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Par Wafaa Lrhezzioui
Histoire. La légende Cerdan
Disparu il y a 60 ans, celui que l’on a surnommé “le bombardier marocain” reste l’une des figures sportives les plus marquantes du 20ème siècle. Retour sur son ascension à Casablanca, ses victoires américaines, son idylle avec Piaf et sa mort tragique.
Marcel Cerdan, entré au panthéon de ce sport que les passionnés qualifient de “noble art”, est resté dans l’histoire comme un farouche compétiteur à la gueule d’ange, aux poings d’acier mais aux mains d’argile. Malgré les fractures, les déchirures et autres souffrances |
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supportées par son corps à chaque coup encaissé, Cerdan n’a connu que quatre défaites sur plus d’une centaine de combats auxquels il a participé. Ses atouts : une puissance physique alliée à une rapidité et une précision hors pair. Et pourtant, cette légende des rings voulait être footballeur. La volonté paternelle en a décidé autrement. Pour le plus grand plaisir de ses fans, qui l’ont suivi pendant plus de quinze ans de Casablanca à New York.
Une jeunesse marocaine
A l’âge de six ans, Marcel Cerdan quitte son village natal de Sidi Belabbès, en Algérie, pour s’installer avec sa famille dans le quartier Cuba (à proximité de là où se situe aujourd’hui la mosquée Hassan II) à Casablanca. Il développe alors une véritable aptitude pour le ballon rond. Le jeune garçon est un sportif-né, surdoué en football, le visage déjà marqué par le sourire de vainqueur qui ne le lâchera plus. Le petit Marcel quitte l’école à 11 ans et enchaîne les petits boulots : coursier, employé de garage, plombier, aide-électricien, vulcanisateur ou encore emballeur dans un grand magasin. Mais à la demande de son père, il arrête de travailler et rejoint ses trois frères sur le ring. L’“écurie” Cerdan commence alors à se produire dans les cinémas de la ville. “Du dernier hochet au premier crochet, il n’y a, pour ainsi dire, pas eu de transition”, soulignaient les journalistes Jean Dumas et Jacques Marchand, dans le numéro souvenir de l’hebdomadaire sportif Miroir-Sprint, paru en novembre 1949. A l’âge de 16 ans, Marcel Cerdan fait la connaissance de Lucien Roupp, qui deviendra son manager, et commence à s’entraîner dans son gymnase. “C’était une drôle de salle, une toute petite pièce sombre, place de France, où l’on boxait en espadrilles pour économiser les chaussures de combat et où l’on descendait le sac à l’aide d’une poulie”, décrit Maurice Rouff, qui a partagé les entraînements de Cerdan pendant dix ans, dans un livre qui vient de paraître, Marcel Cerdan-Intime (Ed. Textuel, 2009). Professionnel à l’âge de 17 ans, Marcel Cerdan gagne tous ses combats au Maroc comme en Algérie. L’adolescent ne se prive pas pour autant de moments de plaisir. En été, les entraînements se poursuivent sur la plage. Cerdan et ses acolytes s’offrent des baignades à la piscine municipale de Casablanca et du bon temps à la Brasserie Le Sphinx (en face du cinéma Le Rialto). Toujours selon Maurice Rouff, “Marcel, déjà promis à la gloire, semblait peu concerné par sa carrière. Il était flemmard, coureur, frivole, toujours en retard ou parti on ne sait où, mais toujours si gentil, si souriant, que personne ne pouvait lui reprocher quoi que ce soit”. Le succès ne montera pas à la tête du jeune champion. “Ma popularité nous attirait l’amitié, parfois l’admiration, des pêcheurs. Et ces sentiments se manifestaient pour nous d’une manière fort intéressante, sous forme de fritures qui venaient aider ma mère à boucler son maigre budget”, confie de manière candide Cerdan, dans Ma vie, mes combats, mes mémoires (Ed. France Soir, 1949). L’homme souffrira certes du manque d’instruction dû à son milieu modeste, mais il en tirera fierté : “Je suis un enfant du peuple et l’on ne pourra jamais me reprocher d’avoir renié mes origines”.
