N° 433
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

De Driss Bennani

“La religion encourage la sexualité”


Aboubakr Harakat,
sexologue (TNIOUNI)

Antécédents

1956. Naissance à Casablanca.
1975. Participe à la Marche Verte.
1977. Part à Toulouse étudier la psychologie.
1991. Ouvre son cabinet à Casablanca.
1999. Crée la page Au-delà de tous les tabous sur Atlantic Radio.
2009. Co-animateur de l’émission Nouadeh Lik sur Atlantic Radio.

Le PV
On sait peu de choses d’Aboubakr Harakat, finalement. Sexologue et psychothérapeute à succès, son cabinet, situé dans un quartier chic de Casablanca, ne désemplit pas. Le grand public l’a découvert au début des années 1990 dans les colonnes de la presse, puis à la radio et à la télévision où il joue, depuis près d’un an, les médiateurs sur le plateau d’Al Khayt l’bied, sur 2M. Après plus de 23 ans de carrière, la sexualité des Marocains, leurs peurs et leurs complexes n’ont plus de secret pour lui. Mais qui sait qu’Aboubakr Harakat est le fils d’un grand résistant casablancais ? Qui se doute que cet homme, aux idées progressistes, est né dans une famille “istiqlalienne jusqu’à la moelle” et que sa mère continue d’être reçue avec les honneurs lors des grandes réunions du parti ? A 19 ans, le jeune Harakat a même participé à la Marche Verte. “Pour moi, le Maroc a toujours été entier et indivisible”, affirme-t-il encore aujourd’hui. Sacré bonhomme.

Smyet bak ?
Bennacer Ben Boubker.

Smyet mok ?
Oum Kaltoum Al Khatib.

Un lien avec le docteur Abdelkrim Al Khatib ?
Non, mais ma tante était une grande amie de sa mère à El Jadida.

Nimirou d’la carte ?
B 238 796.

Vous êtes l’un des sexologues les plus connus du pays, mais qui êtes-vous vraiment, d’où venez-vous ?
Je suis né à Casablanca dans une famille composée de quatre sœurs, dont deux adoptives. Une famille très politisée avec plusieurs résistants et des figures du mouvement national. Mon père, orphelin à 11 ans, s’est construit tout seul. Grand artisan, il est également devenu le pivot du mouvement national à Casablanca. C’est par exemple lui qui a placé le jeune Abderrahmane Youssoufi à Hay Mohammadi, sur recommandation de Mehdi Ben Barka. Il a également été la dynamo d’une grève importante le 8 décembre 1952.

Pourquoi ne vous a-t-il pas transmis le virus de la politique ?
Je fais de la politique à ma manière. Je suis de très près ce qui se passe sur la scène nationale, mais je refuse de participer aux élections en tant que candidat, par exemple.

Quelque chose vous en a dégoûté pendant votre jeunesse ?
Au lendemain de l’indépendance, mon père était devenu le secrétaire général de la province de Casablanca. Il a été à l’origine de la débâcle du FDIC dans la ville en 1963. Cela lui a valu une mutation à Agadir avant de quitter l’administration territoriale. Il ne s’est jamais présenté aux élections parce qu’il refusait de négocier son siège plutôt que de s’y faire élire. Aujourd’hui, l’argent a remplacé la négociation et je n’ai pas d’argent à investir non plus.

Votre cabinet doit pourtant bien tourner depuis que vous passez à la radio et à la télévision…
Cela fait vingt ans que j’exerce dans le privé. Si j’avais dû attendre la radio et la télé pour faire tourner mon cabinet, je ne serais pas allé bien loin. Mon carnet de rendez-vous était rempli bien avant. Mais ce travail avec les médias me permet de faire de la sensibilisation, de vulgariser des notions liées à la psychologie et à la sexologie. C’est ma manière à moi de faire de la politique.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu léger de faire des diagnostics au téléphone ?
Je fais même des thérapies par téléphone. Cela n’est évidemment pas valable pour toutes les pathologies et il faut voir la personne au moins deux à trois fois avant de démarrer ce genre de traitement. A la radio, j’évoque des pistes mais je ne tranche jamais.

En 2010, le Maroc ne compte pas plus de dix sexologues. C’est une spécialité confidentielle ?
Lors de mes études à Toulouse, puis lors des congrès auxquels j’ai assisté, j’ai découvert que j’étais, à chaque fois, le seul Arabe présent. Je crois que dans des sociétés comme la nôtre, un étudiant en médecine ou en psychologie a tendance à penser que les gens ne consultent pas pour des problèmes sexuels et que la filière n’est donc pas rentable. C’est faux. Je suis par exemple arrivé à la sexologie grâce à mes stages à l’hôpital psychiatrique de Casablanca. Je parlais aux patients mais ma grille de lecture ne me permettait pas toujours de comprendre puis d’analyser certaines de leurs souffrances. Lors de mes études en France, j’ai ensuite découvert que la demande de ces gens relevait plutôt de la sexologie.

Vous exercez à Casablanca depuis 23 ans. Qu’est-ce qui a changé dans la sexualité des Marocains, finalement ?
Les choses s’améliorent, indéniablement. La parole se libère peu à peu, on parle de maladies sexuellement transmissibles, etc. La sexualité en couple s’améliore également parce les hommes acceptent de plus en plus d’être des partenaires. Les femmes réclament de plus en plus leur droit au plaisir. Et pas que dans les milieux aisés ou instruits. Il y a quelques semaines, une dame venant d’un milieu assez populaire est par exemple venue dans mon cabinet avec son mari, éjaculateur précoce. Elle m’a dit devant lui que plusieurs hommes la désiraient mais qu’elle l’aimait. Elle voulait l’aider à surmonter cette épreuve et préserver son couple.

Dans quelle langue parlent vos patients ?
La langue qu’ils veulent. Je les laisse commencer puis je m’adapte. S’exprimer en darija les gêne parfois mais c’est vite surmontable.

Le Marocain a-t-il une sexualité épanouie pour autant ?
Je ne crois pas. Je n’ai pas de statistiques scientifiques mais c’est une constatation de praticien. Il existe encore beaucoup d’hypocrisie sociale, de sentiment de culpabilité, de tabous, etc.

La religion est-elle un frein à l’épanouissement sexuel ?
L’interprétation figée de la religion est un frein à l’épanouissement sexuel.

L’abstinence est donc un mythe ?
Oui, dans la mesure où la religion elle-même encourage la sexualité, mais dans un cadre légal. Le problème, c’est que se marier à 16 ou 20 ans n’est plus possible aujourd’hui. Une nouvelle lecture des textes religieux, par des spécialistes éclairés, s’impose à mon avis.

Que pensent vos patients homosexuels du débat actuel sur la reconnaissance du droit à la différence sexuelle. Se reconnaissent-ils dans les revendications d’associations comme Kif-Kif ou autre ?
C’est assez compliqué. Je vois plus d’hommes homosexuels que de femmes, et souvent des couples homosexuels. Dans leur grande majorité, ce sont des gens qui veulent rester dans la discrétion. Une bonne partie d’entre eux sont hétérophobes. Ils sont donc “réversibles” et veulent redevenir hétérosexuels. Les homophiles, moins nombreux, consultent pour savoir comment vivre en bonne intelligence avec la société.

Vous fermez pendant ramadan ?
Cela fait trois ans que je travaille normalement. Avant, j’avais des patients qui interrompaient les consultations pendant ce mois ou qui me demandaient de travailler le soir. Ils sont de moins en moins nombreux.

 
 
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