| Par Fahd Iraqi Cinéma. Demain, la révolution industrielle ? De plus en plus de films, mais de moins en moins de salles. Ce n’est pas le seul paradoxe du cinéma marocain. Le secteur tourne bien mais il peine à trouver un véritable modèle économique. Etat du 7ème art en 7 claps. “Avec une quinzaine de films par an, le Maroc est aujourd’hui classé troisième en Afrique, en termes de production de longs-métrages”. Noureddine Saïl, directeur du Centre cinématographique marocain (CCM) n’est pas peu fier de voir le cinéma marocain monter sur le | | podium africain. Mais il est conscient, comme nombre de professionnels du secteur, qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir avant que le cinéma marocain n’entre dans son ère industrielle. Comprenez une ère où la production ne serait plus principalement subventionnée par les fonds de l’Etat, et où le niveau de rentabilité de la production aiguiserait les appétits d’investisseurs privés. L’ère industrielle, c’est aussi un circuit de distribution bien huilé et des salles nombreuses qui se disputent les dernières sorties mondiales. Une dynamique est aujourd’hui enclenchée, mais elle bute encore sur les réalités du marché. Explications en sept séquences. Longs-métrages L’Etat, premier producteur Il a atteint les 250 000 entrées en salles au Maroc dès les premières semaines, est sorti dans quatre pays européens et a récolté une dizaine de prix à travers le monde : Casanegra est un blockbuster du grand écran marocain. Mais à en croire son producteur, il n’a pas été rentable pour autant. “Sur les 11 millions de dirhams investis, nous sommes encore déficitaires de 4 millions”, jure Dino Sebti, patron de Sigma production. Et d’ajouter : “Si c’était à refaire, on bouclerait mieux le financement dès le départ”. Ainsi Casanegra illustre à la perfection le modèle économique de la production cinématographique : inutile de compter sur les recettes futures, mieux vaut grignoter sur le budget initial. Une configuration propre aux secteurs tournant à perte mais maintenus à flot par la manne des subventions publiques. La quasi-totalité des longs-métrages produits au Maroc bénéficient du fonds d’aide du CCM. Ce fonds dont les ressources ne cessent d’augmenter (voir encadré) constitue la principale ligne budgétaire des films marocains. A cela s’ajoute un autre soutien public, via notamment les télévisions nationales qui sont co-productrices par défaut de tous les films marocains. 2M et/ou Al Aoula achètent par anticipation les droits de diffusion pour une somme située entre 800 000 et 1,2 million de dirhams. Ces deux sources de financement peuvent parfois couvrir la globalité du budget d’un film marocain (moyenne estimée à 5 MDH). Mais il y a d’autres mécanismes auxquels recourent les producteurs pour boucler leur budget. Le Fonds Sud, affilié au Centre cinématographique français, peut par exemple miser entre 800 000 et 1,5 MDH par film. “Mais attention, ce fonds finance plutôt des films exotiques, prévient le réalisateur Noureddine Lakhmari. Pour Casanegra, ils nous ont fait comprendre qu’il n’y avait pas suffisamment de minarets ou de jellabas”. Et d’ajouter : “Le cinéma marocain est confronté à des clichés à l’extérieur et à des préjugés à l’intérieur”. En effet, estimant le cinéma non rentable, les investisseurs privés ne s’intéressent que peu à ce secteur. Pourtant, sur le papier, les sociétés de productions ont poussé comme des champignons ces dernières années. Sociétés de prod’ Les courts obligatoires Record historique : plus de 100 courts-métrages ont été produits en 2008. Signe de bonne performance ? Pas vraiment. Seule une dizaine de ces œuvres est véritablement allée à la rencontre du public à l’occasion de festivals et quasiment aucune n’est arrivée à sortir en salle, ni même à être diffusée à la télévision. Vite faits, mal faits, les courts ne sont généralement perçus par les producteurs que comme un moyen de répondre à une obligation légale. “Les courts-métrages, c’est juste un ticket d’entrée qui nous a coûté 150 000 DH et quelques semaines de prise de tête, confie ce jeune patron d’une boîte de prod’. Notre business, c’est la télévision, pas le cinéma”. Seulement, avant de travailler pour la petite lucarne, il faut d’abord faire son cinéma. L’article 5 de la loi n° 20-99 relative à l’organisation de l’industrie cinématographique contraint en effet les sociétés de production à réaliser trois courts-métrages ou un long-métrage pour décrocher l’agrément du CCM, ce sésame qui permet d’exercer la production exécutive pour des