| Par Abdellah Tourabi Mohamed Abed Jabri. Un chercheur en or Philosophe engagé, militant de gauche et écrivain prolifique, Mohamed Abed Jabri a marqué de son empreinte l’histoire intellectuelle marocaine. Sa disparition le 3 mai est une immense perte pour la pensée arabe. Pour bien situer le poids du penseur, il est utile de revenir au commencement. Automne 1957 : le jeune Mohamed Abed Jabri a 22 ans lorsqu’il quitte le Maroc pour Damas, la capitale syrienne, afin d’entamer des études de mathématiques. Il est alors féru de chiffres, | | de géométrie et d'algèbre, et ses notes au lycée sont exceptionnelles. Seulement voilà : à Damas, il découvre des manuels différents, un enseignement qui ne correspond pas à ce qu'il avait connu au Maroc, et surtout les chiffres utilisés ne sont pas les mêmes. Les Syriens ont adopté les chiffres indiens, tandis qu'au Maroc ce sont les chiffres arabes qui sont d’usage. Des maths à la philo Jabri décide donc de changer d'orientation. Il abandonne les maths et se tourne vers des études de lettres, qui vont le conduire à la découverte de la philosophie. Une discipline qu'il ne va plus quitter, pour devenir une figure majeure et incontournable de la pensée philosophique arabe. Une pensée que Mohamed Abed Jabri a, comme on le verra, mise au service de son engagement politique et de son combat contre l'obscurantisme. Mohamed Abed Jabri appartient à une génération d'intellectuels arabes nourris d'espoirs et d'utopies, après la vague de décolonisation des années 1950. Des espoirs qui vont se heurter à la dictature et à la répression des régimes en place, et qui vont subir de plein fouet le choc de la défaite historique face à Israël en 1967. Que s'est-il passé ? Quelle est l'origine de cette décadence politique et intellectuelle ? Et surtout, comment s'en sortir ? Des questions que Jabri et d'autres intellectuels n'ont cessé de se poser. Une grande partie de la réflexion du philosophe marocain est ainsi orientée vers l'analyse et la critique des structures politiques et intellectuelles qui ont mené à cette situation dramatique. Pour Jabri, la solution, ou ce qu’il appelle “l'issue” doit être trouvée au cœur même de l'héritage culturel arabo-musulman. Selon lui, il faut s’adresser au peuple avec un langage, des mots et des codes culturels qu'il peut saisir et comprendre. La présence permanente d'Ibn Rochd et Ibn Khaldoun dans ses écrits illustre parfaitement cette ambition. Le philosophe andalou et l'historien maghrébin sont les porteurs d'une pensée rationnelle, méthodique et rigoureuse, qui s'oppose totalement au conservatisme de beaucoup de théologiens musulmans. Jabri est convaincu que la modernité occidentale peut s'allier et se fondre, sans rupture dramatique ni heurt frontal, avec la tradition arabo-musulmane. Une position qualifiée de “tiède” par ses détracteurs, qui jugent cette conciliation impossible. Un penseur engagé La montée de l'islamisme et la gestation difficile de la démocratie dans le monde arabe sont présentes dans la pensée de Mohamed Abed Jabri. Dans La raison politique arabe (Ed. La Découverte, 2007), il distingue trois éléments déterminants de la pratique politique dans le monde arabe : la foi, la tribu et le butin. Le premier élément correspond à l'idéologie religieuse, moteur de mobilisation et de domination, le second fait référence aux solidarités traditionnelles qui soutiennent les régimes politiques et le troisième prend la forme d’une économie rentière, nécessaire pour se maintenir au pouvoir. Pour Jabri, le changement politique passe nécessairement par la réforme et le dépassement de ces trois éléments. Pour sortir de la crise, il suggère une nouvelle trinité : une économie libre et moderne, une société civile forte, à côté d’un vrai Etat de droit, et une foi tolérante qui accepte le questionnement et le pluralisme. Mohamed Abed Jabri estime qu’il n'y a pas d'incompatibilité entre le travail de chercheur, exigeant l'objectivité et la neutralité de l'analyse, et l'engagement politique et militant. Dans Positions, une série de textes autobiographiques sur son expérience politique, il écrit : “J'ai toujours agi comme si j'étais dans le même champ : j'écrivais en politique, je pratiquais la recherche scientifique et j’élaborais des théories philosophiques, tout en me consacrant à l'enseignement et la réflexion pédagogique. Pour moi, ces champs étaient complémentaires”. Ben Barka et lui En 1957, Jabri fait