N° 433

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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Reportage. Une source de conflit

Tendance. Destination canapé




Par Jules Crétois,
envoyé spécial à Ben Smim



Reportage. Une source de conflit

L’usine qui produit les bouteilles d’eau Aïn Ifrane. (J.C. / TELQUEL)

Il y a trois ans, l’implantation d’une usine pour conditionner l’eau minérale de Ben Smim, dans la région d’Ifrane, avait provoqué un véritable soulèvement. A l’heure de la commercialisation des premières bouteilles, TelQuel est retourné à la source.


A Ben Smim, petit village de 3500 habitants à quelques kilomètres d’Azrou, l’eau coule de toutes parts, y compris l’été. Source, cascade et rigoles arrosent ce versant de montagne d’une eau transparente et
glacée. De mémoire de doyen, elle a toujours coulé, même durant la sécheresse de 1983. Une abondance qui n’a pas manqué d’éveiller les intérêts commerciaux.
Désormais conditionnée en bouteilles, cette eau minérale s’est récemment invitée à la table des Marocains. Le 1er juillet 2010, les Brasseries du Maroc ont en effet lancé sur le marché “Aïn Ifrane”, sous-titrée “eau de source de Ben Smim”. L’appellation fait grincer des dents dans le petit douar : “Cette eau ne vient pas d’Ifrane. Nous aimerions que le nom Ben Smim soit plus mis en avant”, ne cessent de répéter les habitants. Un grief qui n’a cependant rien de comparable avec l’état de siège qu’avait provoqué l’installation d’une usine d’embouteillement.

Jamais sans ma source
Nous sommes en 2006 : une société française, l’Euro Africaine des Eaux (EAE), concrétise le projet, ruminé depuis 1999, d’ouvrir une usine pour commercialiser l’eau de Ben Smim. Panique au village : les habitants, qui vivent de l’agriculture vivrière, s’effraient à l’idée qu’une usine pompe leur eau, accordée au douar par un dahir de Mohammed V en 1957. Les manifestations s’enchaînent, partant du village pour monter jusqu’à la source que nombre de villageois très pieux croient sacrée. Début 2007, la jacquerie prend de l’ampleur et trouve un écho médiatique et politique : la presse occidentale s’empare de l’affaire, des parlementaires écologistes européens déclarent leur solidarité, tandis que le PJD fait le déplacement au village. Ahmed Gnoun, responsable communal et membre de l’USFP, glisse un mot de cette affaire à Driss Jettou, alors Premier ministre. Dans la foulée, le roi fait savoir aux habitants, via le gouverneur, qu’ils n’ont pas à s’inquiéter.
La lutte, devenue un symbole de résistance, portera ses fruits : si l’usine est finalement installée, ce n’est qu’après la signature d’un protocole. Signé le 30 mars 2007 par le gouverneur de la région, des représentants de la zaouïa Ben Smim et l’EAE, ce document officiel promet une remise à niveau du douar : le réaménagement des seguias, par exemple, pour éviter les pertes d’eau par évaporation et infiltration dans le sol. L’usine, elle, promet de recruter parmi les villageois.

La voie de l’apaisement
Fin juin 2010, les Brasseries du Maroc rachètent l’EAE et se retrouvent par conséquent à la tête de l’usine. Héritent-elles d’un conflit social ? Pour l’entreprise, tout cela est de l’histoire ancienne. Mahfoud Filali, directeur administratif des Brasseries, avance ses arguments : “Via les taxes communales et de consommation, la redevance d’occupation du sol et celle de l’exploitation de la source, je vous assure que la région va y gagner”.
Assis au pied de la source, face à l’usine, quelques habitants nous font part de leur avis. Parmi eux, Mustapha, doyen du village : “Au début, l’installation d’une usine a été dure à avaler. Mais nous avons reçu des promesses, alors nous attendons et nous restons vigilants”. Hassan, lui, a six frères chômeurs qu’il entretient. Il aimerait qu’ils soient embauchés à l’usine, à l’instar de Hamid, gardien, satisfait de son salaire, qu’il tient néanmoins secret. Comme lui, ils sont une quinzaine du village à travailler à l’usine, qui ne possède pour l’instant qu’une ligne d’embouteillement mais compte en ouvrir d’autres, notamment pour produire des bidons familiaux de 5 litres. Dorénavant, “tout le monde veut travailler à l’usine !”, assure Ahmed Gnoun, régulièrement sollicité par les villageois.

Pas partageurs ?
Quelques réfractaires continuent pourtant à critiquer fermement l’installation. C’est le cas de Moulay Ali Tahiri, ce vigoureux septuagénaire qui avait pris la tête du mouvement de revendication. Son attachement quasi viscéral à la source se lit dans ses yeux qui brillent lorsqu’il évoque le passage des camions chargés de bouteilles sur la route ou le rachat de l’EAE par les Brasseries du Maroc. “Notre eau s’échange entre grosses compagnies”, lance-t-il désabusé. Arrêté et convoqué à plusieurs reprises devant le tribunal, Ali ne s’est pas fait que des amis dans la région.
Apportant de l’eau au moulin des contestataires, les militants de l’Association pour un congrès mondial de l’eau (ACME), spécialistes des questions hydriques, pointent du doigt les études de faisabilité de l’usine, selon eux réalisées à la va-vite à partir de données datant des années 1970. S’appuyant sur les témoignages des paysans, l’association soutient par ailleurs que le douar souffre déjà du manque d’eau. Ali Tahiri confirme : “Nous avons dû diviser le village en deux. Un coup on irrigue un côté, un coup l’autre”. Des villageois assurent qu’ils auraient préféré garder l’eau pour planter des arbres fruitiers, grands absents de la zone, où se cultivent principalement petits pois, fèves et céréales que les agriculteurs consomment plus qu’ils ne les vendent.
Mais beaucoup ont enterré l’affaire, satisfaits des promesses obtenues et surtout rassurés par la faible quantité d’eau pompée pour l’instant par l’usine (3 litres par seconde, sur un débit de 70 litres en moyenne). Bien que solidaires des sept protestataires inculpés pendant les manifestations, ils se penchent déjà sur d’autres dossiers. Comme Idriss, enseignant à la retraite, qui bataille pour obtenir la construction d’un collège. Avec d’autres, il porte aussi certains projets destinés à dynamiser l’économie locale : vente d’herbes médicinales, promotion de l’écotourisme, export des tapis tissés à la main par les femmes du douar… Pour Hassan Oubelkas, député USFP de la province d’Ifrane, il est surtout grand temps de se mettre à la pub : “J’ai hurlé en voyant à Azrou des gens boire de la Sidi Ali. Il faut boire Aïn Ifrane maintenant !”.

Conso. Le marché de l’or bleu
Les Marocains ne sont traditionnellement pas de grands consommateurs d’eau en bouteille. En moyenne, ils consomment annuellement 10 litres par personne, ce qui est peu comparé aux habitudes occidentales (en France, la moyenne est de 140 l). Néanmoins, avec 10% de croissance en 2009, le marché est en train de décoller. Du côté des Brasseries du Maroc, on explique cette évolution par une “récente prise de conscience” par le consommateur marocain des bienfaits de l’eau de source. De plus en plus de consommateurs sont donc sensibles à cet argument santé, en plus de préférer le goût de l’eau minérale à celle du robinet, souvent trop chlorée. Raison supplémentaire pour adopter l’eau en bouteille, la baisse progressive des prix, avec l’arrivée régulière de nouvelles marques. “Aïn Ifrane”, elle, pénètre le marché en proposant la bouteille au prix relativement bas de 4,50 DH.

 
 
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