N°409
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ayla Mrabet
et Aicha Akalay

“Heureux d’être papa à 60 ans”
Noureddine Saïl,
directeur du CCM
(TNIOUNI)

Antécédents

1948. Naissance à Tanger.
1973. Crée la Fédération nationale des ciné-clubs.
1975. Décès de son père.
1997. Arrête de fumer après un pari avec l’un de ses fils.
1999. Rrentre au Maroc après l’avènement de Mohammed VI .
2004. Épouse Nadia Larguet.

Le PV
A Tanger, lorsque Noureddine Saïl parle, tout le monde se tait. L’actuel directeur général du CCM en impose toujours autant qu’à l’époque où, les yeux rivés sur le petit écran, les petites gens des cafés faisaient silence pour laisser Noureddine l’animateur parler cinéma. C’est que l’extraterrestre, comme aime l’appeler son épouse, a eu plusieurs vies : responsable syndical étudiant, professeur de philosophie, apprenti footballeur, écrivain, directeur de chaîne en France puis au Maroc, et la liste est longue. Avec “l’attitude des gens d’en bas”, dixit himself, Saïl est devenu l’incontournable du 7ème art marocain. Pas mal, pour celui qui rêvait d’une carrière… de footballeur au Real de Madrid.

Smyet bak ?
Mohamed Ben Ahmed

Smyet Mok ?
Khadija bent Mohamed

Nimirou d’la carte ?
Je ne l’ai jamais appris. Je sais que ça commence par A. Je ne l’ai même pas sur moi.

Ça fait quoi d’être papa à soixante ans ?
Le plaisir d’être papa n’a réellement pas d’âge. A 60 ans, c’est peut-être encore plus fort parce que ça implique une confiance dans la vie, dans l’avenir, ce dont je ne me croyais pas capable.

Et ça vous fait quoi de voir votre épouse (presque) nue en couverture de magazine ?
Ça me fait quoi… Eh bien, ça me donne une idée de la chance que j’ai eue de l’épouser et de vivre avec elle.

C’est vous qui lui avez soufflé l’idée ?
Pas du tout. C’est une idée qui est venue d’elle, et que j’ai appuyée dès qu’elle m’en a expliqué les ressorts.

C'est-à-dire ?
Qu’une femme enceinte n’est pas une femme malade. Qu’elle peut être belle, et que c’est d’abord le don de la vie qui la détermine. Ça se voit dans son regard, dans son sourire, dans la façon dont elle présente la vie qu’elle porte. Face à des arguments comme ça, on fond.

… Et on fonce ?
Oui, on fonce.

Qu’en ont pensé vos amis machos ?
Je n’ai pas d’amis machos.

Et vos amis intégristes ?
Je n’en ai pas non plus.

Pourtant, ils vous prennent souvent pour cible. Il faudrait nous expliquer ce que vous avez fait pour qu’ils vous haïssent autant…
Très franchement, je n’ai jamais ressenti de haine. C’est surtout de l’incompréhension. Nos références ne sont pas les mêmes, on n’appartient pas à la même rationalité. Les désaccords ne sont pas du registre de la passion. Je n’ai ni haine ni amour envers ces gens.

Vous n’en auriez pas traumatisé un ou deux lorsque vous étiez prof de philo ?
J’ai eu des élèves qui, par la suite, sont devenus des leaders plus ou moins importants des différentes tendances islamistes. Ce qui signifie tout simplement que la philosophie mène à tout et à son contraire.

C’est vous qui tenez au CCM ou c’est le CCM qui tient à vous ?
Dès ma prise de fonction en 2003, je me suis fixé des objectifs clairs avec mon équipe. Nous sommes en train de les atteindre les uns après les autres. Mon rapport au CCM est raisonné, conscient des enjeux qui sont en train de se jouer aujourd’hui.

Mais encore ?
Il est impératif pour un pays qui veut se reconnaître de fabriquer lui-même sa propre image. Les nations qui n’en sont pas conscientes le regretteront amèrement. Le Maroc a une relative avance sur beaucoup de ces pays. Ma fonction au CCM se situe aujourd’hui et maintenant sous ce rapport.

