N°403
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

“Le manque de civisme me met hors de moi”
Abdeslam Aboudrar,
Président de l’Instance
centrale de prévention de la corruption (ICPC) (DR)

Antécédents

1950. Voit le jour à Salé.
1973. Décroche son diplôme d’ingénieur des Ponts et
Chaussées, Paris.
1974-
1979.
Est arrêté à Derb Moulay Cherif puis emprisonné.
1983. Dirige un bureau d’ingénierie publique.
1992. Quitte l’Administration et se lance dans le privé.
1996. Cofonde Transparency Maroc
1998. Intègre la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) dont il devient le numéro 2.
2008. Est nommé président de l’Instance centrale de prévention de la corruption (ICPC).

Le PV
Ses amis l’appellent toujours “camarade”. Abdeslam Aboudrar n’a pourtant plus grand-chose du bolchevik moyen, pas même la moustache. Il y a bien longtemps que le militant ultra-gauchiste a mué en libéral convaincu. Comme il aime à le répéter avec un certain sens de la formule, le Mur de Berlin est tombé dans sa tête dix ans avant de s’effondrer réellement en 1989. Et c’est aussi en 1979 que le marxiste repenti quitte la prison, où il croupissait pour délit d’opinion... A sa libération, le jeune homme repart de zéro, alternant job dans le privé et dans l’administration, pour finalement atterrir à la CDG. Dans la Makhzen bank, le néo-technocrate gravit les échelons jusqu’à devenir le numéro 2. Depuis un an, il est passé à autre chose pour devenir le Monsieur anti-corruption du Maroc. Hier ennemi public, aujourd’hui haut commis de l’Etat, comme beaucoup de ses “camarades”.

Smyet bakom ?
Aïssa Ben Mohamed.

Smyet Mok ?
Zahra Bent Ahmed.

Nimirou d’la carte ?
A 570472.

Comment se passe votre nouvelle vie à la tête de l’Instance centrale de prévention de la corruption ?
C’est une vie très studieuse, qui me prend même les week-ends.

Il y a un an, lors d’un premier interrogatoire, vous aviez promis de vous attaquer à la corruption dans tous les corps de l’Etat, même dans l’armée. L’avez-vous fait ?
Juste une précision : l’ICPC agit au niveau de la prévention de la corruption. Nous ne sommes donc pas dans la sanction. Nous réalisons des publications régulières et faisons le suivi du plan d’action de prévention de la corruption au niveau du gouvernement…

Beaucoup ont promis avant vous de s’attaquer à la corruption, sans résultat. Pourquoi devrait-on croire en vous ?
Ce n’est pas en moi qu’il faut croire mais en la nécessité d’agir. Et je pense qu’il y a eu du concret. La récente adoption des décrets d’application de la loi sur la déclaration de patrimoine est une avancée significative, car elle permet de détecter les enrichissements illicites.

Dans le dernier classement de l’indice de la perception de la corruption, le Maroc recule à la 89ème place. Vous n’avez pas l’impression de travailler pour rien ?
Non, car c’est un travail de longue haleine. En Asie, les expériences en matière de lutte contre la corruption n’ont été bénéfiques qu’au bout de 10 à 15 ans. Je n’ai pas pour habitude de casser le thermomètre pour dire qu’il n’y a pas de fièvre, mais il faut relativiser le classement de Transparency. Il y a de cela quelques années, nous étions 45èmes sur environ 80 pays. Aujourd’hui, nous sommes 89èmes sur à peu près 180 pays.

Comment expliquez-vous que nous figurions parmi les mauvais élèves du Maghreb en matière de lutte contre la corruption ?
Nous sommes moins bien positionnés que la Tunisie, mais cela peut s’expliquer par notre plus grande liberté de ton. Les Marocains parlent plus franchement de corruption.

A qui rendez-vous compte ?
A plusieurs personnes, notamment la primature, à laquelle nous sommes rattachés.

Entre nous, vous rendez vraiment compte à Si Abbas ?
Oui, bien sûr…

Et à Mohammed VI ?
Je rends compte à ses conseillers, oui.

