ZB vient de découvrir que la réalité virtuelle était plus importante que le monde réel.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria.
né en 1976 à guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque.
| Zakaria Boualem partage son bureau d’informaticien bancaire avec un dénommé Jaâfar, un ingénieur sans histoires : marié, deux enfants et trente ans de crédit cumulés comme projet de vie, le bonheur des publicitaires en somme… Ce bon Jaâfar, depuis plusieurs semaines, propage autour de lui une sorte de mauvaise humeur aussi puissante qu’inhabituelle. Contrairement à Zakaria Boualem, qui ne sait pas pourquoi il n’est pas heureux, Jaâfar a parfaitement identifié l’objet de son courroux. Sa femme est psychiatre et la noble administration qui l’emploie a estimé judicieux de l’affecter à Assa, à plusieurs milliers de kilomètres de son foyer. Histoire de ne vexer personne, disons que la perspective d’aller exercer sa profession à Assa a moyennement enchanté cette mère de famille. Ce n’est pas la ville qui est en cause, chacun sait que cette riante cité propose à tous ses habitants des distractions variées, une activité culturelle intense et une qualité de vie remarquable. Non, le problème, |
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c’est qu’il faut abandonner sa famille pendant au moins une année pour aller travailler à 37 heures de route de Casablanca. Une année, c’est le minimum. Après cette date, madame Jaâfar pourra demander sa mutation, et si elle trouve une âme charitable pour prendre sa place, elle pourra peut-être connaître le bonheur ultime de se rapprocher de son mari et de ses enfants en se retrouvant, par exemple, à Foum Zguid. Ce cauchemar peut durer huit ans, la période de sa vie qu’elle doit à l’Etat pour l’avoir formée. Elle ne retrouvera sa liberté qu’à l’âge de quarante ans, la pauvre. Madame Jaâfar dispose de plusieurs options : elle peut soit faire déménager tout le monde à Assa et sommer son mari de se reconvertir dans l’informatique chamelière, soit installer une webcam et regarder ses enfants grandir via Internet. Elle peut aussi divorcer ou démissionner et abandonner son diplôme avec toutes ses années d’études. Zakaria Boualem a commencé par se dire que cette madame Jaâfar était une petite fille gâtée. Après tout, les gens de Assa ont besoin de psychiatres eux aussi - et peut-être même eux surtout - et il faut bien que quelqu’un y aille, non ? Eh bien, c’est là que l’affaire se complique, puisque madame Jaâfar, en fait, n’est pas vraiment à Assa. Elle s’y rend une fois par mois pour déposer un certificat médical bidon et rentre chez elle à Casablanca. Tout le monde fait ça, paraît-il, et tout le monde le sait. Nos médecins sont donc les citoyens les plus malades du pays. L’objectif, lui a expliqué Jaâfar, c’est de soigner les statistiques qui servent d’indicateurs de développement du pays. Pour avoir de bons chiffres de couverture nationale, il faut un psychiatre à Assa, et tant pis s’il n’y met jamais les pieds. C’est un détail.
Zakaria Boualem a découvert que nous sommes enfin arrivés à la phase trois de l’ère de la communication. Dans la phase un, on fait les choses correctement en espérant que la qualité parlera d’elle-même. On n’a jamais vu Beethoven acheter des panneaux de pub pour expliquer au monde entier que sa dernière symphonie était top. C’était la préhistoire. Dans la phase deux, on fait les choses juste pour dire qu’on les a faites. C’est le cas des entreprises qui donnent quelques couvertures aux miséreux et dépensent le triple en pages de pub pour le faire savoir. Dans la phase trois, on ne fait rien. On se contente de communiquer. On inscrit sur un papier qu’il y a un psychiatre à Assa, nos statistiques vont mieux et les malades d’Assa vont toujours aussi mal. On savait qu’il existait une réalité virtuelle, mais on vient de découvrir qu’elle était plus importante que le monde réel. C’est une découverte formidable… |