N°410
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohammed Boudarham

“C’est Tamghrabit qui nous unit”
Ahmed Assid, militant amazigh
(TNIOUNI)

Antécédents

1961. Naissance à Taourmit, région de Taroudant.
1965. Rejoint son père, commerçant à Kénitra.
1979. Premiers poèmes et écrits publiés dans la presse.
1984. Obtient sa licence en philosophie.
1995. Naissance d’Ilias, premier de ses trois enfants.
1998. Publie L’Amazighité et l’Islam politique.
2002. Nommé à l’IRCAM, il serre la main à Mohammed VI.

Le PV
Après s’être excusé pour 3 petites minutes de retard, Assid nous reçoit chaleureusement dans le hall de l’hôtel Balima, à Rabat. Emu aux larmes, il nous rappelle qu’un grand ami avait fini ses jours dans cet établissement : Mohamed Khaïr-Eddine, l’une des grandes figures de la littérature marocaine. Au fil de la discussion, le chercheur se lâche, mais sans jamais perdre son calme légendaire, ni élever la voix. Passer du français à un arabe classique châtié ne pose aucun problème à Ahmed Assid et, selon les circonstances, il peut recourir aux trois variantes de la langue amazighe : Tachelhit, Tarifit et Tamazight. Raïss d’Ahouach, il ne peut s’empêcher de rappeler à ses interlocuteurs l’apport des “Imariren”, ces grands poètes amazighs à qui il a consacré un nouveau livre. Un de plus pour l’auteur de L’amazighité et l’Islam politique. De Kénitra où il a passé son enfance, ce fils du sud a choisi le calme de Témara pour réfléchir à l’amazighité, le combat de sa vie. Intelligent et attachant, définitivement.

Smyet bak ?
Mohamed Ben Abed.

Smyet mok ?
Fadma Bent Brahim.

Nimirou d’la carte ?
G67855.

Assid signifie “Lumière” en amazigh. C’était prémédité ?
C’est un pur hasard. Mais il faut dire que j’ai été très marqué par la philosophie des Lumières dès l’âge de 17 ans. C’est pour cela que j’ai d’ailleurs choisi le département de philosophie.

Vous venez de publier un livre-bilan (La politique de gestion du fait amazigh au Maroc, janvier 2010) sur dix ans de gestion de la question amazighe. Satisfait ?
Il y a des acquis, des lacunes, des reculs. Voilà. L’amazigh fait partie des dossiers monopolisés par la monarchie pour renouveler et consolider sa légitimité. Le problème, c’est qu’il y a un gros décalage entre la théorie et la pratique, entre les intentions et les faits. Je vais vous donner un exemple : l’intégration de la langue amazighe dans l’enseignement n’a concerné que 15% des établissements, ce qui est peu. Au Conseil supérieur de l’enseignement, des courants idéologiques veulent remettre en cause la généralisation et l’obligation de l’enseignement de l’amazigh.

Seriez-vous en train d’accuser l’Istiqlal ?
Pas seulement. On se dirige tout droit vers une forme de Hogra. Demain, les Amazighs pourraient se considérer comme des réfugiés chez eux.

Carrément ?
Oui. Les milieux qui entravent l’essor de la langue amazighe croient ainsi protéger la langue arabe. C’est à la fois faux et dangereux. La langue arabe a pour elle la Constitution, la religion et des budgets colossaux. L’amazigh n’a rien, et le pire pourrait se produire avec une confrontation entre les Amazighs et la monarchie, et non plus avec l’Istiqlal et les panarabistes. Est-ce que le roi accepterait une régression de l’amazigh ? Ce serait une grave erreur politique.

Pourquoi ne pas en référer de nouveau au roi ?
L’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) prépare son plaidoyer puisqu’il a la prérogative de soumettre des avis au roi. L’amazigh est une des langues menacées de disparition d’ici 2050, c’est l’UNESCO qui le dit. En même temps, les statistiques officielles parlent de 28% de la population qui parlent aujourd’hui l’amazigh, contre 80 à 85% au début de l’indépendance.

