N° 400
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Historiographe
Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)

La nouvelle fonction de Hassan Aourid est de valoriser le règne de Mohammed VI. Mais il peut aussi proposer d’autres choses…


Mohammed VI a donc nommé Hassan Aourid historiographe du royaume. Il y a quelques mois encore, M. Aourid était wali de Meknès. Passer de cette puissante fonction exécutive locale à celle, obscure, de scribe de l’histoire officielle, pourrait ressembler à une mise au placard – du moins dans une démocratie. Mais nous sommes au Maroc. A l’aune
des critères makhzéniens, les seuls qui comptent chez nous, il s’agit au contraire d’une promotion : celui qui avait été, en 2000-2001, porte-parole du Palais royal, est “revenu en Cour” après en avoir été proscrit pendant 8 ans. Peu importe la fonction qu’il y occupe, sa réapparition dans le Saint des Saints est la preuve de son retour en grâce. Tant mieux pour lui - et tant mieux pour le Maroc, quand on y pense : un peu de valeur ajoutée (car M. Aourid, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un intellectuel de haut niveau) ne pourra faire que du bien au cercle des collaborateurs royaux - épicentre du pouvoir dans notre pays, comme chacun sait.
Ça, c’était pour la logique de Cour. Par ailleurs, “historiographe”, c’est quand même un métier. Selon le dictionnaire, on appelle ainsi la personne “chargée officiellement d'écrire l'histoire d'un souverain et de son époque”. Les historiographes officiels, très prisés par les rois d’Europe des siècles passés, ont disparu avec l’avènement des démocraties. A l’époque où ils officiaient encore, Voltaire écrivait, dans un article pour L’Encyclopédie : “Le propre d’un historiographe est de rassembler les matériaux ; celui de l’historien, de les mettre en œuvre. Le premier amasse, le second choisit et arrange”. On comprend par là que la nouvelle fonction de Hassan Aourid est de documenter l’actualité marocaine - principalement quand elle touche au Palais royal - dans l’objectif de fournir des matériaux aux historiens qui rédigeront, plus tard, l’histoire du règne de Mohammed VI. Tout dépendra donc des éléments d’actualité que M. Aourid estimera judicieux de compiler, et de ceux qu’il écartera. Toujours dans l’Encyclopédie, Voltaire écrivait : “Il est bien difficile que l’historiographe d’un prince ne soit pas un menteur”. Entendez : puisqu’il est appointé par ce même prince, sa posture naturelle consiste à ne retenir que ce qui valorise son souverain. Pour simplifier, et au risque de forcer un peu le trait, M. Aourid va passer l’essentiel de son temps à compiler des dépêches MAP, des articles du Matin du Sahara, à chroniquer les activités royales officielles. C’est à se demander si une telle fonction, finalement, relève du retour en grâce ou de la punition…
Petite remarque, néanmoins : tout comme feu Abdelouahab Benmansour, le précédent historiographe du royaume, Hassan Aourid pourra se permettre de déborder, de temps à autre, de sa fonction stricto sensu - à condition qu’il ait l’aval royal, bien sûr. Une bonne manière de le faire sans déroger à l’esprit de sa mission consisterait à proposer au roi, recommandations d’historiens à l’appui, des amendements à “l’œuvre” de ses prédécesseurs - Benmansour et tous les autres. Et il y a à faire, quand on voit à quel point l’histoire officielle du Maroc est truffée de biais politiques. Par exemple, M. Aourid pourrait militer pour la réhabilitation de ce grand sultan du Maroc que fut Youssef Ben Tachfine, dont le mausolée à Marrakech est actuellement dans un révoltant état de décrépitude (parce que c’était un Almoravide plutôt qu’un Alaouite ?). Autre exemple : sans retirer à Mohammed V le titre de “libérateur de la nation” dont l’affuble l’Histoire officielle, il serait bon de rappeler que l’indépendance est aussi (voire surtout) due aux sacrifices de quelques grands résistants comme Mohamed Zerktouni ou Brahim Roudani, totalement occultés par les manuels d’histoire. A moins, bien entendu, que de telles propositions ne replongent Hassan Aourid dans la disgrâce pour 8 nouvelles années. Ce serait assurément du gâchis.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés