Humiliations en série
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Ahmed R. Benchemsi
(ALEX DUPEYRON)
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D’accord, la monarchie est aujourd’hui plus forte que jamais. Mais ce n’est pas une raison pour écraser ses serviteurs comme des mouches.
La nouvelle n’a pas fait les gros titres de la presse nationale ; à peine quelques entrefilets ça et là. Pourtant, elle est choquante : le général Hamidou Laânigri, tout-puissant “premier flic du royaume” avant d’être muté en 2006 au poste humiliant d’inspecteur des Forces auxiliaires (FA, un corps que le peuple méprise au point d’appeler ses agents
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“merda”)… a été humilié une seconde fois. Et d’une bien pire manière : alors qu’il contrôlait l’intégralité des FA, il n’en dirige plus aujourd’hui que les troupes cantonnées au Sud, c’est-à-dire dans les confins sahariens. Que reproche le Palais royal à Laânigri ? Rien d’officiel, rien de majeur, rien de déterminant - au contraire, son bilan aux FA (restructuration, modernisation, formation…) est brillant. Laânigri n’aurait-il pas fait ce que le Palais attendait de lui, à savoir se faire oublier ? En tout cas, il a été traîné plus bas que terre - au point où cet homme, malgré sa sinistre réputation d’“éradicateur” irrespectueux des droits de l’homme, suscite aujourd’hui une certaine… pitié. Pour un militaire, c’est la pire des insultes.
Ce n’est pas la première fois qu’un haut commis de l’Etat est ainsi rabaissé par le Palais royal. On se souvient encore du limogeage infamant de Mustapha Bakkoury. L’ancien patron de la surpuissante Caisse de dépôts et de gestion (CDG) avait appris la nouvelle de sa destitution… par sms ! Et au pire des moments : il était dans une réunion publique, en compagnie des plus grands capitaines d’industrie du pays, ses amis et clients - qui, eux aussi, avaient reçu le même sms au même moment. Tour à tour, ils avaient braqué leurs regards sur Bakkoury jusqu’à ce que ce dernier, au supplice, finisse par quitter la salle dans la commisération générale. Le pire, c’est qu’aujourd’hui encore, 5 mois plus tard, on ne sait toujours pas vraiment ce que Bakkoury, technocrate méritant et zélé serviteur du trône, avait fait pour mériter une telle infamie. Il y a pléthore d’exemples de cette fâcheuse propension du Palais à recracher ses serviteurs comme de vieux chewing-gums dont on a fini de mâcher le suc. Le cas Khalid Oudghiri, paria du Makhzen économique après en avoir été la star (il avait triplé les bénéfices de la “banque royale” dont il était PDG), est dans la même logique. On lui ressort aujourd’hui une nébuleuse affaire de corruption, mais c’est trop tard. C’est au moment de son limogeage qu’il aurait fallu s’expliquer. Le débarquement sans préavis de Saâd Bendidi du poste de PDG de l’ONA avait été, lui, justifié par un communiqué l’accusant d’incompétence. Ce n’était pas forcément infondé vu la situation, à l’époque, de la filiale télécoms du holding royal. Mais la dignité de Bendidi qui, 11 jours avant son éjection, avait tout de même annoncé un chiffre d’affaires de 32 milliards de dirhams et un bénéfice d’un milliard, aurait pu - aurait dû - être préservée. Las ! On l’avait sommé de vider son bureau le jour même, sans même lui organiser un pot de départ…
Pourquoi le Makhzen se plaît-il à humilier ainsi ses serviteurs ? Probablement pour des raisons internes au sérail - des raisons dont le grand public n’a jamais connaissance. Mais sans doute aussi par effet de “sultanisme” : le souverain étant le maître absolu des grâces et des disgrâces, il considère n’avoir de comptes à rendre à personne, même si l’intérêt général (celui des citoyens, des contribuables ou des actionnaires) est en jeu. Sauf que cette attitude fait courir un risque majeur à la monarchie : celui que les élites, son ultime rempart, ne lui fassent plus confiance. Que ces mêmes élites admettent que le jeu de Cour est l’unique réel tremplin des grandes carrières, c’était déjà une couleuvre difficile à avaler. Si, maintenant, ce même jeu devient une machine à broyer et à humilier… pourquoi voulez-vous que des gens brillants et qualifiés aient encore envie de servir le trône ?
D’accord, la monarchie est aujourd’hui plus forte que jamais. Elle ne doit pas, pour autant, écraser ses serviteurs comme des mouches. Même le plus absolu des régimes ne peut pas - ne doit pas - faire l’économie d’un contrat de confiance avec ses élites. Ignorer cette donnée fondamentale, c’est ouvrir la porte à un lent pourrissement qui, un jour, se retournera contre le Palais. A ce jeu, il n’y aura aucun gagnant - et il y aura un perdant ultime : le Maroc.
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