programmes de télévision ou des films publicitaires. Ces cinq dernières années, avec l’obligation pour les chaînes de télévision d’externaliser 30% de la production et l’espoir de voir apparaître de nouveaux diffuseurs, suscité par le processus de libéralisation des ondes (mis en veille depuis l’automne 2009), la production est devenue un nouvel eldorado pour les investisseurs. Un bon tiers des 400 sociétés de production recensées par le CCM ont été créées au cours des dernières années. Et quasiment toutes ont opté pour la formule des trois courts-métrages, pour la forme. “Nous sommes bien conscients que la télévision et le cinéma sont des métiers bien distincts, explique Noureddine Saïl. Mais c’est bien cette production de masse qui a permis à quelques talents de se révéler”. Les producteurs boudent ainsi les fictions. Sauf lorsqu’elles sont commandées par les chaînes de télévision. Un nouveau créneau qui a d’ailleurs le vent en poupe. Téléfilms Le nouveau filon Jusqu’en 2000, les télévisions marocaines produisaient un téléfilm chaque année bissextile. “Aujourd’hui, nous en sommes à 15 téléfilms par an et nous pouvons atteindre la vingtaine”, explique Najib Rfaïf, responsable de la fiction auprès de 2M. Et la deuxième chaîne a toutes les raisons de se lancer dans ce genre de production : enrichissement du catalogue, sécurisation de la grille et une audience qui cartonne. “On fait trois fois plus d’audience avec un téléfilm qu’avec des fictions venues de l’étranger”, affirme Rfaïf. Le téléfilm est aujourd’hui la recette magique : beaucoup d’avantages pour un coût pas si effarant. 2M réserve un budget moyen d’un million de dirhams par produit. Ce montant, risible à première vue, laisse une marge confortable aux producteurs, comme nous le confirme Najat Kobi, fondatrice de Disconnected, qui a réalisé Okba Lik (lire p.88) pour la deuxième chaîne. “En tant que producteur exécutif, nous avons été payés 100 000 dirhams, et sur le budget accordé par la chaîne, nous avons économisé quelque 100 000 autres dirhams. Et encore, nous n’avons pas choisi de faire des économies de bout de chandelle, qui nous auraient permis de doubler confortablement notre marge”, confie-t-elle. De plus en plus de sociétés de production s’intéressent désormais à ce nouveau marché des téléfilms, surtout que les cahiers des charges des deux chaînes du pôle public leur imposent désormais la production de 16 téléfilms par an. 2M, avec son système rodé (comité de lecture) qui permet de sélectionner les œuvres à produire, arrive à gérer en interne ses téléfilms. Al Aoula, en revanche, a préféré externaliser l’ensemble de ses téléfilms auprès de la seule Ali’N production, société du cinéaste Nabil Ayouch. Une commande inédite de plus de 30 MDH qui n’a pas manqué d’attiser les jalousies. Décriée par de nombreux professionnels, l’approche de Film industry adoptée par Ali’N production a néanmoins eu le mérite de permettre à plusieurs cinéastes et techniciens de faire leurs classes. Formation Ça démarre doucement Il n’y a pas si longtemps, trouver un caméraman était une tâche des plus compliquées. Les deux chaînes se partageaient la vingtaine de lauréats du cycle audiovisuel de l’OFPPT (Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail) et avaient malgré tout du mal à étoffer leurs équipes. En plus de cet établissement public, le Maroc ne compte pas plus de deux écoles privées à Casablanca et une autre école pour les techniciens intermédiaires à Ouarzazate. Les ressources humaines font cruellement défaut dans le domaine. On recense à peine 750 titulaires de cartes professionnelles (toutes catégories) délivrées par le CCM. Mais, là encore, la donne est en train de changer. Le boom du secteur audiovisuel attendu et la création de nombreuses sociétés de production qui l’a précédé poussent de nombreux jeunes à s’orienter vers les métiers des arts audiovisuels. Les investisseurs aussi se sont lancés dans les métiers de formation. L’Ecole supérieure des arts visuels de Marrakech (ESAV), qui a ouvert ses portes en 2007, connaît un succès phénoménal. Malgré des frais de scolarité (50 000 DH par an) qui ne sont pas à la portée du premier cadreur, l’école enregistre une centaine d’inscriptions chaque année, que ce soit pour une formation de technicien ou des masters de réalisation ou de production. Des fleurons de la formation, comme le Cours Florent de Paris, ont aussi pris pied au Maroc pour profiter de cette niche encore peu exploitée. Un axe sur lequel les responsables construisent de grands projets. “Nous voulons