Une ascension imparable
En octobre 1937, Marcel Cerdan monte avec ses camarades à Paris, sans oublier de mettre dans ses valises son talisman, la culotte bleue que sa mère lui a confectionnée avant sa disparition, l’année précédente, et qu’il portera à chaque combat. Cerdan apparaît rapidement en haut de l’affiche, grâce à ses victoires contre le gladiateur algérien, jusqu’alors intouchable, Omar Kouidri, puis contre le Tchèque Eddy Rabak. Dans cette France d’avant-guerre, la boxe est un sport très populaire. Cerdan devient l’attraction principale du Vel’ d’hiv’ (Palais des Sports) et de la salle Wagram. Les spectateurs de La Mecque de la boxe de l’époque se passionnent pour le Marocain qui vit, entre 1938 et 1939, ses années de gloire. Il balaye ses adversaires, alignant les victoires par K.O. “Cerdan frappait en rafales de crochets des deux mains. Il accablait son adversaire, le saoulait. Il le saturait de violentes percussions. Le jugement populaire lui avait attribué le titre de “bombardier marocain”. J’ai longtemps pensé que “mitrailleur marocain” aurait été plus conforme à sa boxe, mais, finalement, j’ai fini par me rallier à l’image populaire : il pilonnait plus encore qu’il ne mitraillait. Et ses bombardements intensifs faisaient de considérables dégâts sur l’organisme de ses adversaires”, écrit le journaliste sportif Jacques Marchand dans son ouvrage Marcel Cerdan (Ed. Prolongations, 2006). Le 21 février 1938, le “bombardier marocain” affronte pour la troisième fois son vieux rival Omar Kouidri au cinéma Vox de Casablanca. Après douze reprises, le public enflammé assiste à la victoire de l’enfant du pays. Cerdan est sacré champion de France des poids welters (mi-moyens). Les supporters envahissent les rues. Un an plus tard, en juin 1939, Cerdan décroche, à Milan, le titre de champion d’Europe. Il est en pleine ascension, quand la guerre éclate. Mobilisation générale. Cerdan est affecté dans la marine à Casablanca. Retour au pays et à sa vie d’avant : sa ville, sa famille, ses potes et le foot. La guerre rend difficile l’entraînement. Il se contente de disputer quelques combats sans grand enjeu. Cerdan passe plus de temps sur la pelouse que sur les rings. Par trois fois, il est sélectionné dans l’équipe du Maroc comme ailier droit, et joue, en 1942, dans l’équipe de Larbi Ben Barek. Après cette césure, Marcel Cerdan retrouve Paris sous occupation nazie. En septembre 1942, il inflige une correction au fasciste espagnol José Ferrer, monté sur le ring dans un peignoir orné de la croix gammée. Cerdan, animé par la volonté de rattraper le temps perdu, obtient le titre de champion d’Europe. Après quelques victoires contre les meilleurs boxeurs américains lors des tournois interalliés d’Alger et de Rome, sa réputation traverse l’Atlantique, où l’on commence à parler du “terrific French”. Pendant ce temps, côté coulisses, Cerdan épouse, en janvier 1943, Marinette Lopez, qui lui donnera trois fils.
Consécration outre-Atlantique
A la libération, la France veut se refaire et Cerdan incarne ce désir de revanche. Le boxeur de 29 ans, passé en catégorie poids moyens, doit refaire sa carrière d’avant-guerre. Reconquérir Paris, son public et décrocher de nouveaux titres. “En 1946, lorsque je l’ai approché, il était un champion en reconstruction, dans la même situation qu’un redoublant”, se souvient toujours le journaliste sportif Jacques Marchand. En mai 1946, Cerdan affronte Robert Charron au Parc des Princes. La presse annonce le match du siècle. Plus de 37 000 spectateurs se pressent. Il pleut des cordes sur les gradins comme sur le ring. Mais Cerdan envoie Charron dans les cordes. Et gagne aux points. Trente ans plus tard, Charron explique à Jacques Marchand : “Il y avait un respect mutuel. Du respect que l’on peut traduire par frousse ou pétoche, si tu veux. Mais, pour ne pas en éprouver, il aurait fallu être inconscient et ne pas connaître Cerdan”. Ensuite, Cerdan bat l’Américain Holman Williams et gagne par la même occasion le droit d’aller combattre aux Etats-Unis, la terre promise du “noble art”. Ce soir-là, il assiste à une représentation d’Edith Piaf. Une rencontre sans étincelle. L’idylle entre le roi du ring et la reine des récitals ne naîtra que quelques mois plus tard outre-Atlantique. Marcel Cerdan débarque à New York à l’automne 1946 pour combattre contre Georgie Abrams dans la célèbre arène du Madison Square Garden. Il remporte la victoire aux points, au terme d’un duel épuisant. Puis, en mars 1947, en très exactement 5min19, il achève Harold Green par K.O. à la troisième reprise. “Cerdan n’est pas trop vieux”, titre alors le Miroir-Sprint. Le 21 septembre 1948, au Roosevelt Stadium dans la banlieue de New York, près de 20 000 spectateurs sont tenus en haleine. Au Maroc, décalage horaire oblige, les fans de Cerdan veillent très tard ou se lèvent en pleine nuit pour allumer leur transistor et suivre la rencontre : au onzième round, sur un dernier crochet du gauche de Cerdan, pourtant blessé au bras droit, Tony Zale s’effondre mais est sauvé par le gong. A l’appel du douzième round, Zale, hébété, ne peut se lever de son tabouret. Il est déclaré K.O. technique et Cerdan sacré champion du monde des Moyens. C’est l’euphorie à la Brasserie Marcel Cerdan à Casablanca, tenue par son épouse Marinette. A cette époque, Marcel Cerdan vit à New York une relation passionnelle avec Edith Piaf, qui chante au Versailles, l’un des lieux huppés de la Grosse Pomme. En juin 1949, le “bombardier marocain” met son titre mondial en jeu contre l’Américain Jake LaMotta, surnommé “le taureau du Bronx”. Blessé à l’épaule, Cerdan est contraint d’abandonner. C’est la quatrième défaite de sa carrière professionnelle. Pour récupérer la ceinture mondiale, le champion déchu signe pour une revanche, prévue le 2 décembre, contre le boxeur américain. Mais “La Môme” se languit de lui et l’implore de la rejoindre au plus vite. Il prend place, le 27 octobre au soir, dans un avion d’Air France. Cerdan, 33 ans, n’atteindra jamais New York. Dans la nuit, l’appareil s’écrase aux Açores. Il n’y a aucun survivant. Ses obsèques au cimetière Ben M’sick à Casablanca rassemblent plus de 60 000 personnes. Marcel est mort. La légende Cerdan est née. |
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