de “garder la foi” dans la raison, et de préserver ce que l’islam a d’universel.
L’Université Agha Khan et la Fondation du Roi Abdul-Aziz sont des organismes privés. Est-il impossible de trouver des soutiens publics pour des projets qui visent l’étude renouvelée de l’islam?
Les tentatives de rénovation évoquées supposent l’intervention des gouvernements et la mise à disposition de fonds publics. Ce fut le cas pour feu Mohamed Charfi qui, comme ministre, a conduit en Tunisie, il y a quelques années, une réforme de l’enseignement (y compris religieux) parmi les mieux pensées et les mieux ancrées dans les pratiques éducatives modernes. Certes, le secteur privé est plus rapide à mobiliser des ressources pour des projets donnés, mais le défi en la matière est tel qu’on ne peut compter exclusivement sur lui. Le problème parfois est que ceux qui devraient être les plus grands bénéficiaires des réformes de l’enseignement sont ceux qui leur opposent la résistance la plus farouche. Ma conviction est qu’on ne peut défendre la foi religieuse en se réfugiant derrière des remparts d’ignorance, ni en s’accrochant à des formes de “savoir” qui sont devenues obsolètes. |
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Portrait. Une lumière pour l’islam
Abdou Filali-Ansary est la discrétion même. Intellectuel de rang international, il se tient à l’écart de la facilité et des paillettes. Originaire de Meknès et titulaire d’un doctorat en philosophie sur “L’intuition selon Spinoza et Bergson”, il a été successivement maître-assistant à la Faculté des Lettres de Rabat, inspecteur des Finances, directeur de la Fondation du Roi Abdul-Aziz de Casablanca, avant de se retrouver à Londres, à la tête de l’Institut pour l’étude des civilisations musulmanes de l’Université Agha Khan jusqu’en 2009. Il y reste attaché comme enseignant-chercheur. Il est de ceux qui vont au fond des choses. Ses écrits comptent parmi les plus réfléchis et stimulants sur l’islam dans ses relations avec la modernité. On lui doit une traduction en français du livre de l’Egyptien Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir (Al-Islâm wa Usûl al-Hukm), assortie d’une introduction particulièrement éclairante. Il y souligne l’apport majeur de Abderraziq à la pensée arabo-musulmane contemporaine. En soumettant la conception religieuse traditionnelle à la critique de la raison, le cheikh d’Al Azhar plaidait pour une séparation du politique et du religieux car, selon lui, rien dans le Coran, ni les Hadîths, ne peut légitimer l’institution califale ou toute autre forme de pouvoir. Ce qu’Al-Achmaoui, un autre Egyptien, formule en ces termes : “Dieu a fait de l’islam une religion ; les hommes, quant à eux, ont voulu en faire une politique”. Abdou Filali-Ansary a prolongé la réflexion à ce sujet dans des essais tels que L’islam est-il hostile à la laïcité ? et Réformer l’islam ?. Mais il ne se contente pas de formuler des questions. Il remet à plat les idées reçues sur la prétendue incompatibilité de l’islam avec la modernité. Il éclaire les mécanismes par lesquels elles se sont imposées. Il fait entendre la voix de cette "nouvelle conscience islamique", portée par des intellectuels musulmans qui se démarquent des représentations traditionnelles et intégristes sans pour autant renoncer à leur foi. On raconte qu’un jour, Socrate interrompit un sage qui voulait l’entretenir sur une histoire : “As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir…”. Avec la force tranquille qui le caractérise, Abdou Filali-Ansary est un virtuose du tamis. |
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