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Par Zoé Deback
Mémoire. Adieu Corbès
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Des membres de la famille Afekouh sur le tarmac de l’ancien aéroport d’Anfa. En 1973, 7 membres de
cette famille ont transité par le Corbès. (Z.D./TELQUEL)
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Le site du “Corbès”, à Casablanca, où ont été entassés des centaines d’opposants politiques et leurs familles de 1973 à 1974, est en passe d'être transformé en zone urbaine ultra-moderne. Retour sur l’histoire d’un lieu de triste mémoire..
Pendant les années de plomb, il y avait les prisons pour ceux qui avaient la chance de passer en jugement. Il y avait les bagnes secrets pour ceux qu’on voulait faire lentement disparaître de la surface de la |
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terre. Mais, pour ceux dont on ne savait trop que faire, il y avait les “dépôts”. Le plus important reste sans aucun doute l’ensemble de hangars de l’aérodrome d’Anfa, lieu-dit “Laya” puis “Corbès” (appellation qui, selon certains détenus, vient du mot dialectal kourbiss, signifiant “gouffre” ou encore “dépotoir”), à Casablanca.
Construits dans les années 1930, ces anciens ateliers de réparation pour avions ont été utilisés durant la première moitié des années 1970 comme centre de détention, notamment aux lendemains du soulèvement de Moulay Bouazza en mars 1973, pour y “entreposer” des centaines de personnes arrêtées dans tout le Maroc. Il s’agissait de tous ceux que, pour une raison ou une autre, le pouvoir ne voulait pas faire passer dans les prétoires, ou du moins pas dans l’immédiat : des militants de gauche contre lesquels il n’y avait aucune preuve, des proches des insurgés de l’Atlas… Parmi eux, beaucoup de détenues, “car il ne fallait pas que l’opinion publique se rende compte que des femmes aussi étaient arrêtées”, explique Mohamed Azrhar, ancien militant de l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Arrêté en même temps que ses deux sœurs et torturé comme elles à Derb Moulay Chrif, il sera transféré dans un camp militaire, tandis qu’elles échoueront au Corbès.
Les yeux bandés pendant un an
Ce qui frappe dans tous les récits de survivants, c’est l’incommodité extrême de la position qu’on imposait à leur corps. Dans chaque hangar d’environ 100 m? (8 m sur 12) s’entassaient entre 100 et 200 personnes, toujours assises ou couchées sur le sol froid, munies d’une unique couverture élimée. Les détenus avaient en permanence les mains menottées et les yeux bandés : celui qui était pris avec son bandeau soulevé était sauvagement battu. De jour comme de nuit, les lumières étaient maintenues allumées, empêchant les détenus de dormir.
Et, surtout, il était strictement interdit de parler. A vrai dire, tout était interdit. Il fallait supplier les gardiens (qui se faisaient appeler “Haj”) pour se mettre debout quelques minutes ou aller aux toilettes. “On était obsédé par ces menottes, et au bout de quelques mois, on avait trouvé des astuces pour pouvoir dormir sans elles, témoigne Salah Saâdallah, un ancien responsable de l’UNFP qui a connu la torture de Derb Moulay Chrif en 1963 puis en 1973. Les menottes rouillaient et, avec un peu de chance, on arrivait à les casser d’un coup sec sur le mur. Pendant la journée, on faisait semblant de toujours les avoir. Mais si on se faisait prendre, ils nous menottaient deux par deux. Après 6 mois, la première fois qu’on a eu de la viande, on a même fabriqué des clés avec les os”.
Le Corbès, c’était aussi une saleté extrême et les ravages des puces et des poux. “Nous n’avons pas vu de savon pendant 6 mois, se rappelle Zahra Azrhar, arrêtée en mars 1973 avec son frère et sa sœur Jmiâa parce qu’ils étaient en contact avec Omar Dahkoun (un des leaders exécutés suite aux événements). Nos têtes avaient laissé sur le mur des marques sombres, que les gardiens prenaient comme repères pour nous compter plus facilement”. Côté nourriture, les hangars d’Anfa n’avaient rien à envier aux mouroirs les plus célèbres du royaume. Un bout de pain le matin, un bol de vermicelles à l’eau midi et soir. Difficile d’imaginer pire. Ce traitement a pourtant duré pendant des mois, et pour certains jusqu’à un an et demi. Au moins une vingtaine de personnes n’y survivront pas.
Mais ce qui rendait la détention au Corbès si inhumaine, semble t-il, c’était la rareté des échanges avec les compagnons d’infortune. “Je savais à peine qui était à mes côtés, raconte Ali Manouzi, 98 ans, le patriarche d’une célèbre famille de gauche, arrêté le 19 mars 1973 pour son appartenance à l’UNFP. A force de ne rien voir, j’avais plutôt l’impression d’être tombé au fond d’un puits et d’attendre que quelqu’un vienne m’en sortir”.
Les hangars recevaient régulièrement la visite de personnes importantes, sans que les détenus sachent bien lesquelles, puisqu’on les obligeait alors à se couvrir entièrement la tête. Mais Zahra Azrhar assure qu’un jour elle a vu Hassan II, alors qu’elle avait été placée à l’écart des hommes avec une douzaine d’autres femmes. “On a entendu les gardes crier : ‘le maâlem (patron) est arrivé !’, raconte-t-elle. Moi j’ai réussi à me placer de façon à voir par-dessous ma couverture, et j’ai bien reconnu le roi, comme sur les portraits mais en uniforme et avec une casquette militaire. Il marchait d’un pas sec et posait des questions : ‘Combien de femmes, Combien d’enfants ?”’.
