N° 434
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Enquête. Papy blues  
Politique. La voix du PAM  
L'ACTU MAROC



Par Aïcha Akalay


Enquête. Papy blues  

A l’instar des hommes, les femmes aussi ont leurs maisons de retraite… (AIC PRESS)

Le Maroc vieillit à grande vitesse et la solidarité familiale, longtemps considérée par l’Etat comme seule solution de prise en charge des personnes âgées, s’érode. Qui prendra soin de nos vieux ?


“Le mari de ma fille ne voulait plus de moi dans sa maison, il m’a mise à la rue”. Fatema, 68 ans, est l’une des 38 pensionnaires de la “maison pour personnes âgées” (Dar Al Ajaza) de Aïn Chock, à Casablanca. Comme la plupart de ses compagnons d’infortune, elle a une famille,
qu’elle aime, mais qui ne se soucie plus d’elle. Théoriquement, elle ne devrait pas être dans une maison pour vieux, car la loi 14-05 qui régit ce type d’établissement est claire : ne peuvent être admis au sein de Dar Al Ajaza que les personnes sans famille, sans revenus et âgées de plus de 60 ans. Ce n’est pas le cas de Fatema. Mais “parfois on est obligé de déroger à la loi pour ne pas laisser des personnes âgées à la rue, sans soins”, explique Hayat Aninou, directrice des lieux, qui poursuit : “Nous recevons même des gens prêts à payer une pension mensuelle pour que nous prenions en charge leurs parents”.
Il y a quelques années encore, placer ses parents dans un établissement spécialisé ou maison de retraite était inenvisageable pour la plupart des Marocains. Seulement voilà, la société se modernise, s’individualise et vieillit. Autant d’éléments qui bousculent les anciens paradigmes et font évoluer les mœurs.

Maisons de retraite non grata
Les différents gouvernements qui se sont succédé ont toujours considéré la question du vieillissement comme une préoccupation familiale dont l’Etat n’avait pas à se mêler. Un avis avec lequel la société semblait en phase, puisque d’après l’enquête nationale sur les valeurs menée en 2004, 97% des interrogés pensent que c’est le devoir des enfants d’assister leurs parents. Et pour cause, “le devoir d’assistance est sacré, incontournable et, sauf exception ou réelle impossibilité, toutes les familles s’en acquittent”, explique la sociologue Isabelle Jacquet dans son ouvrage La vieillesse au Maroc (éd. Academia-Bruylant, 2009). Ce devoir est d’autant plus important qu’il puise son origine dans le Coran (Sourate Al Isra). Cet impératif religieux a longtemps été un argument de l’Etat et du Commandeur des croyants.
En 1986, alors qu’un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande au Maroc de mettre en place un plan d’action pour le vieillissement, comprenant l’ouverture de maisons de retraite, Hassan II réplique fermement : “Le jour où l’on ouvrira une maison de retraite au Maroc, notre société sera en voie de disparition et d’ailleurs, si une institution de cette nature venait à être construite, j’y mettrais le feu moi-même”. Résultat : il n’existe à ce jour aucune maison de retraite, ou établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EPHAD). Les seules structures mises en place pour le troisième âge sont des maisons de bienfaisance, ou maisons pour personnes âgées, gérées par l’Entraide nationale. Dans tout le pays, il en existe 44 qui accueillent près de 2500 personnes âgées. Mais ces maisons sont rarement équipées pour accueillir des personnes dépendantes, leur personnel n’est pas formé à la gériatrie et leurs moyens sont très souvent limités.

