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Edition. Les enfants de la darija
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LE MAG CULTURE



Par Fatym Layachi


Edition. Les enfants de la darija

(DR)

Un linguiste a traduit et adapté Le Petit Prince, classique
de la littérature mondiale, en darija. Pari audacieux et,
surtout, réussi.


Le jardin de l’Institut français de Rabat embaume l’air de l’odeur de l’herbe mouillée. Le soleil fait une apparition timide. Abderrahmane Youssi arrive. Veste sombre, regard profond, cheveux argentés. À l’âge de la retraite, alors que certains rêvent de calme et de repos, cet
universitaire rbati s’est engagé dans la défense et la promotion de la darija. En traduisant un chef-d’œuvre du patrimoine culturel mondial, Abderrahmane Youssi a voulu “faire rentrer la darija dans la grande littérature”. C’est ainsi que Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est devenu Al Amir Asghir.

Une langue à part entière
Abderrahmane Youssi ne cherche pas à justifier son choix. Le conte, déjà traduit dans plus de 180 langues, est là et se suffit presque à lui-même. Il existe aujourd’hui également en darija, sur 90 pages agrémentées des fameuses aquarelles oniriques de Saint-Exupéry. On y relit dans cette langue, que certains voudraient voir cantonnée à la rue, les valeurs universelles de l’amour, de l’amitié, de l’altruisme et de la solidarité, exactement comme dans la version originale. Et toutes les jolies phrases de ce conte qui s’est vendu à plus de 130 millions d'exemplaires à travers le monde. Quand on sait que les aventures du petit bonhomme blond ont été largement inspirées à Saint-Exupéry par l’immensité du désert marocain, cette traduction s’impose comme une évidence. Les rêves de l’aviateur deviennent ainsi accessibles à un plus grand nombre de Marocains.
Porté par les valeurs prônées par Le Petit Prince, Abderrahmane Youssi a voulu montrer qu’il était “possible” d’utiliser la darija comme une langue à part entière. Ce projet a trouvé sa raison d’être dans son envie de faire “l’expérience de l’écrit pour cette langue”. La beauté du texte et le mérite du projet ont convaincu les services culturels de l’ambassade de France de s’associer à cette initiative. Les difficultés de traduction ont été les mêmes que celles que rencontre n’importe quel traducteur adaptant un ouvrage vers sa langue maternelle. “Notre langue est infiniment riche”, soutient Youssi, rappelant la beauté du malhoun et des contes marocains. Ainsi, en lieu et place du cultissime “s’il te plaît dessine-moi un mouton”, Youssi propose “Afak a naâm ass r’sm lya khrouf”.
L’ouvrage, publié chez les éditions Ainï Bennaï, a été l’un des gros succès du Salon du livre de Casablanca, en février dernier. 3000 exemplaires s’étaient écoulés lors de ce week-end littéraire. Le livre est aujourd’hui épuisé, mais devrait revenir d’ici la fin de l’année en librairie. L’auteur a cette fois choisi de collaborer avec la jeune maison Saâd Warzazi Editions, qui lancera à cette occasion une collection dédiée à littérature en darija.