mettre en place une grande école avec tous les professionnels du secteur”, explique Noureddine Saïl, qui avait réuni en 2009 l’ensemble des professionnels afin d’élaborer un contrat-programme pour le secteur du cinéma (voir encadré). Cette feuille de route devrait poser les jalons d’une véritable industrie cinématographique au Maroc dans toutes ses composantes, de la production à l’exploitation. Exploitation Changement de modèle C’est sans doute le maillon le plus faible du cinéma marocain. Le métier d’exploitant est en voie de disparition, avec des salles obscures qui ferment les unes après les autres. Aujourd’hui, on ne compte pas plus de 80 écrans dans tout le royaume. Et à en croire Abdelhamid Marrakchi, président de la Chambre des exploitants de salles, il y a urgence. “Le secteur est sous perfusion. Pour ma salle Rex à Fès, je paie les employés avec les revenus du loyer de mes appartements”, explique cet exploitant désormais plus connu pour ses activités immobilières. Face à la diminution du nombre de salles, la caste des distributeurs aussi se réduit comme peau de chagrin. Aujourd’hui, on ne compte pas plus de quatre opérateurs qui continuent à alimenter les salles obscures. Un seul exploitant tire néanmoins son épingle du jeu dans ce décor apocalyptique : Mégarama. L’enseigne multiplexe propose à sa clientèle un large choix et agit comme distributeur pour décrocher les sorties internationales de films. “Généralement, on n’agit pas comme distributeur, mais sur le marché marocain c’était une obligation pour assurer des films de qualité à nos clients”, explique David Frauciel, directeur du Mégarama. Le modèle économique des multiplexes séduit tellement que le contrat-programme du CCM mise gros dessus. “Les salles de 600 à 700 places ne conviennent plus au marché cinématographique marocain. Il faut des salles plus petites mais plus nombreuses pour proposer un large choix”, explique Noureddine Saïl. Le contrat-programme prévoit ainsi une batterie de mesures incitatives pour la construction de multiplexes, mais aussi une aide à la rénovation des salles existantes. Mais le montant de 900 000 dirhams par salle ne semble pas suffire aux exploitants. “C’est à peine de quoi refaire les sanitaires”, ironise Abdelhamid Marrakchi. Dernier point et non des moindres dans ce contrat programme : la rénovation de petites salles de quartier. En gros, le paquet est mis pour réconcilier le public avec le cinéma. Public Le baromètre des festivals Selon une étude commandée il y a quelques années par le CCM, les entrées en salles ont diminué de 77% entre 1994 et 2005. Durant cette période, les recettes des exploitants ont chuté de 42%. Les statistiques de leur chambre professionnelle confirment cette même tendance (voir p.60). Ce phénomène de désertion des salles de cinéma a fait son apparition au milieu des années 1990, avec l’arrivée sur le marché des antennes satellites qui ont diversifié l’offre en image. La tendance s’est accélérée durant les années 2000 avec la banalisation des nouvelles technologies et du piratage. Mais ce n’est pas pour autant que le public marocain se désintéresse du cinéma. “Il n’y a qu’à voir l’affluence pendant les festivals de cinéma pour se rendre compte du potentiel du public au Maroc”, explique le patron du CCM. De Tanger à Marrakech, en passant par Khouribga, Salé, Oujda et d’autres villes du royaume, les grandes manifestations cinématographiques sont assez fréquentes. Et le public est toujours au rendez-vous. Même en salle, il répond toujours présent quand il s’agit de sortie mondiale ou de films marocains très attendus : “Trois des cinq meilleurs records d’entrées pour cette année ont été réalisés par des films marocains”, nous assure le directeur du Mégarama. Autre indicateur qui ne trompe pas sur l’existence d’un véritable public cinéphile au Maroc : tous ces films qui se vendent comme des petits pains à chaque coin de rue. Piratage Le talon d’Achille Chez nous, les copies de dvd ne se vendent pas sous le manteau. Les films piratés sont admirablement exposés sur des étalages au vu et au su de tout le monde. Le filon est tellement attractif que même des magasins patentés (bureaux de tabacs, vendeurs de prêt-à-porter) ont diversifié leurs rayons en se dotant de tables pliantes pour exposer des DVD. Et l’offre du piratage est souvent plus réactive que les professionnels ou exploitants de salles. “J’ai vendu 200 DVD d’une compil de clips de Michael Jackson, durant la semaine qui a suivi sa mort”, nous confie un vendeur de DVD du Maârif, qui avoue