Changement des mentalités
“Nous vivons une situation compliquée qui devient urgente à régler. La question de la vieillesse a été laissée à l’abandon et nous risquons d’en payer le prix fort”, prévient Ahmed Addioui, président de l’association Espam pour la protection des personnes âgées. D’autant que le vieillissement de la population est amorcé. Aujourd’hui, le pays compte près de 3 millions de personnes âgées. Un chiffre amené à doubler d’ici 2030 avec l’augmentation de l’espérance de vie (passée de 47 à 72 ans entre 1960 et 2006) et la baisse de la fécondité. Bientôt, le nombre de jeunes ne contrebalancera plus celui des personnes âgées.
“Le mode de vie moderne, la généralisation de la famille nucléaire et les logements de plus en plus petits ne permettent plus aux enfants de s’occuper de leurs parents âgés dans les meilleures conditions”, explique Addioui. Il devient alors nécessaire de mettre en place un nouveau système de prise en charge des plus âgés complémentaire à la traditionnelle solidarité familiale. “Il faut changer de langage et faire la part des clichés et des archétypes”, préconise Isabelle Jacquet. Ce n’est pas parce que des enfants placent leurs parents dans une institution médicalisée qu’ils les abandonnent. A fortiori, “certaines maladies physiques ou mentales graves chez les personnes âgées, comme l’Alzheimer, nécessitent des soins et une attention particulière. Les familles n’ont pas la formation nécessaire pour assurer cette prise en charge”, affirme Mustapha Oudrhiri, gériatre, qui ajoute : “Dans moins de cinq ans, le Maroc sera obligé de se doter d’institution de type EPHAD”.

Place au réalisme
Pour l’heure, de nombreux investisseurs étrangers viennent au Maroc pour ouvrir des résidences pour seniors, des maisons de retraite ou encore des EPHAD. A la recherche de prestations moins chères que chez eux et d’un climat plus favorable, leurs clients sont essentiellement européens. Mais ces investisseurs ciblent de plus en plus de Marocains. “Les personnes issues des catégories socioprofessionnelles A et B au Maroc ont pour la plupart un mode de vie proche des Européens et sont prêtes à recourir à nos services”, explique Raymond Layral, initiateur d’un projet de résidences pour seniors dans plusieurs villes du royaume. “Et de grands groupes hôteliers et immobiliers marocains sont prêts à s’associer avec nous, avec, bien sûr, l’accord total des autorités”, confie-t-il.
L’Etat a donc assoupli sa position vis-à-vis des maisons de retraite et le discours de Hassan II ne semble être qu’un vieux souvenir. D’ailleurs, le projet de stratégie nationale pour l’amélioration de la situation des personnes âgées envisage la mise en place de maisons de retraite privées, médicalisées ou spécialisées. Mais il ne faut pas se méprendre : malgré cet assouplissement dans le discours, l’Etat n’a toujours pas lancé de projet public de maison de retraite et “la famille demeure le noyau d’intégration naturel qu’il faut renforcer”, précise la ministre du Développement social, de la solidarité et de la famille, Nouzha Skalli. En attendant, de nombreux vieux croupissent dans des institutions de bienfaisance, oubliés de tous, surtout de leur famille.

Zoom. Exemples à suivre
Accueillir les personnes âgées dans des structures adaptées et dotées de moyens suffisants, c’est possible, même au Maroc.

A Rabat, la maison de retraite de Souissi, construite par la communauté française résidant au Maroc, est destinée aux retraités français ou franco-marocains. Cette institution n’accueille que les personnes dépendantes et demande aux pensionnaires qui en ont les moyens de verser une mensualité de 8000 dirhams. Pour les autres, c’est l’Etat français qui paye la facture. L’institution est soumise aux normes européennes.
A Casablanca, le “Home des vieillards” accueille le troisième âge de la communauté juive marocaine. Gérée par Boris Toledano, ex-industriel et président de la Communauté juive de Casablanca, cette institution est aidée financièrement par la taxe sur la nourriture casher, l’AJC (American Jewish Community) et de généreux donateurs. L’établissement peut accueillir jusqu’à 110 pensionnaires, encadrés 24h/24 par une équipe médicale. Tous les soins, ainsi que la prise en charge des résidents (logement, nourriture, linge, etc.), sont aux frais de l’institution.

 
 
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