La vérité sort de la bouche des enfants
Apparemment, il y aurait eu une trentaine de femmes et enfants. Et les hommes ? Selon les estimations de l'Instance équité et réconciliation, le Corbès aurait vu passer entre 500 et 1000 citoyens en tout. Si l’année 1973 a dû leur paraître atrocement longue, l’existence du centre est relativement éphémère puisque les derniers occupants, dans le cadre des rafles de Moulay Bouazza, en sont partis fin 1974, dispatchés dans les prisons de leur région d’origine, pour la plupart jugés par la suite. Les hangars ont retrouvé leur vacuité d’antan. Depuis, plusieurs victimes du Corbès sont revenues, seules ou en petits groupes chapeautés par le Forum vérité et justice. Toujours de l’extérieur : même l’association n’a pu avoir l’autorisation d’entrer dans l’ancien aéroport. Des sit-in ont même été organisés, où l’émotion primait sur l’identification réelle des lieux : comment reconnaître de loin des hangars qu’on n’a jamais vraiment vus de près ?
Pourtant, il existe quelques témoins précieux : ce sont les enfants, les seuls à ne pas avoir eu les yeux bandés. Ainsi, M’barek Afekouh avait 14 ans lorsqu’il a transité par le Corbès, fin mars 1973, en compagnie de 7 membres de sa famille âgés de 1 à 65 ans. Comme tous les siens, ce garçon allait payer cher le fait d’être le fils de son père, Alla Afekouh, un mokhazni du palais royal de Fès impliqué dans le soulèvement. Toute la famille sera ensuite transférée vers un centre de détention secret, un asile de Al Hank à Casablanca.
M’barek se souvient avoir marché longtemps, à la descente de l’avion, vers “un ensemble de 5 à 7 hangars placés à angle droit et reliés par des passages couverts”. La famille entre alors dans une enfilade de trois hangars : “Nous avons été fouillés dans le premier, au niveau d’un comptoir, puis on nous a laissés par terre dans le second. Un garde a fini par accepter de m’emmener aux toilettes, c’est là que j’ai vu, dans le troisième hangar, des centaines de personnes accroupies”. Les enfants ont remarqué un autre détail : le ciment est encore frais en plusieurs points de ces bâtiments délabrés, notamment au niveau des toilettes. Preuve que le Corbès a été “retapé” à la hâte pour recevoir le flux de personnes arrêtées dans tout le pays.
Une partie de la famille Afekouh a accepté de retourner sur les traces de ce jour de mars 1973 où ils ont débarqué d’un avion à l’aérodrome d’Anfa. La mère avait les yeux bandés, mais Yamina (12 ans à l’époque) et Driss (alors 5 ans), avaient tout observé, comme leur aîné M’barek. En l’absence fortuite de vigile, les voilà sur l’ancienne piste d’atterrissage. Les souvenirs commencent à affleurer et ils refont instinctivement le trajet vers un groupe de bâtiments et de hangars à moitié cachés par la végétation, avant d’être priés de rebrousser chemin par un gardien soudain zélé.
Etait-ce bien là qu’on les avait emmenés? Difficile à dire… Vu le manque d’empressement de l’Agence urbaine à communiquer, il n’est pas aisé de savoir précisément si les hangars du lieu-dit « Corbès » (ou une partie d’entre eux) ont déjà été rasés dans le cadre du projet immobilier lancé en 2006. Ils le seront, de toute façon, n’en déplaise au Forum, qui avait demandé la transformation du Corbès en un site qui perpétuerait la mémoire des exactions qui s’y sont produites. A la place, le terrain sera englobé dans un gigantesque complexe urbain signé par un architecte français (voir encadré). On peut parier qu’aucune plaque commémorative n’y égrènera les noms de ceux qui sont morts ou ont souffert à cet endroit 40 ans auparavant. |
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Immobilier. Un projet en suspens
Voilà 4 ans que la délocalisation des dernières activités militaires de l’ancien aéroport d’Anfa a été décidée, libérant une zone de 350 ha. Une filiale de CDG Développement, l’Agence d’urbanisation et de développement d’Anfa (AUDA) a été spécialement créée en 2006 pour gérer l’aménagement de ce “gâteau” foncier, fait essentiellement de propriétés publiques. Un concours d’architecture est lancé. Parmi les contraintes du projet, les concepteurs doivent “respecter la mémoire du site”… mais il s’agit en fait d’aviation, pas de droits humains. En 2007, c’est un cabinet d’architecture français (Reichen) qui remporte le gros lot. Il prévoit une sorte de Central Park à la new-yorkaise, entouré de “villages” consacrés à l’habitation (10 000 logements), aux affaires (1 million de m2 de bureaux), au commerce ou aux loisirs. Sans oublier un “centre multimodal passagers” le reliant au réseau ferroviaire et au tramway. Il a aussi été question d’une université. Bref, un rêve de “mixité urbaine”. Mais l’AUDA, contactée, n’a pas voulu communiquer sur le début des travaux. Il semble que l’apurement du foncier et la libération de la zone par démolitions, entamée en 2008, traînent toujours en longueur… |
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