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Par Cerise Maréchaud
Portrait. Pop art from the souk
On le surnomme le Andy Warhol marocain. Môme de Larache émigré en Angleterre il y a trente ans, Hassan Hajjaj détourne société de consommation et clichés orientalistes dans un univers pop ludique et décalé. Welcome to “Marrakitsch”.
Larache to London
Jean baggy bleu, baskets vertes, tee-shirt jaune, Hassan Hajjaj ressemble à ses tableaux : coloré, solaire, urbain et surtout fresh, traduction anglaise de cool. La peau tannée sous un tas de dreadlocks |
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enroulées dans un bandeau noir, ce quasi quinquagénaire (48 ans) a la jeunesse et la désinvolture de celui qui ne se prend pas trop au sérieux. Ce n’est pas faute de célébrité, ni de reconnaissance. Récemment, Hassan Hajjaj faisait partie des neuf happy few en lice pour le Jameel Prize for Islamic Art, lancé par l’architecte anglo-irakienne Zaha Hadid. Son surnom en dit long : le Andy Warhol marocain, appelle-t-on cet inventeur du Marrakitsch. C’est pourtant de Larache que vient Hassan. Une enfance modeste les pieds dans l’océan, avant le départ à 14 ans pour Londres, où travaille le paternel depuis les années 1960, comme employé de cuisine. “J’étais adolescent, je ne parlais pas la langue, j’ai vite décroché du collège et suis parti tôt de la maison”, se rappelle Hassan en anglais, la gouaille rebondie d’un accent british prononcé. A l’école de la débrouille, l’artiste en herbe enchaîne les petits boulots et se découvre une curiosité multiple, un côté touche-à-tout, une façon toute personnelle d’absorber les références et expériences qui l’entourent.
Université populaire
La mode, le hip hop, l’art graphique : trois univers qui se rencontrent dans l’art de Hassan Hajjaj, à l’image de son apprentissage. De fil en aiguille, le jeune immigré marocain s’imprègne de la scène culturelle urbaine du Londres des années 1980, alors en pleine effervescence, jusqu’à en faire partie intégrante, dans la production de vidéoclips, comme gérant d’un club branché ou tourneur d’un groupe de musique en ascension, ou encore fashion designer en vogue. En 1984, il crée sa propre marque de vêtements et accessoires streetwear, la bien-nommée RAP, dont les modèles côtoient des pièces Vivienne Westwood ou John Galliano sur les portants de sa boutique, qui devient d’ailleurs un des QG de l’underground londonien, “même si tout ça est devenu commercial, dont moi”, sourit-il. “Des DJ’s étaient payés 3000 euros pour jouer deux heures !”, se souvient-il de cette “belle époque”, complétée par un posage à New York, pour y installer sa marque quand le hip hop était à son sommet. “Ces années-là furent mon université”, résume l’enfant de la génération pop art.
Fusion, acquisition
1993, Hassan Hajjaj redécouvre le Maroc, sa fille sous le bras, après une quinzaine d’années d’absence durant lesquelles il a dû se construire avec des références maghrébines comme européennes. Le Londonien réalise à quel point l’art graphique de la rue marocaine n’a été ni documenté ni stylisé. Il est pourtant bien tentant de faire fusionner le bazar flamboyant du souk avec les codes et médias de la culture urbaine. L’ex-môme de Larache pioche sur les étagères du hanout de son enfance pour en recomposer l’univers, alignant soigneusement boîtes d’allumettes Papillon et fioles de khôl, canettes de Coca et conserves Aïcha dans une illusion d’optique étrange et familière, intrigante et attachante à la fois. “En associant aux femmes des bouillons de poule, en référence à chicks, le mot anglais pour dire fille, ou des lions ou bœufs pour les hommes, je m’amuse des contrastes sexistes”. Une manière aussi de jouer sur le concept de produit, à la fois aliénant et inhérent à notre quotidien. “Moi aussi j’en suis devenu un”, assume cet avant-gardiste de la récup’, artisan primé de la déco du resto parisien Andy Wahloo (dans le 3ème arrondissement) créé par Mourad Mazouz.
Clichés détournés
A l’intérieur de ces cadres artisanaux et méticuleusement finis, dont la répétition évoque presque l’art islamique et calligraphique, des portraits de caractère, abordés avec un décalage kitsch et humoristique, non sans une réelle admiration pour le modèle. Univers acidulé où consommation à l’occidentale se mêle aux traditions de la culture musulmane, le travail de Hassan Hajjaj, apprécié du créateur Jean-Paul Gaultier et du chanteur Damon Albarn (Blur), interroge et bouscule notre besoin de poser des frontières en détournant les clichés sur un ton dé-dramatique. Sur une photo, une femme se déhanche et nous regarde de haut, sculpturale, “comme dans un Vogue” ; une autre ourle un regard charbonneux par-dessus son voile Nike, imprimé du fameux «Just do it» ; une bande de jeunes filles en babouches Louis Vuitton et jellaba camouflage prend la pose façon girl crew de hip hop. “Après le 11 septembre, ce genre de tableaux n’était pas facile à montrer. A New York, de nombreuses galeries, tenues par des juifs, me fermaient la porte”, reconnaît Hassan Hajjaj, selon qui “le monde se prend trop au sérieux. Moi j’ai envie d’être dans le juste milieu, pas dans les extrêmes”. Sa définition du pop art : “Populaire”, tout simplement.
(A)muses gueules
A la veille du vernissage, ses derniers tableaux en cours d’accrochage, Hassan Hajjaj fait sa playlist dans la Matisse Art Gallery : “Le morceau qu’on écoute, là, c’est Zahra Hindi, elle vient de sortir un single, je l’adore, c’est la première Marocaine à signer chez le label de jazz Blue note”, s’enthousiasme l’artiste, qui s’apprête à la rejoindre à Fès pour le tournage d’un vidéoclip. En attendant, la jeune chanteuse est là, à quelques mètres de la chaîne hi-fi. Allongée sur le flanc dans le feuillage, gironde et sensuelle, vêtue d’une jellaba en keffieh, Zahra Hindi est photographiée façon odalisque orientaliste, dans un noir et blanc intemporel. A gauche en entrant, on l’a vue aussi en jellaba flashy vert et rouge, façon drapeau marocain, l’air conquérant sous une paire de lunettes disco, “achetées à Camden Market”, dans le quartier hippy de Londres où habite Hassan. Parmi les muses et amis de l’artiste, on retrouve également la danseuse et chorégraphe Bouchra Ouizguen, la chanteuse tunisienne Amina Annabi, ou encore U-Cef, l’électro-maâlem (Halalwood) pris en flagrant délit de grimace dans le Little Morocco de Londres.
Hassan Hajjaj expose au Matisse Art Gallery à Casablanca, jusqu’au 5 décembre |
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