Les audaces du nouveau cinéma marocain, vous y êtes pour quelque chose ?
Certainement. Mais avec ou sans moi, le cinéma marocain est plein d’audaces, parce qu’il est porteur de jeunesse, d’inquiétude et d’avenir. Etant moi-même un homme d’ouverture et de progrès, l’orientation générale de ce cinéma a trouvé en moi quelqu’un qui accompagne cette nouvelle donne, avec ses propres ingrédients.

Qu’avez-vous pensé du film des frères Noury, The Man Who Sold The World ?
Qu’il est remarquablement rigoureux, très imprégné de la patrie cinéma dans ce qu’elle a de plus rude. Des références aussi puissantes que Tarkovski, ou, sous l’angle de la légèreté, Tarantino. Et puis, il y a dans ce film une direction d’acteurs qu’on ne peut pas passer sous silence. Une chose est sûre, ce film constituera une date dans l’histoire du cinéma marocain.

Et Ex-Shamkar ?
Il fait partie de la norme cinématographique courante et répond à une autre demande du spectateur. Ce serait une erreur de n’encourager que des Ex-Shamkar, ou de n’exiger d’un pays que des films de Moumen Smihi, Faouzi Bensaïdi ou les frères Noury… Encourager la diversité de la production, c’est considérer que le cinéma est un art vivant et un art populaire.

A part le cinéma marocain, vous consommez quoi comme cinéma ?
Je suis le produit du cinéma classique. Mes saints patrons sont Ford, Rossellini, Eisenstein, Buñuel, Renoir et d’autres. Ces cinq grands m’ont permis d’être ouvert sur tous les cinémas du monde, même les plus balbutiants.

A quand des films israéliens dans nos festivals, à défaut de les voir dans nos salles ?
Cette question ne relève pas de l’esthétique, mais de la politique pure et dure. Vous savez ce que constitue l’Etat d’Israël dans la réalité et l’imaginaire de nos pays. C’est beaucoup plus complexe qu’une simple décision de montrer ou de ne pas montrer un film.

Vous n’avez pas perdu au change en passant de Canal à 2M puis au CCM ?
Pas du tout. Dans mon évolution professionnelle, j’ai toujours appris de nouvelles choses.

Et financièrement ?
Quelles que soient les variations, ça n’a jamais été pour moi un critère de choix. De toute façon, j’ai la chance de ne pas avoir de besoins exigeants.

Pour accueillir un gabarit comme le vôtre, le CCM a revu le salaire de son directeur à la hausse ?
Je suis dans la fonction publique. Pour la moyenne des salaires au Maroc, je suis correctement payé, mais sans plus.

On dit que vous avez occupé une suite d’hôtel pendant des années… C’était pour ne pas payer l’eau et l’électricité ?
Ah bon, où ça ?

Dans un hôtel casablancais…
Je ne vois pas d’où vous tenez cette information. Vous m’apprenez des choses. J’ai occupé une chambre d’hôtel pendant un mois lorsque j’ai été nommé directeur général de 2M et que je continuais à occuper un poste à Paris, à Canal. Ce n’était qu’une chambre simple. Quand il m’arrive d’habiter des suites, ce qui ne m’arrive que pendant les années bissextiles, je les paye de mes propres deniers.

Beaucoup de vos proches viennent de votre Tanger natale. Vous avez du mal avec les gens de Dakhil ?
Mes proches, c’est-à-dire ?

Votre noyau dur…
Mes principaux collaborateurs au CCM ne viennent pas de Tanger, mais d’Al Hoceïma, Rabat, Settat…

Et côté perso ?
Je passe beaucoup de temps au boulot, demandez à ma femme, elle en sait quelque chose. Pour ce qui est de mes amis, les plus proches sont de Casablanca, Safi, Marrakech. Et oui, de Tanger aussi. Mais je suis totalement anti-régionaliste, dans le sens petit du terme : ne travailler qu’avec les gens du même village, du même trou. On pourrait presque me le reprocher, tellement ça me débecte.

A quand un film signé Noureddine Saïl ?
Je sais qu’il ne faut jamais dire jamais. Mais là je peux le dire. J’ai eu à un moment l’envie d’écrire et de produire pour le cinéma, je l’ai fait. Le désir de réaliser un film ne correspond pas à la façon dont je conçois la création. Il n’y a aucune coquetterie là-dedans, mais ce n’est pas pour moi. Et puis, je suis trop impatient pour être réalisateur.

 
 
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