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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Tanger. Les démons du cinéma
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LE MAG CULTURE



par Malika Baridese

Tanger. Les démons du cinéma

Tous les genres cinématographiques trouvent leur public à Tanger. (SARAH KELLER, 2009)

Avec la disparition annoncée du cinéma Tarik, c’est une page qui se tourne à Tanger. La ville du détroit regorgeait autrefois de salles obscures mythiques, à l’instar de l’Alcazar et du Goya. Elle n’en compte aujourd’hui plus que cinq.


A Tanger, Abdeljalil Ouahabi a des soucis. Des rumeurs annoncent la fermeture prochaine du cinéma Tarik, dont il est propriétaire avec le Roxy. L’homme longiligne au visage maigre ne dément pas. “Les
recettes des quatre dernières années ont chuté. En 2008, seules 35 000 places ont trouvé preneurs”, explique-t-il. La faute à qui ? “Au piratage, aux paraboles et aux distributeurs laxistes”, répond-il sans ambages “Mais j’attends la fin de l’année pour dresser le bilan et trancher”. Ouvert en 1985 dans le quartier de Beni Makada, le Tarik a connu ses heures de gloire jusqu’en 1992. Spécialisé dans les films indiens, “le Tarik marchait bien. Nous vendions 200 000 entrées par an. Nous étions la deuxième salle du pays derrière le Rif de Marrakech”, confie, un brin nostalgique, Abdeljalil Ouahabi. Avant le cinéma Tarik, d’autres salles illustres avaient connu des problèmes et ont dû mettre la clé sous le paillasson. Que sont-elles devenues ? En lieu et place du défunt Mabrouk trône un centre d’appels et une mosquée a poussé près de l’ex-cinéma Maghrib. Aujourd’hui, elles ne sont plus que cinq salles à vivoter à Tanger : la Cinémathèque, le Paris, le Roxy, le Mauritania et le Tarik...

Aux origines, l’Alcazar
Pourtant Tanger aime le cinéma. Et la réciproque est aussi vraie puisque 200 films y ont été tournés. Depuis 1913, la ville du détroit a vu l’éclosion de quelque 13 salles. De l’Alcazar au Roxy, en passant par le Rif, elles ont toutes marqué l’âge d’or tangérois. Dans son livre Tanger, Regards sur le passé, I. J. Assayag relève que l’arrivée du cinéma dans la ville a été précédée par le succès des théâtres créés dans les années 1900 : Salon Impérial (1904), Théâtre Romea (1905), Théâtre de la Zarzuela (1910), Tivoli Théâtre (1913)… Le monde du spectacle délaissa progressivement ces scènes au profit du cinéma. Les premiers films muets sont ainsi projetés au Zarzuela et à l’Alcazar (1913), situé dans le Grand Socco. Pour la petite histoire, quand on voulu inaugurer, en octobre 1917, la première vraie salle de cinéma (Bombonera, ex-Tivoli) près du port, la pellicule prit feu. L’incendie détruisit l’établissement. Jusqu’en 1930, date à laquelle apparaissent les films parlants, l’Alcazar devient très populaire. Et quelques années plus tard, lorsque la ville s’étend hors des remparts, sur les hauteurs ensablées, de nouvelles salles sont créées : le Paris, le Rif, le Capitol, l’American, le Goya, le Vox, le Cervantes... Modernes, luxueuses et confortables, elles éclipsent l’Alcazar. “Dans ces cinés de la ville moderne, les films étaient projetés en première vision, avant de migrer vers les salles de quartier”, fait remarquer le critique de cinéma Ahmed Boughaba, qui prépare un livre sur le sujet.

