N° 399
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Hommage. Regraguia ou le choix du beau
LE MAG CULTURE



Par Mouhcine Ayouche,
homme politique et amateur d’art


Hommage. Regraguia ou le choix du beau

(DR)

Avec la disparition de Regraguia Benhila (1940-2009), c’est
l’art naïf et l’ensemble des arts plastiques marocains qui perdent l’un de leurs meilleurs représentants.


Casablanca, le 11 novembre. Par une belle journée hivernale avec un ciel bleu et un soleil brillant, j’apprends que Regraguia Benhila n’est plus. Elle est décédée la veille…
Un profond chagrin me submerge, doublé immédiatement d’un grand regret. Processus de deuil à ses débuts, diront les spécialistes.
Peut-être, mais regret réel et dûment justifié. Regret de ne pas lui avoir rendu visite depuis longtemps, de ne pas avoir échangé avec elle, pris de ses nouvelles… Je savais qu’elle était malade, mais sait-on jamais que ceux que l’on aime mourront ?
Regret surtout d’avoir reporté de mois en mois, d’année en année, la rédaction du texte que je m’étais promis de faire sur ce que me disait et me dit toujours son œuvre picturale. Procrastination, rediront les spécialistes. Encore une fois peut-être. Mais les choses se font-elles sur commande ? Les textes n’ont-ils pas leur propre vie ?

Bhibeh ou bienvenue au paradis…
Les tableaux de Regraguia, ceux que je connais et ceux que je devine et imagine, sont tous là en un patchwork foisonnant de couleurs, de figures, de symboles. Impossible de les démêler et de les visualiser un à un. Les personnages et les situations bougent sans cesse en une danse douce et bien rythmée. L’ensemble est baigné par une mer définitivement bleue et calme qui dégage de la sérénité. Une mer : tout le contraire de celle de Bhibeh, le patelin où Regraguia a vu le jour il y a 69 ans, que j’ai visité il y a quelques années. Je m’attendais à découvrir un petit coin de paradis tellement j’avais entendu l’artiste le décrire en des termes adorateurs et sublimants. Je découvre un ciel gris et bas, une plage au sable noir, balayée par un vent sec et froid qui trimballe des granulés, fait mal au visage et vous met mal à l’aise.
La mer était démontée et s’avançait vers la côte à coups d’immenses rouleaux menaçants. La population était exclusivement composée d’hommes s’affairant au milieu de toute cette hostilité. Les pêcheurs entraient en mer ou en sortaient. Ils tractaient leurs barques de fortune, à l’aide de mulets et de cordes marines, ou derrière un tracteur souffreteux, crachant une fumée renforçant la noirceur du lieu. Les mareyeurs étaient à l’affût, marchandaient, pesaient, payaient ou inscrivaient les dus de tout un chacun sur des carnets humides et crasseux, retenus par des élastiques ou des bouts de corde. Le poisson dit noble était emballé, couvert de glace et stocké dans de louches fourgonnettes avant d’être dirigé vers les aéroports pour remballage aux normes avant exportation vers de lointaines destinations. Le poisson roturier quant à lui était parqué n’importe où, n’importe comment. Il sera vendu et consommé par cette même population qui s’affaire tant à le sortir de la mer. Nulle trace de femmes à plusieurs kilomètres à la ronde. Elles sont confinées dans le village, là-haut, de l’autre côté de la colline. Pendant leur période de repos ou à l’issue de la saison de pêche, les hommes reviendront au village pour dicter des ordres à leurs femmes, les battre et leur faire des enfants.
Oui, c’était bien Bhibeh, celui de Regraguia. Eh non, personne ne connaissait Regraguia. Mais alors où était l’erreur ? Pourquoi toute cette hostilité ? Cette laideur ? Regraguia aurait-elle menti sciemment ? Qu’est-ce qui lui faisait décrire ce trou perdu comme le jardin d’Eden ?

La beauté cachée des laids
Les tableaux de Regraguia ne sont qu’harmonie, quiétude et beauté. Ses personnages appartiennent à un monde aussi naïf que surréaliste et sont en parfaite union avec leur milieu. Ils émettent une énergie douce et rayonnent de bonheur pauvre et humble. Se côtoient sur la toile des femmes aux tatouages visibles, aux yeux grands ouverts et fardés de khôl, habillées en jellabas et lithams, des poissons mi–humains de toutes les couleurs, des serpents sortis de l’eau se faufilant parmi les gens sans leur faire peur ou mal, des oiseaux qui survolent tout cela poussant des cris que l’on sait joyeux.
Aucune tristesse sur les toiles : les couleurs sont vives, bien ordonnées. Si elles se chevauchent, s’entrelacent et se mettent en course les unes contres les autres, c’est pour vivre ensemble et apporter à l’œuvre sa dimension magique, ensorcelante. Face à ces toiles, nous sommes transportés vers un monde autre, si réel, si fuyant, si impensé et si intrigant à la fois.
Alors où est l’erreur ? Comment se fait-il que tant de beauté sorte de tant de désolation ? Est-ce vraiment là que l’artiste est née et a grandi ? Serait-ce cette visite qui m’empêche depuis si longtemps de rédiger mon texte sur Regraguia et son œuvre ?
Maintenant que tu n’es plus là mon amie, comment m’expliqueras-tu cette énigme qui me travaille depuis le jour de ma tournée à Bhibeh ? Je sais depuis fort longtemps que le travail de l’artiste est de créer et non d’expliquer ce qu’il crée. Je sais également que l’appréciation d’une œuvre ne se fait point à la jauge combien subjective de la raison mais au fil imperceptible de l’émotion.
Bien sûr, Regraguia, tu me diras : “Avons-nous vu le même Bhibeh toi et moi ? Avons-nous perçu les mêmes vibrations au contact des hommes et des choses ? Sommes-nous capables de retransmettre des ressentis analogues après des expériences de vie qui seraient similaires ?”
Alors je te réponds : si je n’ai pas vu et vécu le même Bhibeh que toi, il n’en est pas moins vrai que tu as décidé de voir et de vivre ta vie à ta manière, celle qui se range résolument du côté de ce qui est beau. Et embellit la vie en en faisant un voyage féérique, là où d’autres en auraient fait un cauchemar.

 
 
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