N° 400
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Omnium marocain de pêche. Un empire en déclin ?
L'ACTU ÉCONOMIE



Par Fadoua Ghannam

Omnium marocain de pêche. Un empire en déclin ?

Sit-in devant les locaux de
l’Omnium marocain des pêches
à Tan Tan. (AIC PRESS)

Quand le premier employeur de Tan Tan se voit saisir ses comptes par la CNSS, c’est toute la ville qui se retrouve en sit-in. Retour sur un conflit social aux allures politiciennes.


A Tan Tan, la tension est à son comble depuis une dizaine de jours. Le spectre d’un Sidi Ifni bis est présent dans tous les esprits. Rappelez-vous, les premiers foyers de contestation sociale, qui a secoué, l’année dernière, cette petite ville de l’Atlantique, s’étaient d’abord formés au port… avant de dégénérer. Et sur les digues de Tan
Tan, le scénario catastrophe risque aujourd’hui de se répéter. Autorités publiques, société civile et les citoyens de cette ville du Sahara ne parlent que d’une seule chose : la saisie par la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) des comptes du principal pourvoyeur d’emplois de la région, l’Omnium marocain des pêches (OMP).
L’affaire remonte au jeudi 12 novembre, quand les différents comptes bancaires de l’armateur ont été saisis par l’organisme de prévoyance sociale. Le lendemain, une centaine d’employés de l’OMP sortent dans la rue et organisent un sit-in de contestation dénonçant « la mise en péril de leur gagne-pain", comme nous le raconte un militant syndicaliste. Trois jours plus tard, leurs appréhensions se vérifient. Lundi 16 novembre, le tout-puissant patron de l’Omnium, Mohamed Laraki (lire encadré), réunit les représentants des salariés pour leur signifier l’arrêt pur et simple de l’activité de l’entreprise, acculant ainsi les 2200 employés de l’OMP au chômage technique. La raison avancée par l’homme d’affaires est simple : “Les 16 millions de dirhams de paie mensuelle sont bloqués sur l’un des comptes saisis”, nous explique-t-il. Le jour même, les salariés tentent d’organiser un sit-in devant le siège de la province. Mais les forces de l’ordre les dispersent sans hésiter. Il n’empêche que les esprits continuent de s’échauffer et la grogne de monter au sein de la population. “A l’approche de la reprise de l’activité de pêche du poulpe, prévue pour le 5 décembre, les marins se montrent impatients”, souligne notre syndicaliste. En gros, la saison risque d’être perdue si le conflit entre l’armateur et la Caisse sociale n’est pas rapidement résolu.

Les cotisations de la discorde
Et cette fois-ci, rien n’est moins sûr. Car entre l’OMP et la CNSS, les relations sont tendues depuis de nombreuses années déjà. Et pour cause, les cotisations sociales ne faisaient pas jusque-là véritablement partie des priorités de l’armateur. “Depuis 1981, seuls quelques mois de cotisations ont été payés”, relève une source proche du dossier. Les premières sommations de la CNSS datent de la fin des années 1990. Un accord a même été trouvé entre les deux parties portant sur un rééchelonnement des arriérés de l’armateur sur dix ans. En théorie, l’OMP avait jusqu’en 2008 pour s’acquitter de sa dette. “La société n’a pas respecté cet accord et n’a payé que les deux premières mensualités”, explique notre source syndicale. Entre temps, l’organisme social, obligé d’attendre la fin des dix années prévues par l’accord initial, tente plusieurs fois de réagir. En 2006, la CNSS réussit à saisir quatre navires de pêche hauturière, propriété de l’OMP. L’Omnium ne devient pas pour autant un bon payeur. Les retards de paiement des cotisations, majorées par des pénalités prévues par la loi, s’accumulent. Si aucune information ne filtre sur la totalité du montant dû par l’OMP, on sait que les seules pénalités dépassent les 70 millions de dirhams. Effarant !
Mohamed Laraki ne rejette aucune de ces informations. Mais au lieu de traiter le fond du problème, il préfère mettre en exergue l’importance économique et sociale des investissements que son entreprise a consentis dans cette région du sud. L’armateur n’hésite pas à jouer sur une corde sensible : “L’OMP a été pendant longtemps le seul et unique investisseur privé à Tan Tan”, souligne Mohamed Laraki. Manière de rappeler que, en 1978, alors que la guerre avec le Polisario bat son plein, il a décidé d’investir dans cette province du Sud. Encouragé par Hassan II, il acquiert une flotte de navires de pêche espagnols et commence la construction d’un port dans la ville de Tan Tan. La mise de départ est de 400 millions de dirhams. Aujourd’hui, cet investissement aurait doublé. En trente ans, l’Omnium marocain des pêches a construit un véritable empire. Chantiers navals, quais d’embarquement, frigos de congélation, usines de traitement des produits de la mer : au total, un chiffre d’affaires de près d’un milliard de dirhams aura été réalisé en 2008. Avant la saisie de ses comptes, Laraki comptait, dans le cadre du plan Halieutis, mettre en place une zone industrielle entièrement dédiée à l’export. Aujourd’hui, il n’hésite pas à menacer de cesser tout investissement si son conflit avec la CNSS n’est pas réglé. Pas question pour lui de décaisser le moindre sou !

Mohamed Laraki. Un homme d’influence
Parler de Tan Tan ne pourrait se faire sans évoquer l’homme fort de cette région, l’armateur Mohamed Laraki. Ce septuagénaire compte parmi les hommes d’affaires les plus influents du Sahara. Il est par exemple le seul armateur à faire partie du comité de soutien de la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Un siège en guise de remerciement pour bons et loyaux services rendus à la nation. En effet, dès 1978, Laraki flaire le bon filon et décide, au lendemain de la récupération par le Maroc de ses provinces sahariennes, d’investir dans un grand complexe halieutique à Tan Tan, en partenariat avec des investisseurs libyens. Il achète une soixantaine de grands bateaux à des chantiers navals espagnols, et commence alors la métamorphose de la ville de Tan Tan, devenue sa petite capitale. Entre-temps, il diversifie son activité et l’étend au conditionnement et à la construction navale. Une réussite qui ne laisse pas de marbre les hautes sphères de l’Etat. Encouragé par le Palais, l’armateur tisse de très bons rapports avec les grands généraux de l’armée. Ces derniers, détenteurs de licences de pêche, se font un plaisir de traiter avec l’homme d’affaires qui, depuis, a diversifié ses projets, touchant même à l’automobile. Sous Mohammed VI, l’influence de Mohamed Laraki ne faiblit pas. Preuve en est, ce fameux conflit qui l’a opposé en 2002 à Saïd Chbaâtou, ministre USFP de la pêche, et qui, dit-on, a coûté son poste à ce dernier.

 
 
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