Entre cosmopolitisme et militantisme politique
Tutoyant l’Europe, Tanger se prit de passion pour le Septième art. Le statut international de la ville avait permis un tel brassage de population que, dès les années 1960, chaque salle avait son public. Au Goya, on allait voir les films espagnols ; au Paris et au Mauritania, c’étaient les productions françaises ; le Mabrouk et le Rif passaient les comédies égyptiennes et le Vox s’était spécialisé dans les mélodrames indiens. Pourquoi indiens ? “Dans nombre de magasins d’électroménager de la ville, les vendeurs étaient originaires d’Inde”, précise Ahmed Boughaba. Même les films sud-américains trouvaient leur public, rappelle le critique. Les Tangérois s’entichaient pour les aventures de Quantifla, personnage mexicain opérant dans le même registre que Charlie Chaplin et Buster Keaton. Ses films n’étaient distribués qu’à Tanger et Larache.
Dans un contexte marqué par la Guerre froide, Tanger a choisi son camp. “On pouvait voir les films du monde entier. Sauf ceux du bloc soviétique”, note Ahmed Boughaba. “Pour voir des films communistes comme Le Cuirassé Potemkine ou Octobre, il fallait se rabattre sur les ciné-clubs”. Celui de Tanger était l’un des plus actifs du Maroc. Les jeunes y allaient pour discuter, aiguisant très tôt leur sensibilité politique. “On allait aux centres culturels espagnol, français ou encore américain voir les films en 16 mm, en version originale non sous-titrée. On y a découvert Z, Sacco et Vanzetti ou Etat de siège, des films français, des films d’auteur, etc. Les enfants entraient gratuitement. On baignait littéralement dans le cinéma”, se souvient Ahmed Boughaba, nourri au biberon du militantisme. “Au lycée, notre professeur nous récompensait par des tickets de cinéma de 1ère catégorie. C’était comme entrer au paradis”. De même, hommes et femmes se pressaient à la fin des années 1950 au Rif pour voir les films égyptiens. “Avec le panarabisme ambiant, aller au Rif c’était défendre la cause arabe. Il fallait y voir un symbole de libération, surtout dans le contexte du colonialisme”, estime le critique. Tanger exhalait alors un parfum d’effervescence. “Le cinéma était le lieu indispensable de la distraction et de la culture”, ajoute Ahmed Boughaba. Epoque dorée où les films étaient d’abord projetés dans la ville du détroit avant d’accéder à l’arrière-pays. Les Tangérois, veillant le soir et dormant le jour - héritage de la tradition espagnole -, allaient tard la nuit au cinéma pour s’évader dans des salles combles et “éblouissantes”. “A Tanger, on ne pouvait qu’être cinéaste ou critique”, s’enflamme Ahmed Boughaba. Tanger imitait alors Nougaro et chantait : “Sur l’écran noir de mes nuits blanches, je me fais du cinéma…”

La lente agonie des cinémas
A partir de 1970, le durcissement du régime a placé le monde de la culture sous une chape de plomb. “Tanger était de tout temps à gauche. La fédération des ciné-clubs suivait la ligne gauchiste de Ilal Amam, quand l’Union des écrivains (UEM) était proche de l’USFP”, explique Ahmed Boughaba, qui sera emprisonné pour son activisme agitprop. Aux conséquences désastreuses de la répression politique, se sont progressivement ajoutés des problèmes de gérance. Le spécialiste ne mâche pas ses mots : “C’est la marocanisation des salles en 1973 qui a tué le cinéma. Les nouveaux patrons cherchaient le profit immédiat, n’ont pas entretenu leurs salles et n’ont pas fait d’effort de programmation pour leur clientèle. Tous ces malheurs ont coïncidé avec l’arrivée des cassettes VHS, DVD piratés et des paraboles dans les années 1980-1990”. La triste suite on la connaît. Les salles ont fermé les unes après les autres. Le Rif semblait suivre la même voie, lorsqu’en 2001 il est mis en vente. Mais l’artiste Yto Barrada refuse de sombrer dans le fatalisme et rachète, avec le producteur français Cyriac Auriol, le bail du vieux cinéma en 2004. Aidée par des fonds publics et des dons privés, elle a rénové la salle, avec le défi de recréer l’atmosphère du Tanger des fifties tout en dotant le lieu d’un équipement moderne. En février 2007, la Cinémathèque de Tanger voit le jour. Pionnière du genre, la salle est très vite devenue un lieu culte. “Notre objectif est de promouvoir les cinémas du monde entier. Nous diffusons des genres peu montrés comme le documentaire, le court-métrage et des rétrospectives de films classiques marocains et étrangers”, indique Léa Morin, directrice adjointe. Et de poursuivre : “La Cinémathèque est un lieu vivant de cinéma qui permet des rencontres avec des réalisateurs, organise des ateliers, etc.”. L’association a pour mission d’offrir aux enfants et aux jeunes de la ville une culture cinématographique. Pour Léa Morin, il s’agit “d’inventer le public de demain”. Le ciné-club destiné aux jeunes comptait 700 membres en 2008.
En 30 ans, 200 salles ont fermé au Maroc, avec une faillite accélérée ces cinq dernières années. Il n’existe plus que 50 salles dans le pays alors que, paradoxalement, la santé du cinéma marocain est bonne. Quinze films nationaux sortent chaque année, parmi lesquels de très bonnes oeuvres. “Nous sommes arrivés à un point catastrophique pour tout le monde : réalisateurs, exploitants, distributeurs, acteurs, etc., avoue Léa Morin. Le CCM a pris conscience de la situation et lancé un vaste projet pour redynamiser le secteur. Un fonds est destiné désormais à la rénovation des salles. Espérons que cela fera bouger des investisseurs privés. Mais chaque salle doit aussi s’impliquer”. Cela sera-t-il suffisant pour sauver les salles obscures d’une mort programmée ?

