| Par Samir Achehbar PJD-Istiqlal. Aujourd'hui amis, demain alliés ? | Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD et Abbas El Fassi, secrétaire général de l’Istiqlal. (TNIOUNI/AIC PRESS) | Non, une union Istiqlal-PJD ne relèverait pas de la politique-fiction. Les deux formations, aujourd’hui écartées des intrigues de la scène politique, partagent plus de choses qu’il n’y paraît. Scénario. En recevant une délégation officielle du PJD, Abbas El Fassi serait-il en train de préparer l’après 2012 ? Il y a quelques semaines, en effet, et à la surprise générale, le Premier ministre recevait une délégation menée | | par Abdelilah Benkirane, patron de la formation islamiste. La rencontre, qui a duré plus de trois heures, s’est déroulée au domicile du Premier ministre. Dans leurs déclarations à la presse, les responsables des deux partis politiques sont restés assez vagues concernant le contenu des discussions. “Le Premier ministre nous a reçus en tant que parti politique pour nous exposer les grandes lignes de l’action gouvernementale et partager avec nous les détails de quelques projets importants”, affirmait un leader islamiste. Ne faut-il donc y lire aucun signe de rapprochement entre les deux formations politiques ? “Pas pour le moment. D’ailleurs, le conseil exécutif de l’Istiqlal n’a jamais évoqué un tel scénario”, répond, ferme, un dirigeant istiqlalien. Deux pôles de droite Et pourtant. Dans l’esprit de bon nombre d’observateurs, un rapprochement entre les deux formations serait non seulement envisageable, mais inévitable en 2012. “Les équilibres politiques sont en train de changer, de nouvelles coalitions se dessinent à l’horizon. Le PAM n’a jamais caché ses ambitions de jouer un rôle de régulateur du champs politique, et force est de constater qu’il y arrive progressivement”, analyse le politologue Mohamed Darif. Selon lui, huit partis politiques peuvent aujourd’hui être considérés comme influents sur la scène politique marocaine. L’Istiqlal et le PAM arriveraient en tête de ce classement, suivis de partis dits moyens, comme l’USFP, le RNI, le MP et le PJD. En bas du tableau, on retrouverait enfin le PPS et l’UC, considérés comme des partis relativement petits, plus ou moins influents. “En 2012, poursuit Darif, c’est donc l’un des deux grands partis qui devrait mener le gouvernement et tout semble indiquer que c’est bien au PAM que cette tâche incomberait”. Problème : le parti de Fouad Ali El Himma a déjà choisi son camp en lançant une véritable OPA sur le RNI et en faisant du pied à l’USFP. Théoriquement toujours, l’Istiqlal se retrouverait ainsi dans l’opposition… après une expérience gouvernementale pas toujours heureuse. Le parti de Si Abbas devrait alors composer avec le PJD. Evidemment, rien ne les y oblige. L’expérience PAM-PJD montre clairement que deux partis d’opposition peuvent très bien se détester, tout en étant assis du même côté de l’hémicycle. “Certes, analyse ce jeune chercheur en sciences politiques, sauf que dans le cas PJD-Istiqlal, ce ne serait qu’un retour à la normale. Car il s’agirait, à ce moment-là, de deux partis conservateurs partageant un certain nombre de valeurs et de visions politiques communes”. In Islam we trust ! En creusant davantage, on se rend vite compte qu’un rapprochement PJD-Istiqlal pourrait reposer sur des bases solides. Les deux partis partagent d’abord un référentiel idéologique commun : l’islam. Durant ses premières années d’existence, l’Istiqlal était en effet considéré comme un parti religieux, fondé par des ouléma érudits. Le référentiel religieux a ensuite mué en nationalisme conservateur. D’ailleurs, les vieux leaders du parti ne disaient-ils pas que “l’Istiqlal a été révélé en même temps que le Coran ?”, rapporte un ancien membre du parti. Autre signe qui ne trompe pas : l’instrumentalisation de l’image de Allal El Fassi, fondateur de l’Istiqlal, par le PJD. A partir des années 1990, les islamistes ont commencé à faire référence au leader istiqlalien généralement qualifié d’islamiste nationaliste. Objectif : légitimer leur action et rassurer qui de droit. Mieux, les deux partis ont déjà défendu un certain nombre de positions politiques similaires, plus ou moins stratégiques. Le PJD et l’Istiqlal sont, par exemple, de fervents défenseurs de l’arabisation. Au lendemain du fameux plan pour l’intégration de la femme dans le développement, les deux formations ont eu des mots très durs à l’égard du gouvernement Youssoufi. Et même le fait de présider la commission censée trancher la question n’a pas empêché M’hammed Boucetta, membre du conseil de présidence de l’Istiqlal, d’exprimer des positions très conservatrices concernant la condition de la femme dans la société. “Même si l’Istiqlal cache bien son jeu depuis quelques années, il n’en reste pas moins un parti profondément conservateur. Evidemment, il ne s’attaquera pas aux festivals avec la même agressivité que le PJD, il ne condamnera pas de film plus ou moins dérangeant, mais il ne défendra pas non plus ouvertement ce genre de manifestations modernistes ou progressistes”, analyse notre jeune chercheur. Quid de la Koutla ? Bien entendu, ces arguments n’apaiseront en rien les voix qui ne manqueront pas de s’élever pour s’opposer à cette union. Et en premier lieu, celles de l’USFP et du PPS, alliés de l’Istiqlal au sein de la Koutla, formée au début des années 1970, puis remodelée en 1998. Par ailleurs, les trois partis ont, depuis l’avènement du gouvernement de l’Alternance, régulièrement agité cet épouvantail pour préserver leurs acquis gouvernementaux. Aujourd’hui, c’est bien d’une coquille vide qu’il s’agit, mais elle pourrait servir à l’Istiqlal afin de lui éviter de se retrouver à côté des islamistes sur les bancs de l’opposition. “L’Istiqlal pourrait très bien s’y accrocher, mais cela ne servirait à rien si l’USFP et dans une moindre mesure le PPS, décident de quitter le navire. Cela viderait, de fait, la Koutla de toute substance”, analyse Darif. Pour étayer ses propos, le politologue évoque l’exemple d’une autre coalition, le Wifaq (partis de droite), qui a implosé le jour où ses composantes se sont retrouvées de part et d’autre de la barrière gouvernementale. Reste une question : si un tel scénario se précise, Fouad Ali El Himma aurait-il réussi sa mission de polariser la scène politique autour de deux blocs distincts et homogènes, conservateur d’un côté et progressiste de l’autre ? Rien n’est moins sûr. Car s’il existe certaines similitudes entre le PJD et l’Istiqlal, rien n’explique complètement une union PAM-USFP-RNI. “Il ne faut pas se leurrer, conclut du bout des lèvres ce dirigeant islamiste. Si ce scénario se concrétise, Fouad Ali El Himma aura, tout au plus, réussi une seule mission : éviter à Mohammed VI de se retrouver face à une fatalité islamiste en 2012”. | |