|
Par Fahd Iraqi
Crise de la presse. Un journal aux enchères
|
Hassan Alaoui, directeur
du mensuel Economie &
Entreprises. (AIC PRESS)
|
Après sa condamnation à 5,9 millions de dirhams de dommages et intérêts, le mensuel Economie & Entreprises a vu son matériel et son mobilier vendus aux enchères. Et ce n’est pas fini…
Vendredi 4 décembre au Bd Zerktouni à Casablanca. Le siège de Success Publications, société éditrice du mensuel Economie & Entreprises (E&E), grouille d’une faune peu habituelle pour les locaux d’un magazine. Les journalistes ont embarqué leurs affaires |
|
personnelles pour laisser littéralement leurs bureaux et ordinateurs à une trentaine de professionnels des enchères publiques, encadrés par un huissier de justice et une poignée de policiers en civil. C’est jour de vente aux enchères du mobilier de la société de presse de Hassan Alaoui, condamnée il y a cinq mois à payer des dommages et intérêts de 5,9 millions de dirhams. Les plaignants le prestigieux palace La Mamounia (propriété de L’Office national des chemins de fer) et la société Primarios (filiale du holding royal Siger) ont poussé l’exécution du jugement jusqu’au bout en provoquant cette vente aux enchères. Même la première séance de vente (du 23 novembre), déclarée infructueuse puisque aucun acheteur potentiel ne s’était présenté, ne les a pas découragés. “La première fois, l’annonce est passée presque inaperçue car publiée dans des journaux à faible tirage. Par la suite, les avocats des plaignants se sont rattrapés en faisant paraître un deuxième avis de vente aux enchères sur des quotidiens arabophones largement diffusés”, explique le directeur.
Et ce sera effectivement la bonne. Après trente minutes d’enchères, le marteau tombe sur la somme de 120 000 dirhams pour les tables, les chaises et les ordinateurs de la société de presse. Un matériel qui reste aujourd’hui dans les locaux de l’entreprise jusqu’à l’approbation de la vente par le juge d’application des peines. “Les plaignants peuvent toujours aller plus loin en saisissant et en mettant en vente le fonds de commerce de Success Publications”, nous explique Hassan Alaoui, qui vit l’année la plus tourmentée de sa carrière de patron de presse.
Six millions pour six lignes
Tout a commencé en mars dernier. Le magazine Economie & Entreprises publie une information confidentielle qui tient sur six lignes. La brève révèle que la société Primarios, dont l’essentiel du business consiste à équiper les palais royaux, facture les différents meubles qu’elle vend au prestigieux palace La Mamounia pour 10 fois leur coût de revient. La nouvelle n’est pas au goût des concernés. Mais au lieu de la démentir tout simplement, voire la démonter en jouant la transparence totale, Primarios, La Mamounia et l’ONCF décident d’attaquer en justice. Même les excuses publiques de Hassan Alaoui ne les feront pas changer d’avis. Le procès, qui durera quelques semaines, se soldera par un verdict assez sévère : Economie & Entreprises est condamnée (en mai) à payer 1,8 millions de dirhams de dommages et intérêts. Hassan Alaoui décide légitimement de faire appel. Et, surprise, la sentence de la Cour d’appel est trois fois plus lourde. Les dommages et intérêts atteignent cette fois le montant stratosphérique de 5,9 millions de dirhams. “C’est une amende complètement disproportionnée par rapport à la situation de notre magazine, qui génère un chiffre d’affaires de 8 millions de dirhams par an. Le but n’est pas de réparer un préjudice mais plutôt la mise à mort d’Economie & Entreprises”, s’insurge Alaoui.
Le directeur de la publication ne désespère pas pour autant. Il multiplie les contacts de manière à trouver une issue à l’amiable à cette crise. En juin, il reçoit même un signal rassurant. “J’ai reçu un coup de téléphone d’une personnalité hautement placée qui m’a fait comprendre que le dossier est clos à condition de ne plus critiquer Majidi. C’est ce qui m’a incité à ne pas enclencher la procédure de cassation du jugement”, raconte Alaoui.
Néanmoins, dès le mois d’octobre, l’ONCF et La Mamounia reviennent à la charge et semblent bien résolus à récupérer leur dû. Les va-et- vient des huissiers se multiplient chez Alaoui qui (hasard du calendrier ?) se retrouve mêlé à un autre procès.
La plainte de Majidi
Le numéro de septembre 2009 consacre un de ses articles à l’argent du football. Le papier s’interroge au sujet de la répartition des 250 millions de dirhams (accordés l’été dernier par des entreprises publiques) entre les différents clubs de football. Le magazine se demande si le club de la capitale, Fath Union Sportive (FUS), ne risque pas de s’accaparer la part du lion vu la brochette de hauts responsables qui composent son bureau dirigeant : Ali Fassi Fihri, actuel président de la Fédération de football, Moncef Belkhayat, actuel ministre de la Jeunesse et des Sports, et Mohamed Mounir Majidi, tout-puissant secrétaire particulier du roi. Ce dernier se sent alors diffamé et décide d’ester en justice. D’après Hassan Alaoui, “monsieur Majidi refuse que son nom soit cité dans mon journal, quel que soit le sujet. Ce qui est impossible, vu son degré d’implication dans l’économie marocaine”. Les audiences de ce procès se poursuivent depuis le mois d’octobre et, à partir du 14 décembre, le tribunal de Aïn Sebaâ à Casablanca est censé aborder les questions de fond : combien le gestionnaire des affaires royales va-t-il demander en dommages et intérêts ? Se présentera-t-il lui-même, en tant que plaignant, devant le juge ? Le procès sera sans doute spectaculaire et le verdict risque de porter un nouveau coup dur au groupe de presse de Hassan Alaoui. En attendant, ses différents magazines continueront de paraître à temps. “Même si nous manquons de visibilité”, ajoute-t-il avec un sang-froid assez remarquable. |
 |
Condamnations. Bouachrine, Anouzla et les autres
Il s’appelle désormais Akhbar Al Youm Al Maghribya. C’est le tome 2 du quotidien de Taoufik Bouachrine, Akhbar Al Youm, qui vient de publier son premier numéro le lundi 7 décembre. La publication avait été interdite au terme d’un procès pour “outrage au drapeau du royaume”. Un autre procès pour diffamation intenté par le prince Moulay Ismaïl est venu s’abattre sur le journal. Cumul des peines : 4 ans de prison avec sursis pour Taoufik Bouachrine et le dessinateur Khalid Gueddar et des amendes de plus de 3 MDH. L’appel était initialement prévu pour février 2010 avant d’être avancé au 15 décembre. En attendant, le journal a réussi à réapparaître sous son nouveau nom. Une chance que n’a pas eue Al Michaâl, l’hebdomadaire qui a cessé de paraître trois semaines après que son directeur de publication, Driss Chahtane, a été condamné à un an de prison ferme pour un article traitant de la maladie du roi. Un sujet qui a aussi valu un an de prison avec sursis à Ali Anouzla, directeur de publication d’Al Jarida Al Oula. Sur un autre registre, Rachid Niny, directeur de publication d’Al Massae, comparaît devant le juge de la Cour d’appel pour “diffusion de fausses informations” dans le cadre de l’affaire du trafiquant de drogue Triha. En première instance, le directeur d’Al Massae avait été condamné à 3 mois de prison ferme. |
|
|