Zoom. Les salles qui “résistent”

La Cinémathèque de Tanger (Cinéma Rif, ancien Rex)
Parmi les salles existantes, elle fait figure d’ovni. Située au cœur du Grand Socco, elle a ouvert en février 2007, après deux ans de rénovation, au sein du cinéma Rif, mythique salle des années 1930 (baptisée alors le Rex). Les architectes ont réussi le tour de force d’allier techniques de pointe et décor rétro. Salle “Art et Essai” avec des films d’auteur de tous les pays, la Cinémathèque dispose de deux salles (300 et 50 fauteuils). Bien plus qu’une simple salle obscure, elle anime un ciné-club pour enfants, des ateliers, des
master classes et dispose d’une salle de montage, d’une bibliothèque et d’un café. La salle diffuse des genres peu montrés, sans oublier des films récents.

Cinéma Mauritania
Construit dans les années 1950, le Mauritania est doté d’une architecture singulière. La salle a traversé les époques et conservé au fil du temps un certain cachet. On y projette des films indiens ainsi que des superproductions égyptiennes et américaines. Sa salle de 1000 places, équipée d’une scène, accueille parfois des spectacles. Mais le bâtiment est mal entretenu.

Le Roxy
Mythique salle de Tanger ouverte dans les années 1930. Situé en plein centre-ville, près du lycée Régnault, le Roxy attirait à ses débuts une clientèle aisée friande de films américains et européens. “On se croyait dans un palais, un lustre gigantesque ornait l’entrée, se remémore Ahmed Boughaba. On allait voir les affiches et on savait quels films allaient arriver dans nos quartiers”. Dans son unique salle, le Roxy projette actuellement des films égyptiens et marocains, ainsi que certains blockbusters américains en sortie mondiale.

Le Paris
Salle incontournable à Tanger, le Paris mise sur une programmation d’actualité en proposant, en sortie nationale et internationale, de grosses productions, et plus particulièrement des films américains et égyptiens. Construit en 1937, il a su faire évoluer régulièrement sa salle afin de garantir au public une bonne qualité de son et d’image.

Cinéma Tarik
Ouvert en 1985, dans le quartier populaire de Beni Makada, le Tarik a connu ses heures de gloire jusqu’en 1992, allant jusqu’à enregistrer des pics à 200 000 entrées par an. Il s’est très tôt spécialisé dans les films indiens. Comme le Mauritania et le Paris, le Tarik n’attirait que des hommes à cause de sa mauvaise réputation de salle fumeur au confort sommaire. Ses jours sont comptés…

 
 
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