|
Par Karim Boukhari
|
Karim Boukhari
k.boukhari@telquel.info
(DR)
|
33 tours
La fin du disque est la fin de tout. En vidant sa corbeille de vieux 33 tours, comme ça, sur un coup de tête, le rédacteur de ces lignes s’est senti aussi léger que lorsqu’on évacue un chagrin d’amour. Ouf ! En même temps, quel dommage ! Bazarder dans le même élan Clash, Marley, Nass El Ghiwane, The B-52 ‘S, The Crusaders ou Weather Report, vouer tout cela aux mêmes gémonies qu’un verre de lait cassé, ou un kleenex qui n’en peut plus de vous gonfler la poche, cela a quelque chose d’incroyablement déprimant. On se sent soulagé mais |
|
vidé après. Adieu vinyl, adieu son de fritures et petit coffret pour vis de platine de rechange, adieu tout ce petit monde personnel même pas mort à cause de la révolution du CD ou du MP3, mais simplement vaincu par la poussière et cette litanie des temps modernes : le manque d’espace.
Je fais joujou, tu fais joujou
A Marrakech, nous avons bien vérifié que la nouvelle tendance du cinéma marocain, l’un des secteurs les plus en progression depuis Mohammed VI, consiste à faire joujou avec la caméra. C’est un pur problème de sous-développés mais, comme on vous l’expliquera à travers ces lignes, ce n’est pas si mal. Les deux films marocains dans la sélection officielle de cette 9ème édition du FIFM étaient Fissures et The Man Who Sold The World. Peut-être que ce dernier finira par arracher un prix, pour ses deux acteurs, ou alors pour sa partition technique, une mention spéciale ou quelque chose de ce genre. Peut-être qu’il ne gagnera rien du tout. Dans les deux cas, on ne criera pas au scandale. Il ne s’agira ni d’un hold-up, ni d’un oubli coupable. The Man Who Sold The World reprend, donc, le titre d’une chanson de David Bowie, icône pop des années 1970-80. Un clin d’œil est d’ailleurs fait au chanteur, via les deux comédiens, frêles et souvent vêtus d’un simple slip, comme le Bowie de la grande époque. C’est l’histoire, ou le début de l’histoire, de deux mecs et d’une fille. Les deux hommes s’aiment et (mais ?) l’un d’eux aime une femme. Nous ne sommes pas au Maroc, nous ne sommes pas aujourd’hui. Enfin, on n’en sait trop rien. Le film des frères Noury, qui est une vague adaptation de Dostoïevski, a plusieurs qualités. La meilleure, peut-être, est qu’il se détache complètement de toute marocanité. Un film affranchi et décomplexé, qui tente le pari de devenir universel sans s’atteler, d’abord, au local. Y réussit-il ? A notre avis, non. Non pas que la règle (être ancré localement avant de s’envoler vers l’universel) soit une obligation. Après tout, cette règle aussi est faite pour être violée. Les grands cinéastes l’ont parfois fait, à l’image de Tarkovski (pour le côté fantastique, le décor minimaliste et sordide, les face-à-face, la sècheresse des dialogues, l’importance des bruitages de la bande-son) et de Lars Von Trier (pour le délire visuel, le montage, la construction en chapitres), les deux grands cinéastes auxquels il fait constamment référence. C’est un poème visuel, une succession de plans et d’images hyper-travaillés, un tableau déconstruit en mille et une images sourdes et étouffantes. Tout cela est très bien. Le problème, le seul, mais il est conséquent, c’est que tout cela n’est au service d’aucun propos en particulier. L’homosexualité ou la trahison, qui pointent parfois le bout du nez, restent en rade. Volontairement ou, comme on le pense, insuffisamment tissées. C’est un peu dommage parce que les frères Swel et Imad Noury, les réalisateurs, qui ne manquent pas de talent, auraient pu se rappeler que le cinéma de leurs prestigieux modèles et toutes ses audaces esthétiques ou formelles ont toujours eu l’humilité de servir un propos, à défaut d’une histoire. Et que ce cinéma-là, lorsqu’il s’égare, lorsqu’il s’oublie dans l’exercice de l’auto-contemplation (c’est le cas de Lars Von Trier avec Element of crime ou Les Idiots), il devient
brusquement mineur.
Le deuxième film marocain à Marrakech s’appelle Fissures, dont on vous a entretenu la semaine dernière. Lui aussi, malgré d’indéniables qualités, obéit à cette nouvelle tendance de faire joujou, avec sa caméra à l’épaule, ses images tremblotantes et son système à peu près Dogma, selon les règles établies dans le temps par le même Lars Von Trier. Faire joujou, c’est ce que ce promettent des cinéastes en herbe, qui basculeront bientôt du court au long et de la vidéo au cinéma. Nous pensons particulièrement à un Hicham Lasry ou à un Mohamed Moftakir. Ces deux-là, en plus des frères Noury ou de Hicham Ayouch, nous font le coup des virtuoses qui n’ont pas peur de manipuler les instruments du cinéma. C’est de l’ordre du réflexe, celui d’artistes appartenant à un pays longtemps sous-développé, forcément complexé. Ce n’est pas si mauvais. Ce sera simplement meilleur, plus universel, quand tous ces gens de bonne famille accepteront de mettre la technique au service de quelque chose d’infiniment déterminant : une histoire, sinon un propos. |
|