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Par Ayla Mrabet
Culture. Coups de théâtre
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Les acteurs Saïd Bey et
Imane Reghay sur la scène
de Dabateatr Citoyen.
(MAHA SANO ET TAIB REGUIB)
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Depuis octobre 2009, Dabateatr Citoyen fait revivre l’art contemporain sur les planches. Zoom sur un projet ambitieux qui n'a pas fini de surprendre et d'innover.
Une semaine par mois, la salle Gérard Philippe, à Rabat, vit au rythme des spectacles et applaudissements de Dabateatr Citoyen et son public. Plateforme, résidence, laboratoire pluridisciplinaire, appelez ça comme vous voudrez : Dabateatr Citoyen est une, sinon la bouffée d'air artistique de la capitale. De la musique, de la danse, de l'art vidéo, des |
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lectures et du théâtre, évidemment. Les quelque 127 sièges de la salle gracieusement prêtée par l'Institut français de Rabat sont, la première semaine de chaque mois, systématiquement remplis. Une vingtaine de spectateurs supplémentaires s'arrangent pour se trouver un coin d'escalier. Les fidèles sont à leur place, les novices viennent découvrir, débattre, changer d'air. Une vingtaine de dirhams pour le citoyen lambda, la moitié pour l'étudiant. Ça vaut le coup, pour l'esprit et le porte-monnaie.
Patchwork artistique
Dabateatr Citoyen met en scène un programme éclectique et expérimental. Le premier soir, c'est Daba Musica qui donne le la : des musiciens en fusion, des groupes de jazz, de musiques du monde ou autres viennent offrir un live unique et intimiste. Le lendemain, place aux arts vivants : danseurs, vidéastes, chorégraphes ou autres performeurs invitent le spectateur à voyager, par l'image ou par le corps. Vient ensuite le temps du débat ou de la lecture, avec, en alternance, Deba'teatr, où un intellectuel et un créateur débattent d'un thème aux côtés du public, et Lecture plaisir, une mise en espace d'un choix de textes d'un auteur à faire découvrir aux spectateurs. Il y a aussi la soirée tremplin, appelée Scène pour tous, où une troupe confirmée (ou pas) s'invite sur scène pour montrer sa création et en discuter après le spectacle. Mais le vrai produit-phare de la résidence Dabateatr reste L'Khbar f'lmasrah : deux soirs par mois, les textes de Driss Ksikès (et lors des prochaines éditions, ceux d'Imane Zerouali), inspirés par l'actualité médiatique, sont moulés dans une pâte théâtrale, offrant un résultat burlesque, absurde mais cinglant à chaque fois, et mis en scène par Jaouad Essounani. “Ni une version marocaine des guignols ni une série de sketchs sur l'actualité”, précisent en chœur Jaouad et Driss. “Ce qui m'intéresse, c'est l'humain, l'émotion qui peut se dégager. La finalité n'est pas de donner une information aux gens, mais de présenter des situations-types dans des moules théâtraux”, résume le dramaturge.
Une troupe, mille projets
La genèse de Dabateatr remonte à 2004. L’idée de cette compagnie a d’abord germé dans l'esprit du jeune metteur en scène Jaouad Essounani. “A l'époque, on nous parlait de théâtre identitaire, de patrimoine, de folklore, du théâtre d'hier”, explique Jaouad. “Le théâtre est d'abord un théâtre du “je”. En arabe, quand tu dis Ana, la suite c'est A3oudou billahi min 9awlati ana (que Dieu nous préserve du “je”). Dabateatr, c'est réconcilier son ‘je’ et son présent, sans s'attarder sur un passé nostalgique et un futur fantasmé. De toutes les manières, on n'a que ‘Daba’ à offrir”, philosophe Jaouad. En pratique, la compagnie Dabateatr (comprenant Amine Ennaji, Jamila Elhaouni, Saïd Bey, Imane Reghay et plus récemment Faissal Azizi) a réussi à dépasser les problèmes de toute jeune troupe - l'argent, le doute et autres questionnements personnels et artistiques - pour enfin produire une dizaine d'excellents spectacles : “Crashland”, “Chemâa” (adaptation de “la jeune fille et la mort” d'Ariel Dorfman), “D'hommages!”, et, dernier en date, “Il/Houwa”, réalisé par Jaouad Essounani et écrit par Driss Ksikès.
