| Par Karim Boukhari | Karim Boukhari k.boukhari@telquel.info (DR) | AJim Votre téléphone sonne et, au bout du fil, une voix de femme vous dit : “Bonjour, je représente un cabinet d’avocats, je vous appelle pour vous dire que monsieur Jim vient de se faire arrêter par la police. Il est en prison pour émission de chèques sans provision. Il nous a dit de vous prévenir…”. Vous vous mettez alors à chercher : voyons, c’est qui, ce monsieur Jim. Vous cherchez, vous cherchez, vous laissez défiler les images, les visages et les noms des dizaines de personnes que vous avez rencontrées, ou qui ont dû vous parler, depuis une semaine, deux semaines, un mois. Et vous ne trouvez rien. Non, désolé, vous ne | | connaissez pas de Jim, il n’existe aucun Jim. Pourtant il existe puisque, quelques jours plus tard, un autre coup de fil, passé par une autre personne, vous réveille : “Bonjour, je suis Jim, et je vous appelle de la prison de (…) Quoi, vous ne vous souvenez pas de moi ? Eh bien, moi si ! Je suis venu vous voir dans votre bureau, il y a un an…”. Ben oui, oui, effectivement. Cela vous revient. Il y a bien eu un certain Jim, ou Jimmy, ou Jamie, ou Johnny, ou Junior, qui est passé vous dire bonjour et vous présenter une vague idée pour un non moins vague projet d’article qui a été aussitôt abandonné. La rencontre et l’échange avec “Jim” ont duré en tout et pour tout deux minutes. Le temps de se dire bonjour et au revoir merci. Mais “Jim”, depuis, s’y est accroché. Au point que, plusieurs mois plus tard, c’est à vous, et à vous seul, qu’il a pensé avant de se faire “coincer”. Il a pensé à vous parce que vous êtes journaliste. Et parce que, comme le racontait Antonio Tabucchi dans son livre Pereira prétend, un journal, n’importe quel journal, devient (dans un pays qui ne va pas très bien, où les espaces de liberté sont considérablement réduits) une bouée de sauvetage à laquelle tous croient pouvoir s’accrocher. La famille ne renonce jamais En page 10, vous pouvez contempler la photo de famille des Manouzi. Le grand-père de 98 ans, la grand-mère de 89 ans et, bien calé au milieu, brandissant un fier V de la victoire, le petit-fils de 10 ans. La photo a valeur de symbole. Le combat pour retrouver Houcine Manouzi, l’un des plus anciens disparus (depuis 1972) de l’ère hassanienne, vient de connaître une nouvelle “passation” : le père et la mère du disparu, qui ont atteint aujourd’hui un âge canonique, passent le flambeau à une nouvelle génération des Manouzi. C’est beau et c’est malheureux. La famille Manouzi est peut-être celle qui a payé le plus lourd tribut aux années de plomb. A un moment donné, plus exactement en septembre 1970, elle comptait dans ses rangs pas moins de 18 détenus et disparus. Du père aux fils, en passant par les neveux, les cousins et les frères, 18 membres d’une même famille, dont deux adolescents de 16 et 17 ans, étaient emprisonnés ou séquestrés dans des lieux indéterminés. Sans compter les femmes du clan, régulièrement convoquées par la police, harcelées, malmenées, montrées du doigt, etc. Le cas de cette famille originaire du fier Tafraout est peut-être unique dans le monde. En face, les autorités ont poussé le vice jusqu’à signifier, officiellement, que Houcine Manouzi, kidnappé à Tunis en 1972, aurait été de nouveau kidnappé…de l’un des centres secrets de détention mis à la disposition de la police. Incroyable, non ? Si on vous reparle aujourd’hui de l’extraordinaire destin des Manouzi, c’est que le CCDH vient de publier un nouveau rapport avec un chapitre réservé au disparu de Tunis. La nouveauté ? Aucune. L’Etat déclare, via le CCDH, qu’il ignore encore tout du sort de Houcine Manouzi. Sort indéterminé, dépouille volatilisée, l’homme est probablement mort mais son corps n’existe pas et on ne sait strictement rien de ce qui s’est passé ! Des conclusions qui rappellent celles rendues par la défunte Instance équité et réconciliation il y a presque 5 ans. Aucune avancée, donc. Le plus révoltant c’est que, comme nous l’explique Abdelkrim Manouzi, frère du disparu, “les témoins cités par la famille et identifiés avec fonction et adresse n’ont jamais été entendus, l’un des principaux acteurs du kidnapping de Houcine à Tunis vient de décéder sans avoir été auditionné et les pistes d’investigation (gendarmerie et gardiens des centres de détention secrète) proposées par la famille n’ont pas été explorées”. Vous l’avez dit : choquant. |
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