la rencontre d'un homme qui va profondément le marquer : Mehdi Ben Barka. L'ancien professeur de Hassan II, et son futur opposant, est très actif au sein du Parti de l'Istiqlal, malgré ses frictions avec la vieille garde du parti. Les jeunes lui vouent une grande admiration pour son dynamisme et ses idées frondeuses et sans concession. En 1959, Mehdi Ben Barka, Abdellah Ibrahim et Abderahim Bouabid quittent l'Istiqlal et créent l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Le jeune Jabri emboîte le pas de son idole, rejoint le nouveau parti et intègre bénévolement la rédaction de Attahrir, journal du parti, dont un certain Abderahman Youssoufi est le rédacteur en chef. Pendant une vingtaine d’années, Jabri prendra part à tous les combats et mutations du parti socialiste marocain. Membre du bureau national de l'UNFP, il sera arrêté en 1963 et en 1965, puis participera à la création de l'USFP dont il sera membre du bureau politique, de 1975 à 1981. Jabri était la caution intellectuelle de l’USFP, sa boîte à idées et même, selon certains, son “idéologue en chef”. Malgré son départ du parti de la rose en 1981, pour se consacrer entièrement à ses activités intellectuelles, Mohamed Abed Jabri est resté fidèle à ses convictions politiques. Une constance qui explique son refus de siéger à l'Académie du royaume, malgré la demande de Hassan II. L’impossible “bloc historique” Mais l’engagement politique de Jabri au sein de la gauche marocaine n’a jamais été sectaire. Au début des années 1980, et sous l'influence de l'intellectuel marxiste italien Antonio Gramci, Jabri va appeler à l'émergence d'un “bloc historique”. Une alliance entre les partis de gauche et les islamistes marocains, pour œuvrer ensemble à la réforme politique du pays. Mais l'appel de Jabri trouvera plus de résonance à l'extérieur du Maroc qu’à l’intérieur, puisqu’il a abouti à la création du Congrès nationaliste islamiste à Beyrouth. Une structure qui regroupe des hommes politiques et des intellectuels islamistes et de gauche pour mettre en application cette idée chère à l'intellectuel marocain. Nul n’est prophète en son pays, sans doute. |  | Bio express 1935. Voit le jour à Figuig. 1957. Rencontre Mehdi Ben Barka. 1959. Rejoint l’UNFP. 1971. Publie son premier livre consacré à l’historien Ibn Khaldoun. 1975. Participe à la création de l’USFP. 1980. Sort le premier volet de La critique de la raison arabe. 1988. Obtient le prix de l’Unesco pour la culture arabe à Bagdad. 1997. Lance la revue Fikr wa Naqd. 2002. Refuse l’obtention du prix Kadhafi pour les droits de l’homme. 2010. Décède à Casablanca après une longue maladie. | |  | Querelle. Jabriste ou Larouiste ? Mohammed Abed Jabri et Abdellah Laroui sont un peu au Maroc ce que Jean-Paul Sartre et Raymond Aron étaient aux jeunes intellectuels français des années 1960 et 1970. On se réclame d’eux, on évoque leurs thèses et on préfère avoir tort avec l’un plutôt que d’avoir raison avec l’autre. Pourtant, les deux penseurs partagent les mêmes ambitions : sortir le monde arabe de sa crise intellectuelle et politique et établir les fondements d’une société démocratique, libre et pluraliste. Mais les deux hommes divergent sur la façon d’y parvenir. Radical, Laroui est hostile à la pensée réformiste qui s’obstine à concilier tradition et modernité. Pour lui, la rupture doit être totale, car le monde arabe n’a pas de temps à perdre pour inventer une modernité déjà existante, disponible et à sa portée. Cette modernité n’est ni occidentale ni étrangère, elle est universelle et offerte à tous. Selon Laroui, le monde arabe doit choisir entre le réel, le sens de la marche de l’Histoire et la stagnation, la contemplation du passé et la vaine tentative de le reproduire. A l’inverse, Mohammed Abed Jabiri croit que la renaissance du monde arabe est impossible sans le recours à la tradition dans ce qu’elle a de rationnel et de critique. Jabri pense que le changement doit prendre en compte la nature de la société et les rapports de force qui la traversent. Impossible pour lui de faire table rase du passé et de son héritage. La tradition peut épouser la modernité et cohabiter avec elle. Mais un effort d’adaptation doit être entrepris : la tradition doit être expurgée de son conservatisme et de son caractère irrationnel, tandis que la modernité doit être présentée avec un langage qui a une signification concrète et culturelle pour les arabes et musulmans. | | |