|
Par Fahd Iraqi
“Les islamistes portent un projet répressif”
|
Khadija Rouissi, pésidente de l’association Bayt Al Hikma (AFP)
|
|
|
Antécédents
| 1963. |
Naissance à Casablanca. |
| 1964. |
Enlèvement de son frère Abdelhak. Son cas n’a toujours
pas été élucidé. |
| 1989. |
Naissance de son fils Yassine. |
| 1999. |
Membre fondateur du Forum vérité et justice. |
| 2007. |
Création de l’association Bayt Al Hikma. |
| 2008. |
Rejoint le bureau national du PAM. |
|
|
Le PV
Khadija Rouissi est une habituée des interrogatoires. Dès que le magnétophone se met à tourner, elle se met à chercher sa carte d’identité nationale. Elle n’est pas du genre à se rappeler les codes barres. Normal, sa mémoire est déjà prise par autre chose. L’ex-secrétaire générale du Forum vérité et justice connaît tous les groupuscules ayant été victimes d’exactions de droits de l’homme. C’est sans doute ce qui lui a valu de faire partie de l’Instance équité et réconciliation (IER) et son poste actuel de chargée de mission au Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH). “C’est Si Driss (feu Driss Benzekri) qui m’a installée ici”, nous explique-t-elle en faisant référence à son minuscule bureau.”Il voulait que je sois près de lui”, poursuit-elle en pointant la porte communicante avec le bureau de Sayed Arraïss. Eh oui, Khadija est devenue une fonctionnaire résidente rbatie : tailleur, talons aiguilles et iPhone. Ça n’enlève rien à son engagement, ni à ses valeurs. Son discours politique, lui, s’est un peu aseptisé. C’est ce qu’on appelle prendre de la bouteille ?
Smyet bak ?
Hassan Rouissi.
Smyet mok ?
Lalla Fatima Skalli. Et elle tient beaucoup au terme Lalla.
Wakha… Nimirou d’la carte ?
BE 58376.
Vous devinez pourquoi vous faites encore une fois l’objet d’un interrogatoire ?
Je suppose que c’est au sujet de la dernière polémique avec Raïssouni. Mais j’espère qu’on abordera d’autres sujets.
Commençons par l’événement. Bayt Al Hikma appelle à l’abrogation de la loi interdisant la vente d’alcool aux musulmans. Vous avez du mal à vous faire servir un verre au restaurant ?
Cette loi n’est heureusement pas appliquée. Tout Marocain peut acheter librement de l’alcool. Mais laisser passer une fatwa qui incrimine les enseignes de distribution vendant l’alcool peut être dangereux. Ces avis de muftis de la 25ème heure doivent tout simplement cesser. Seule l’instance scientifique du Conseil des ouléma est habilitée à émettre des fatwas.
Que répondez-vous à Raïssouni quand il vous demande de revenir dans le chemin de Dieu ?
C’est décevant de limiter le débat à ce genre d’argument. En appelant à abroger la loi sur la vente d’alcool, Bayt Al Hikma veut ouvrir le débat sur la question. Interdire la vente ne sert absolument à rien. Cela ne peut que favoriser le trafic ou encore pire la production artisanale -comme cela se fait dans certains pays arabes- avec tous les risques sanitaires que cela implique.
Donc pas besoin de loi…
La législation doit surtout renforcer la protection des mineurs et réprimer davantage la conduite en état d’ivresse, et surtout mettre le paquet sur les campagnes de sensibilisation sur les dangers d’une consommation abusive d’alcool.
Alcool, homosexualité, ramadan… vous ne cherchez pas des poux dans la barbe des islamistes ?
Nous croyons seulement qu’une société démocratique doit être construite sur des valeurs communes. Et ce sont les islamistes qui nous provoquent. Rappelez-vous ce qui s’est passé à Ksar El Kébir. Les islamistes ont appelé à manifester dans les quatre mosquées de la ville contre un prétendu mariage homosexuel. Résultat : ils n’ont même pas su encadrer leurs militants et ça a tourné au lynchage.
Eh ben, vous ne les portez pas trop à cœur ?