On a l’impression que l’Etat ne peut pas, ou ne veut pas, protéger ceux qui dénoncent la corruption.
En fait, il n’existe pas de loi qui protège les témoins, ce qui fait que les gens ne se sentent pas en sécurité pour dénoncer.

Il paraît que vous militez pour le paiement des contraventions par chèque…
Exact. Il faut supprimer l’argent sur les routes. Les gendarmes ou les policiers ne devraient pas rester dans des postes fixes car ils prennent de l’assurance. Il faut aussi qu’il existe une brigade pour contrôler ces agents, en plaçant par exemple des inspecteurs en civil dans les bus, dont la mission consistera à contrôler les agents. Cela doit aussi être valable pour les hôpitaux, les préfectures, etc.

Votre livre de chevet, c’est Le Capital de Karl Marx ou Je suis riche et je le vis bien, merci ?
Ni l’un ni l’autre. Je lis beaucoup de livres, en arabe, en français et en anglais, notamment des ouvrages qui étudient l’évolution du monde, la crise internationale. Récemment je m’intéresse à la question du mérite, sur le plan philosophique.

Vous accepteriez de pistonner un ami, ou l’ami d’un ami ?
Je pense être connu pour être quelqu’un qui ne rend pas ce genre de service, même pas à ma famille.

De quel parti vous sentez-vous le plus proche idéologiquement ?
Sincèrement, aucun. J’avais beaucoup d’amis au PSU (Parti socialiste unifié), mais il s’agit d’individualités. Je suis un libéral convaincu, j’étais d’ailleurs un des premiers à défendre la privatisation de grandes entreprises publiques.

Donc vous êtes plutôt de droite ?
Non plus, je n’aime pas l’individualisme, souvent présent à droite.

Vous votez ?
Oui, presque toujours.

A qui avez-vous donné votre voix lors des communales ?
A quelqu’un de gauche. Je vote souvent USFP, PSU, PPS... pour des gens qui mettent en concordance ce qu’ils prêchent et ce qu’ils pratiquent.

Risque-t-on de vous retrouver à la tête d’un ministère, sous les couleurs du RNI ou du PAM ?
Non, je ne souhaite pas faire de politique partisane.

Pourriez-vous dire non à Sa Majesté s’il vous proposait un ministère de souveraineté ?
Ça ne se passe pas comme ça, vous le savez. On vous sonde d’abord. Je ne crois pas avoir le profil pour de tels postes.

Votre engagement à l’extrême gauche, si c’était à refaire ?
J’assume tout, je ne regrette rien. La police à Derb Moulay Cherif m’avait à l’époque demandé si je militais par conviction, si j’y croyais vraiment. Sous-entendu : “Si ce n’est pas le cas, on peut vous relâcher”. J’ai répondu : “J’assume”.

Beaucoup de vos anciens camarades ont témoigné de leur passé carcéral. A quand un livre ?
Si je devais le faire, ce serait un livre décalé. On a déjà parlé de torture, mais on a fait l’impasse sur le volet positif du passage en prison, cette capacité que nous avions à rire de l’adversité pour faire avancer nos idées.

Il paraît que vous êtes un vrai boute-en-train. Quand avez-vous ri pour la dernière fois ?
Oh je n’arrête pas, avec mes amis, on s’envoie vanne sur vanne. Je suis très porté sur les sketchs, j’aime le travail d’humoristes cultivés, comme Alphonse Allais, Thierry Le Luron, Raymond Devos...

Vous n’avez rien de plus récent ?
Si si, il y a Anne Roumanoff…et Hassan El Fad, voire Bziz, qui était très bon quand ses sketchs était
moins politisés.

La dernière fois que vous avez pleuré ?
A la mort de Driss Benzekri.

La dernière fois que vous avez été à découvert ?
J’essaye de ne jamais l’être, je déteste avoir des dettes. Je peux être proche du zéro, comme quand je dois payer les études de mon fils par exemple.

Votre dernière gueulante ?
Je suis plutôt du genre à me maîtriser. Mais je peux m’emporter contre quelqu’un qui ne fait pas la queue, le manque de civisme me met hors de moi.

 
 
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