| Par Hicham Oulmouddane Retraites. Histoire d’un naufrage annoncé | L’Etat pourrait envisager de repousser l’âge de départ à la retraite à 65 ans. (DR) | Augmentation des cotisations, relèvement de l'âge de départ à la retraite, baisse des prestations... autant d’options douloureuses qui se profilent pour tenter de sauver notre système de retraites. Autopsie d’un casse-tête en sursis. Les systèmes de retraites s'effondreront, au plus tard dans une vingtaine d’années, si rien n’est fait pour pallier les failles des politiques actuelles. Voilà en substance ce qui ressort de la première mouture du rapport sur les régimes de retraites, présenté par le cabinet de conseil | | français Actuaria. Longtemps remis aux calendes grecques, ce chantier, d’une grande sensibilité, attend une réforme majeure. Actuaria révèle ainsi que la Caisse marocaine des retraites (CMR), dédiée aux fonctionnaires, risque de connaître un déficit dès 2012 et voir ses réserves fondre comme neige au soleil en 2019, sous l’effet des déficits accumulés. Le manque à gagner devrait atteindre la modique somme de 64 milliards de dirhams en 2060. En cause : la baisse du nombre de cotisants dans la fonction publique, qui a drastiquement réduit ses effectifs. Si, actuellement, trois fonctionnaires cotisent pour un retraité, en 2060 ce rapport atteindra un niveau critique (1,3 actif/1 retraité). Et si la réforme tarde à venir, le Régime collectif d’allocation des retraites (RCAR) rejoindra la CMR dans la zone rouge à partir de 2021. Toujours du fait de rapports démographiques défavorables, le déficit de la RCAR devrait atteindre 8 milliards de DH en 2050. “Il va falloir partager la douleur équitablement pour réformer nos retraites”, souligne Mohamed Larbi Nouha, directeur de cet organisme. Et personne n’échappera à ces échéances. De la même façon, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) devrait connaître son premier déficit en 2027 et l’épuisement de ses réserves dix ans plus tard. Autant dire que des choix difficiles, mais inéluctables, s’imposent pour sauver la solidarité intergénérationnelle. Avis de tempête On est en 2003, quand le gouvernement de Driss Jettou décide d’ouvrir sa boîte de Pandore. A l’époque déjà, toutes les simulations prédisent que les caisses de retraite (CNSS, CMR, RCAR et CIMR) souffriront d’un déficit abyssal. La primature décide alors de créer deux commissions. La première pour établir le diagnostic des quatre régimes de pension et la deuxième pour dégager des solutions. C’est ainsi que la commission technique propose, dès 2004, de repousser l’âge de départ à la retraite à 65 ans. Ce qui va provoquer une levée de boucliers des syndicats. Mettant en doute les prédictions du gouvernement, les centrales syndicales demandent, en 2007, le recours à un cabinet d’études externe. “Tout le monde savait que le recours à l’expertise extérieure n’était qu’une manœuvre politicienne pour faire taire les critiques aux dépens d’une situation qui empire jour après jour”, estime une source proche du dossier. En septembre 2009, le premier rapport d’Actuaria, choisi pour cette mission, est jugé incomplet. Début 2010, les conclusions du cabinet de conseil français (re)confirment, s’il en était besoin, le marasme du système des retraites. A l’instar de ce dernier rapport, toutes les études actuarialles effectuées dans le secteur pointent du doigt des années de gestion ubuesque des caisses de retraite et la faiblesse de la part des cotisations (20% seulement de la population active), sans oublier la chute du ratio démographique. “L’Etat, qui fut le principal recruteur national, embauche moins. Résultat : un accroissement rapide de la population des retraités contre une diminution des actifs cotisants”, souligne Thami Yahyaoui de la Direction des assurances et de la prévoyance sociale, rattachée au ministère de l’Economie et des Finances. Et la situation ne peut qu’empirer du fait du déclin démographique du pays. Autre facteur accentuant le déficit des caisses : le mode de calcul des retraites, jugé très inégal. “Il est inconcevable que dans certains secteurs, le retraité touche 90% de son dernier salaire, qui peut être conséquent, alors qu’il n’a pas cotisé suffisamment. Il pénalise ainsi les autres”, affirme notre source. Un sauvetage difficile Les symptômes d’enlisement du système de retraites sont multiples et l’immobilisme de l’Etat ne peut durer, au risque de provoquer l’ire des centrales syndicales. Parmi les pistes de sortie de crise qui se dégagent du premier rapport du cabinet Actuaria, on trouve la réforme du paramétrage des régimes de retraite. Mais il n’y a pas de solution miracle : en clair, il faudra soit repousser l’âge de départ à la retraite à 62 ou 65 ans, soit relever les taux de cotisation, ou bien baisser le niveau des prestations octroyées au troisième âge. “C’est le Triangle des Bermudes. Agir sur l’un de ces paramètres n’est pas un gage de sauvetage du système”, oppose ce syndicaliste. Si on prend le cas du Régime collectif d’allocation des retraites, prévoir le départ à la retraite à 65 ans aura un effet important sur l’ensemble des indicateurs, mais à court terme seulement. L’augmentation du taux de cotisation à 40% est également à envisager. “Mais cette démarche entraîne soit une baisse du revenu disponible pour le cotisant, soit une multiplication des cotisations patronales au risque de pénaliser l’emploi”, prévient le cabinet de conseil. La fusion des caisses en un ou deux pôles est également préconisée : soit la CNSS deviendrait l’unique pôle gestionnaire aussi bien pour le public que le privé, ou bien la CNSS et la CIMR endosseraient ce rôle dans le cadre de deux régimes obligatoires. “Le plus important c’est d’arriver à un régime général qui couvre toute la population de façon similaire, et il appartient aux plus nantis de recourir aux assurances privées pour avoir une meilleure retraite”, souligne ce représentant syndical. Mais si le fait d’agir sur les paramètres des régimes de retraite a été intériorisé par les différents intervenants du dossier, la prise de décision reste au final tributaire des aléas politiques. |  | Politiques publiques. Réforme à haute tension Si la version finale du rapport d’Actuaria est attendue dans les prochains mois, les agendas de la commission nationale et de la primature restent imprécis. “Cette réforme est inscrite dans l’agenda du dialogue social. Il faut absolument prendre une décision en 2010, il en va de l’avenir des générations futures”, souligne le ministre de l'Emploi et de la Formation Professionnelle, Jamal Rhmani. Mais encore ? Même son de cloche du côté de la Direction des assurances et de la prévoyance sociale. “Il est évident que les conclusions du rapport n’ont aucune valeur ajoutée. Maintenant, il faut prendre des décisions douloureuses mais inévitables pour faire avancer ce dossier”, ajoute Thami Yahyaoui. Qu’est-ce qui justifie alors l’immobilisme de l’Etat ? Selon une source proche du dossier, le risque politique encouru par l’arbitrage des pistes de réforme serait à la base des hésitations de nos politiques. “C’est une patate chaude, et je crains que le dossier n’accuse plus de retard à cause des échéances électorales de 2012”, ajoute notre source. En attendant, l’avenir de nos retraites est l’otage de manœuvres politiciennes. Qui en paiera le prix ? | | |