Une bataille de longue haleine
L’intérêt de Abderrahmane Youssi pour le dialecte marocain ne date pas d’hier. Étudiant dans les années 1960 au Royaume-Uni, il se retrouve alors exposé au multiculturalisme britannique, savant mélange de communautés et de langues. En 1968, les étudiants se révoltent et les slogans fleurissent en mai. Youssi, lui, commencera ses travaux de recherche universitaire sur la darija marocaine. Il publiera en 1992 sa thèse intitulée Grammaire et lexique du marocain moderne, deux des principales composantes qui, selon lui, font défaut au dialecte local. Encore aujourd’hui, l’universitaire rbati œuvre à la publication d’un traité d’orthographe de la darija pour que l’on écrive selon des règles précises, “comme pour n’importe quelle autre langue”, souligne-t-il. La question de l’écriture justement. Faudrait-il utiliser un alphabet latin où les chiffres prennent le relais comme c’est déjà le cas sur les écrans d’ordinateur et de téléphone portable ? Ou bien l’alphabet arabe ? Pour Youssi, la réponse est sans équivoque : il faut écrire avec l’alphabet arabe “pour ne pas dérouter les apprenants”, “pour maintenir une passerelle ente la fousha et la darija” et “pour garder l’héritage de l’arabe classique”. “Ne serait-ce que pour faire taire les opposants…” , ajoute-t-il le sourire en coin.
Youssi n’a nullement envie d’être pris pour un illuminé, ni de se battre contre des moulins à vent. Il cherche avant tout à porter un message à la société marocaine et à ses dirigeants. Pour lui, la réhabilitation du dialecte est un véritable projet de société. Selon le linguiste, la darija est l’unique solution pour résorber l’analphabétisme. “Avec la fousha, on aura beau alphabétiser. Au final, au lieu d’acquérir des connaissances, on luttera pour tenter d’apprendre une langue”. Il considère l’imposition de l’arabe classique dans l’enseignement comme responsable de la schizophrénie nationale. “Comment éduquer un enfant à qui l’on dit que ce qu’il apprend à la maison ne vaut rien”, se lamente l’universitaire. De telles prises de position ne peuvent mettre tout le monde d’accord. Des oppositions et des réticences, Youssi y a droit presque au quotidien. Il leur trouve comme excuse “200 ans de déni de soi”. “Depuis la Nahda au Moyen-Orient, les gens s’imaginent que la décadence du monde arabe est due à la fin de l’utilisation de l’arabe dit classique comme langue unique. Mais c’est faux ! Les langues communautaires ont toujours existé. Et elles continueront d’exister”, affirme-t-il. Et d’ajouter : “On ne peut faire abstraction d’une langue maternelle”. Au-delà du militantisme en faveur de la darija marocaine, Abderrahmane Youssi cherche également à réconcilier les Marocains avec la lecture. Force est de constater qu’on ne lit pas beaucoup au pays des conteurs.
En attendant, les radios nationales commencent à s’exprimer de plus en plus en darija. Et les personnages des telenovelas sud-américaines et autres séries turques font vibrer les cœurs des ménagères en dialecte marocain. Avec l’insolence de ceux qui savent qu’ils ont raison, Youssi se dit que “le pouvoir prendra le train en marche. Et s’appropriera les faits en dernière minute”. Et pour ancrer ce mouvement et faire école, Youssi vient de mettre en place à l’Université de Rabat un séminaire de traduction vers la darija. Il s’apprête, par ailleurs, à publier une version “darijaphone” de la Ballade du vieux marin du poète anglais Coleridge, autre figure de la littérature universelle.

Adaptation. Petit prince pour tous
Ce n’est pas la première fois qu’un linguiste marocain s’intéresse au Petit Prince. En 2005, l’ouvrage de Saint-Exupéry avait été traduit en berbère (Ageldun Amezzan) par Lahbib Fouad, chercheur à l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM). Le conte avait déjà été traduit en tamachaq (langue touarègue parlée au Sahel) au début du siècle dernier et en kabyle en 2004. “Ce qui m’a poussé à adapter ce conte dans ma langue maternelle est le fait que l’auteur y fasse parler le Petit Prince avec tantôt un serpent ou un renard, tantôt avec une fleur, un astre ou un volcan. Ce qui coïncide parfaitement avec la mythologie et la cosmogonie amazighes”, précise Lahbib Fouad. Seul bémol : l’impact de cette initiative a quelque peu souffert de l’utilisation de la graphie tifinagh, peu maîtrisée par une grande majorité du lectorat amazighopone qui avait, pour le passage à l’écrit, plutôt l’habitude d’utiliser l’alphabet latin ou arabe.

 
 
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