Je suis contre tout projet réactionnaire. Et ils ne sont pas tous portés par des islamistes. Mais il faut avouer que ces derniers ont tendance à véhiculer un projet épressif. Aujourd’hui, ils s’attaquent à des sujets basiques, mais demain ça risque d’être plus grave.
Vous n’êtes pas un coup alarmiste ?
ça n’arrive pas qu’aux autres. Nos voisins algériens pensaient eux aussi qu’ils étaient immunisés contre des choses pareilles.
Ce discours doit beaucoup plaire au sein de votre nouvelle famille politique, le Parti authenticité et modernité (PAM), qui ne cesse de fustiger les islamistes ?
Le PAM est pour un projet de société, il n’est contre personne. Ça lui arrive de critiquer beaucoup d’autres choses qui ne marchent pas. Mais il est normal qu’il monte au créneau quand certains partis utilisent la religion à des fins politiques.
Vous avez quitté Annahj Addimocrati pour rejoindre le nouveau parti d’El Himma. On ne vous connaissait pas spécialiste du grand écart ?
Je ne suis pas passée d’un extrême à l’autre. Je suis restée plus de 10 ans sans appartenance politique depuis que j’ai quitté Annahj en 1998. En plus, je n’ai jamais renié mes convictions. Les principes et les valeurs auxquels je crois ne changeront jamais. L’outil politique peut changer s’il est plus efficace.
Qu’avez-vous gagné avec ce nouvel instrument politique, comme vous le qualifiez ?
J’ai d’abord intégré le Mouvement pour tous les démocrates. J’étais séduite par l’idée d’un mouvement qui réfléchit aux valeurs démocratiques. Mais nous sommes arrivés à la conclusion que pour mieux agir il fallait bien un outil politique qui porte et concrétise notre projet de société.
Alors, quel est le projet de société du PAM en une phrase ?
Modernité, démocratie et proximité avec les citoyens. C’est aussi l’Etat de droit et le bon fonctionnement des institutions.
Ce sont là des slogans scandés par tous les partis…
Oui, mais nous donnons du contenu à ces principes. Et vous pouvez vous référer aux documents du parti pour les développer.
Quels sont vos rapports avec l’homme fort du PAM, Fouad Ali El Himma ?
C’est un homme très courageux, engagé. Il croit en un projet et milite ardemment pour le concrétiser.
Vous a-t-il déjà emmené rencontrer son ami le roi ?
Non, jamais. Et ce n’est pas parce qu’il est l’ami du roi qu’il n’a pas le droit de voler de ses propres ailes ou de défendre ses propres idées.
Et si vous rencontrez le roi, que lui diriez-vous ?
Je le remercierai d’abord pour son engagement sur la question des droits de l’homme. Et je lui dirai que j’espère que le processus de rétablissement de la vérité se poursuivra. Y compris pour le cas de mon frère.
Justement, le cas de Abdelhak Rouissi est un des neuf cas non encore élucidés, selon le dernier rapport du CCDH (lire page 26). Comment vivez-vous cela ?
J’étais très déçue de voir que les deux analyses ADN n’ont pas été concluantes. Nous sommes confrontés à des obstacles énormes. Il faut que les responsables soient encouragés à parler, voire contraints de parler.
Quid des autres recommandations de l’IER qui ne sont toujours pas appliquées ?
Il y a des avancements, que ce soit pour la réparation collective ou les indemnisations. Il y a aussi des propositions pour la réforme de la justice et pour celle du Code pénal. Mais il y a d’autres sujets sur lesquels il reste beaucoup à faire. Il faut aller plus vite et impliquer l’ensemble des acteurs.
Avez-vous encore des contacts avec vos anciens amis du Forum vérité et justice ?
Mon frère et ma sœur sont au congrès national du Forum et ils continuent à travailler aux côtés des autres membres.
Que pensez-vous du renouvellement récent de ses instances dirigeantes ?
Je suis contente qu’ils aient réussi leur congrès. Il faut qu’ils s’organisent de manière plus efficace pour être une véritable force de proposition et donner leur avis sur ce qui se passe de manière objective. |
|