Elitaire mais égalitaire
Dabateatr Citoyen, c'est justement la rencontre de Driss et Jaouad, il y a quatre ans, soldée par une première collaboration, avec “Il/Houwa”. “Nous avions les mêmes envies, la même vision de ce que devrait être le théâtre au Maroc”, confie Jaouad. La compagnie Dabateatr ne jure que par un théâtre “élitaire pour tous”. Soit, mais le dramaturge Driss Ksikès y ajoute la notion de citoyenneté : échanger avec un public, le confronter à un laboratoire où se côtoient artistes, écrivains, danseurs et metteurs en scène. Fixer un rendez-vous, stimuler l’imagination et laisser la place aux critiques. Pour cela, un lieu : la salle Gérard Philippe. “Le projet Dabateatr Citoyen est porté par plusieurs personnes qui ont déjà collaboré avec l'Institut français de Rabat”, explique Driss Ksikès. “Nous avons signé un partenariat sur deux ans, reconductibles”. En plus de la salle, les Dabatéatreux ont accès, trois fois par semaine, au studio Jacques Tati pour leurs répétitions et disposent d'un bureau pour les réunions. Parce qu'entre-temps, Dabateatr est passé du statut de troupe à celui d'association. “Le bureau compte treize personnes, dont Jaouad, qui en est le directeur artistique, et moi-même en tant que directeur technique”, précise Driss Ksikès. “Nous comptons à nos côtés les anciens de la troupe comme Amine Ennaji, par exemple, des nouveaux venus, comme la chorégraphe Salima Moumni, et des administratifs”. En somme, s'ajoutent aux créateurs des personnes qui ont le souci de rationaliser le projet, avec des chargés de communication et tout le toutim. D'ailleurs, certains acteurs assument d’autres missions, sous l'aile protectrice de Maha, directrice générale de la coordination. Preuve en est avec Faissal Azizi, qui apprend le métier de chargé de communication : “Dabateatr n'a pas fait de moi qu'un comédien, je me frotte désormais à des responsabilités qui me serviront probablement plus tard. Je suis toujours dans le bain, puisque je participe aussi musicalement aux créations Dabateatr. C'est là l'essence même du projet : découvrir et toucher à tout”.
Quand le théâtre renaît de ses cendres
Si le théâtre marocain s'est enlisé dans une logique de subventions depuis des années, que les comédiens se sont confinés aux rôles “d'amuseurs publics”, dixit Jaouad, Dabateatr a su dépasser cet archétype. La réussite du projet tient à son éloignement du divertissement au premier degré et à son attachement à une culture faite d'exigence, de passion et de libertés. “Il faut respecter l'intelligence du public”, insiste Driss Ksikès. Ne pas se contenter d'amuser, mais nourrir l'esprit, créer l'envie, la constance et la fidélité. Et ça marche. La sauce prend, mais ce n'est pas une fin en soi pour les faiseurs de Dabateatr. “Nous voulons passer à un autre palier de création”, explique le dramaturge. “Il faut comprendre que le théâtre n'est pas un art patrimonial, mais bel et bien un art vivant, un art aux aguets”. Le résultat du laboratoire Dabateatr Citoyen sera utilisé dans les prochaines créations de la troupe de Dabateatr, que ce soit en termes de collaborations, de textes, d'acteurs. Des best-of sont déjà concoctés et présentés, comme à Bruxelles il y a moins d'un mois. Fatym, jeune actrice, a fait partie du voyage, qu'elle considère comme un “joli cadeau”, et compte désormais parmi la famille Dabateatr, aux côtés de Saïd Bey, qui se dit “lié à vie à Dabateatr’”. “Dabateatr, c'est fou, fougueux, foudroyant”, résume Jaouad. Des gens qui donnent de leur temps, leur énergie et leur sueur. “J'espère que d'autres, plus tard, prendront le relais. Mon rêve, c'est de fonder une sorte d'équipe nationale de théâtre contemporain au Maroc”, dit-il en plaisantant à moitié. “Dabateatr, c'est tout ce que le petit gamin de Sefrou que j'étais a rêvé de faire un jour”. Pari gagné. |
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Survie. Finances citoyennes
En attendant les sponsors, on peut se demander comment survit le projet Dabateatr. Jaouad Essounani compare le fonctionnement financier de l'association au “Daret”, cagnotte tournante utilisée dans les quartiers populaires. “C'est avec Daret que j'ai grandi”, se souvient le gamin de Sefrou. Là, c'est le capital humain et social qui comble les brèches, en l’absence des subventions. Les tickets coûtent 10 DH pour les étudiants, 20 pour les adultes. C'est presque rien, mais ça apprend à dépasser cette culture de la gratuité qui tue le théâtre et l'art à petit feu. Il existe également une formule d’abonnement de trois mois, le “passeport citoyen”, mis en vente à partir de 500 DH. Le souscripteur peut faire des dons, offrir plus que la somme minimum fixée. “Faire participer le spectateur à la création, faire en sorte qu'il soutienne nos projets nous permet de défendre notre indépendance”, explique Driss Ksikès. Quant aux cachets, ils sont minimes. “Nous arrivons à assurer le défraiement des artistes et à faire en sorte que la trésorerie de Dabateatr ne soit pas vide en partageant la billetterie", précise Maha, directrice de coordination. Le calcul est vite fait : Dabateatr fait des miracles avec moins de 2000 dirhams par soir. "C'est l'amour de la scène et du théâtre qui nous anime", assure-t-elle. Chapeau bas. A Dabateatr Citoyen s'ajoute, depuis début janvier, la formation trimestrielle DabaTelier : dans la salle Jacques Tati, les professionnels de la troupe dispensent des cours de théâtre, en français et en darija, pour petits et grands. Les prix varient de 800 à 1500 DH et les inscriptions sont déjà ouvertes. Une autre manière de s'ouvrir au théâtre et d'aider l'association. |
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