Sortir de l’impasse
| Ahmed R. Benchemsi (ALEX DUPEYRON) |
| En poussant les islamistes à la radicalisation, l’Etat se prive de porte de sortie. C’est maladroit et dangereux. Mon estimable adversaire idéologique Mostafa Khalfi, directeur du quotidien islamiste Attajdid, a publié lundi dernier un éditorial digne d’intérêt. Première idée-clé : qu’il s’agisse du PJD, d’Al Adl Wal Ihsane, des chefs de petits partis islamistes jugés dans le sillage du présumé terroriste Belliraj, ou des salafistes jihadistes maintenus dans les pires conditions carcérales, même après avoir (semble-t-il) renoncé à la violence… pour tous ces gens et malgré leurs différences, l’Etat semble | |
n’avoir plus qu’un seul mot d’ordre : l’hostilité. Attaques constantes et déstabilisation politique pour les uns, harcèlement juridico-policier pour les autres… La seconde idée-clé développée par M. Khalfi est que pendant longtemps, l’Etat a su doser et graduer sa gestion du “fait islamiste” : inclusion politique pour le PJD, tolérance pour Al Adl, indifférence pour les “petits” et riposte sécuritaire justifiée pour les violents. Mais depuis quelque temps, fini les nuances. Pas de quartier pour les barbus, tous des “ennemis de l’Etat” ! Conclusion de mon confrère (barbu lui-même, mais néanmoins subtil) : fermer toutes les portes n’est pas une approche raisonnable. Malgré tous nos différends - et la liste est longue -, je ne peux qu’approuver sans réserve le raisonnement de M. Khalfi. Il faut toujours s’aménager des voies de sortie, sous peine de s’enfermer dans une impasse. C’est ce que l’Etat est en train de faire avec les islamistes : il les cerne et les pousse à la radicalisation. Déjà, l’élection de l’ultraconservateur Abdelilah Benkirane à la tête du PJD était un premier signe. Oubliée l’époque du très modéré Saadeddine El Othmani, qui faisait le tour des chancelleries occidentales pour jurer que son parti était prêt à toutes les concessions… Les militants islamistes, qui portent le radical Mostafa Ramid au pinacle, ont compris que la souplesse ne les mènerait nulle part. Idem pour Al Adl Wal Ihsane. Pendant longtemps, plusieurs de ses dirigeants étaient prêts à des concessions, ou en tout cas à dialoguer avec l’Etat, pour obtenir le droit d’intégrer le jeu politique officiel. Mais ce dialogue n’a jamais eu lieu et, aujourd’hui, les responsables d’Al Adl sont en voie de radicalisation - témoin, cet avocat et présumé “agent infiltré par les services secrets” qui les accuse de tortures, ainsi que des pires turpitudes. Les cadres d’Al Adl emprisonnés dans cette affaire disent à leur tour avoir été torturés par la police. Il est loin le temps où le dialogue était possible… L’affaire Belliraj, quant à elle, est toujours aussi nébuleuse. Naguère modérés, les politiciens qui s’y retrouvent impliqués, à tort ou à raison, multiplient les gestes dramatiques. Entre deux grèves de la faim, l’un d’eux, “prêt au martyre”, a même brandi un linceul en pleine audience ! Quant aux salafistes, leur “rédemption” est certes sujette à caution. Mais enfin, ils sont 800 ! Dans le lot, il doit bien y avoir 4 ou 5 meneurs sensés, qu’on pourrait libérer pour calmer la fureur des autres - très probables candidats au terrorisme quand ils sortiront de prison dans 5, 10 ou 20 ans… Mauvaise gestion politique, donc, pas de doute. Mais il faut y ajouter, et ce n’est pas moins grave, l’absence d’alternative. Les islamistes, quelle que soit leur chapelle, proposent une vision globalement obscurantiste de l’avenir du Maroc. Mais que propose l’Etat en échange ? Rien, sinon des poussées de fièvre épisodiques (répression des militants laïques, expulsion de chrétiens, etc.) tendant à prouver qu’il peut… doubler les islamistes sur leur terrain ! C’est une très mauvaise approche. La monarchie a suffisamment de légitimité religieuse et de solidité institutionnelle pour ne pas avoir à surenchérir sur le thème de la “défense de l’islam”. Au contraire, sa mission devrait être de proposer des assouplissements législatifs qui permettraient à la société (de facto déjà laïque)… de respirer. La réforme de la Moudawana était un excellent pas. Mais il reste beaucoup à faire. En gros, l’idée serait de démontrer que l’islam n’est pas hostile aux libertés individuelles (les justifications religieuses ne manquent pas, il suffit de chercher), puis de formuler une doctrine politique en conséquence. Si c’est fait clairement et intelligemment, il y a aura moins de danger à laisser aux islamistes une certaine marge de manœuvre. Et il sera possible de les vaincre, démocratiquement, sur le terrain des idées. Ne serait-ce pas là une victoire plus noble - et plus durable - que celle conférée par la répression ? |