On a eu quand même une télé amazighe…
Lors de la cérémonie de lancement, le porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri, a beaucoup insisté sur l’unité du pays avant de dire que les Marocains étaient unis par la religion et la langue, l’arabe en l’occurrence. Il n’avait pas besoin de cela. Un peuple n’est pas uni par une langue officielle, mais par autre chose : l’appartenance à la terre et l’héritage commun. C’est Tamghrabit qui nous unit, rien d’autre.

Il paraît que vous êtes mécontent de l’identité visuelle de la nouvelle chaîne amazighe. Pourquoi ?
A côté du chiffre 8 et d’un lever de soleil, on a mis un minaret. Cela veut dire que dans le discours et l’idéologie officiels, on a peur de la laïcité des Amazighs et qu’on a besoin de la religion pour les dominer. C’est absurde.

Monsieur Assid, c’est quoi être laïc au Maroc ?
C’est accepter l’autre tel qu’il est et accepter les libertés individuelles. C’est ce principe qui fait défaut à une certaine culture arabo-islamique basée sur l’absolutisme. Ici, on continue de considérer qu’un non-musulman ne saurait être bon, ni digne de respect.

Est-ce que la laïcité est compatible avec la Commanderie des croyants ?
Remarquez, déjà, que le roi n’est pas le Commandeur des musulmans mais des croyants, qui peuvent être chrétiens ou juifs. C’est le roi de tout le monde et il est de son devoir de protéger tout le monde.

A votre manière, vous appelez souvent à une relecture du Coran. Pourquoi ?
Pourquoi pas ? Il faut reconnaître que certains textes sont dépassés puisqu’ils ne concernaient qu’une époque, qui ne correspond en rien au monde d’aujourd’hui. Ibn Hanbal a disparu il y a 12 siècles, mais les Wahhabites continuent de le déranger dans sa tombe… Maintenant, les intellectuels qui se hasardent sur ce terrain sont insultés et bannis. Ce n’est pas ainsi que l’on peut avancer.

Pouvez-vous nous résumer votre problème avec les fondamentalistes ?
En bref : ils utilisent l’ignorance des gens pour les maintenir dans le sous-développement.

Vous n’êtes pas un amateur de fatwas ?
Je ne vous le fais pas dire. Il y a une institution officielle pour les fatwas. Les sorties d’un Ahmed Raïssouni ou Abdelbari Zemzmi, qui se contredisent d’ailleurs, restent de simples opinions. Ces gens ont le droit de s’exprimer mais en respectant les vraies lignes rouges : le respect des libertés et des droits. Ce qui n’est pas toujours vrai.

C’était votre dernier mot ?
Non. Je veux juste dire que le Maroc n’est pas un Etat religieux. Il n’est pas écrit que l’on doit appliquer la Charia comme l’Arabie Saoudite, l’Afghanistan des talibans ou le Soudan de Tourabi. Et…

Et ?
Et il est temps de dire clairement ce qui suit : si les intégristes pensent que l’alcool est contraire à leur croyance, ils n’ont qu’à ne pas en boire, ça les regarde. Mais ils n’ont pas le droit d’imposer leur point de vue aux autres.

On dit que la question amazighe est d’abord une affaire d’élites. Vous êtes d’accord ?
Mais ce sont les élites qui font bouger les choses. Une minorité comme les El Fassi et El Ouazzani ont imposé leur culture à l’Etat. L’arabisation, par exemple, n’a jamais été une revendication populaire.

Reçu en 2002 lors de votre nomination à l’IRCAM, vous n’avez pas sacrifié au baise-main royal. Pourquoi ?
Ce n’était pas un acte concerté. Le baisemain, symbole d’un protocole traditionnel, n’était pas obligatoire face à un nouveau roi et au début d’une nouvelle ère. Il faut dire aussi que personne ne nous en a tenu rigueur par la suite.

Une petite dernière, svp : allez-vous encore reprendre vos instruments de raïss et animer des soirées d’Ahouach ?
Oui, je le ferai à Taourmit, mon village natal. Mais aussi à Taliouine, Tafraout, Aït Baâmrane et plusieurs localités de l’Anti-Atlas. Si vous voulez, je vous passe un coup de fil avant…

 
 
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