gagner 250 DH par jour. La gangrène est telle que tous les maux du secteur sont mis sur son dos. “Avec le piratage, le cycle de vie du produit marocain se limite à la seule fenêtre de 4 à 5 semaines en salle avant qu’il ne soit en vente chez les pirates”, explique le cinéaste et producteur Nabil Ayouch. “Quand le piratage sera vraiment éradiqué, nous serons capables d’ouvrir deux nouveaux Mégarama à Casablanca”, promet le directeur de l’enseigne multiplexe. “Pas besoin que l’Etat nous donne des fonds pour rénover nos salles. Qu’il supprime seulement le piratage”, lance le président de la Chambre des exploitants. Au sein du CCM, on affirme qu’on lutte comme on peut contre le phénomène. “Toutes les semaines, il y a des saisies, des arrestations et des condamnations à de la prison ferme”, explique Noureddine Saïl. Et d’ajouter : “Ce sont des opérations qui sont menées en toute discrétion, en collaboration avec le Parquet et la police pour minimiser le risque de fuite”. Les opérations ne concernent pour l’heure que les revendeurs avec des coups de filets chez les grossistes et leurs centres improvisés de gravage de DVD en série. Les clients ne sont jamais inquiétés et peuvent se payer tranquillement le dernier blockbuster entre 6 et 10 dirhams selon le quartier. Visiblement, c’est le juste prix pour se payer un film au Maroc. Et c’est au marché de s’adapter. |  | CCM. Du soutien direct à l’avance sur recettes C’est en 1980 que le royaume a pris la décision de soutenir la création cinématographique en créant un fonds d’aide placé sous l’égide du Centre cinématographique marocain (CCM). Depuis, plus de trois-quarts des films produits au Maroc ont profité de ce mécanisme qui a connu une évolution considérable tout au long de ces trois décennies. Selon les statistiques du CCM, le montant moyen de cette aide est passé de 360 000 dirhams par film dans les années 1980 à 2,8 millions de dirhams entre 2004 et 2007. En 2008, ce montant a littéralement explosé pour atteindre une moyenne de 4,4 millions de dirhams. En 2009, ce sont 13 longs-métrages qui se sont partagé une cagnotte de plus de 50 millions de dirhams. L’explosion des ressources de ce fonds correspond à un changement important dans son mode de fonctionnement. “Nous sommes passés d’un système de soutien à fonds perdus à un système d’avance sur recettes, explique Noureddine Saïl. Les producteurs sont tenus de nous rembourser une fois que le film est rentabilisé en salles”. Une approche qui a encore du mal à s’installer puisqu’une poignée de producteurs seulement a remboursé une partie de cette donation de l’Etat. Par ailleurs, plusieurs autres mécanismes de ce fonds d’avances sur recettes restent peu exploités, comme l’aide à l’écriture qui n’a jusque-là bénéficié à aucun film. “Ce n’est que depuis deux sessions que nous recevons des dossiers concernant l’aide à l’écriture”, nous explique un membre de la commission gérant ce fonds qui rassemble 11 personnes et se réunit trois fois par an. | |  | Stratégie. Un contrat-programme prometteur Il était attendu pour le 16 novembre 2009, journée nationale du cinéma. Depuis, il va de report en report et a complètement raté le rendez-vous de la Loi de Finances 2010. Le contrat-programme du secteur du cinéma devra alors attendre l’année prochaine pour sa signature. “Les négociations entre les ministères de la Communication et les Finances ne devraient pas tarder à reprendre”, explique le directeur du CCM, qui avait mis noir sur blanc des propositions négociées avec tous les professionnels du secteur. Articulé autour de neuf axes stratégiques, ce projet de contrat-programme prévoit de mobiliser, sur trois ans, plus de 3 milliards de dirhams entre fonds publics et investissements privés. Objectif : redonner un nouveau souffle aux différents compartiments du secteur cinématographique. Il est par exemple question de multiplier par cinq la fréquentation des salles (15 millions d’entrées par an) et d’atteindre les 235 écrans. La production et la promotion ne sont pas en reste puisque l’on projette de doubler le nombre de films produits ainsi que le budget de promotion et de participation aux festivals. Il est également question de soutenir l’exportation des films marocains et de continuer à attirer les productions étrangères sur les sites marocains. Le contrat-programme table sur un nombre de 30 films, 12 téléfilms et 40 spots publicitaires étrangers tournés chaque année au Maroc pour un budget de 1,6 milliard de dirhams. Des objectifs qui laissent rêveur. Mais c’est le propre du cinéma. | | |