| Par Nina Hubinet, correspondante au Caire Egypte. 24h au pays des Pharaons | Aliment de base, le pain subventionné par l’Etat nourrit 67% de la population. (AFP) | Année chargée en perspective pour l’Egypte : législatives à l’automne et présidentielles début 2011. En attendant ces échéances, TelQuel est allé observer le quotidien des Egyptiens, entre insécurité alimentaire, problème d’accès à l’eau et montée du salafisme. Une longue planche chargée de galettes de pain posée en équilibre sur la tête, le jeune homme tient le guidon du vélo d’une main et zizgague tranquillement entre les voitures. Il est sept heures du matin au Caire, | | les bouchons ne paralysent pas encore la capitale égyptienne, et les livreurs de pain ravitaillent les Cairotes pour le petit-déjeuner. Aish mouda3am Pain et foul (purée de fèves), ainsi se compose le premier repas de la journée pour la plupart des Egyptiens. Ils mangent cela dans la rue, devant la “arrabiyat’ el foul” d’un vendeur ambulant, sur le capot d’une voiture en guise de table, avant de filer au travail. Le pain - aish en égyptien, qui veut aussi dire vie - constitue toujours la base de l’alimentation en Egypte, où 67% de la population se nourrit du pain subventionné par l’Etat, d’après la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Chaque jour, de longues queues se forment devant les kiosques où ce aish mouda3am se vend au prix d’une livre (1,5 DH) les vingt galettes. “J’ai attendu une demi-heure aujourd’hui pour avoir mes galettes”, se plaint Iman, une femme de ménage qui achète son pain dans le quartier populaire de Sayeda Zeinab. Mais l’affluence n’a rien à voir avec celle du printemps 2008 : l’Egypte, deuxième importateur de blé au monde, avait dû faire face à l’envolée du prix des céréales. Devant les boulangeries publiques, l’attente était même devenue interminable, le prix du pain non subventionné ayant bondi de 26%. Des émeutes avaient éclaté, faisant une dizaine de morts. Aujourd’hui, la situation est plus stable, mais la sécurité alimentaire du plus peuplé des pays arabes reste sur la tangente. Le souvenir des “émeutes de la faim” de 1977, que Sadate avait matées dans le sang, reste présent à l’esprit des Egyptiens et de leurs dirigeants. Hosni ou Gamal ? Il est 9 heures, c’est l’heure de pointe : les wagons du métro sont bondés, les avenues du centre-ville congestionnées. Sur les trottoirs, les fumeurs de chicha tirent leurs premières bouffées de la journée en buvant du café turc et en lisant le journal. En ce début juillet, les résultats des matchs de la Coupe du Monde ne passionnent pas outre mesure les Egyptiens, terriblement déçus que leur équipe n’ait pas pu participer à la compétition. La santé de Hosni Moubarak, en revanche, fait à nouveau la Une. Des rencontres prévues avec Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahou ont été reportées à deux reprises, provoquant des rumeurs sur la dégradation brutale de l’état de santé du président égyptien. En mars, le Raïs avait subi une ablation de la vésicule biliaire et le retrait d'un polype du duodénum dans une clinique allemande. De quoi relancer les spéculations sur la succession du leader égyptien, âgé de 82 ans aujourd’hui, alors que des présidentielles auront lieu début 2011. “Ils ne peuvent pas mettre Gamal à sa place, l’Egypte est une république, pas une monarchie”, avertit Ahmed, un père de famille employé dans une usine textile étatique. Le fils cadet du Raïs, Gamal Moubarak, 46 ans, est souvent présenté comme son possible successeur : depuis une dizaine d’années, il peaufine son image de présidentiable. Mais le fils du président, qui n’a pas de titre militaire, est avant tout le représentant des milieux d’affaires au sein du Pouvoir, et n’a pas vraiment le soutien unanime de l’armée, colonne vertébrale du régime depuis la Révolution de 1952. “Il y a de fortes chances que Hosni Moubarak lui-même se représente. Si l’on place Gamal Moubarak à la tête de l’Etat, cela va engendrer des conflits au sein du régime, avance Samer Suleiman, professeur d’économie politique à l’Université américaine du Caire. Hosni Moubarak représente la stabilité. Les cercles du Pouvoir vont le garder aussi longtemps que possible.” D’après de nombreux analystes, en cas de décès du président, le régime égyptien mettra un militaire à sa place - élu lors d’un scrutin présidentiel anticipé. Selon Emad Gad, politologue du centre de recherche Al Ahram, le nom d’Ahmed Chafiq, 69 ans, actuel ministre de l’Aviation civile, circule de plus en plus. Un choix qui ne concerne pas vraiment la population, tant le régime contrôle la machine électorale et l’appareil sécuritaire du pays. “Les Egyptiens ne sont pas stupides, ils savent très bien qu’ils n’auront pas leur mot à dire”, rappelle Samer Suleiman. L’espoir Baradei Un petit groupe d’Egyptiens rêve pourtant d’aller contre ce destin tout tracé et de mettre un terme à la dictature. Depuis quelques mois, ils ont trouvé leur homme providentiel : Mohamed El Baradei, l’ex-chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), revenu au pays en février avec l’intention d’œuvrer à la démocratisation de l’Egypte. Ses supporters - pour la plupart des jeunes des classes aisées et moyennes - militent pour qu’il soit candidat à la présidentielle de l’an prochain. L’intéressé a déclaré qu’il ne se présenterait que si la Constitution, qui interdit en pratique à un candidat indépendant non adoubé par le Pouvoir de se présenter, était modifiée. Ce qui a peu de chances de se produire d’ici six mois. “La campagne que l’on mène aujourd’hui ne portera peut-être pas ses fruits l’an prochain, mais sur le long terme, si. Ce que l’on vise c’est une réforme globale du système politique égyptien, et cela ne tient pas à une personne”, explique Nasser Abdel Hamid, un ingénieur informaticien de 26 ans, l’un des relais d’El Baradei auprès des jeunes. Pour l’instant, les visites en province de l’ancien diplomate suscitent une vraie ferveur populaire. Le mouvement déclenché par Mohamed El Baradei met la pression sur le régime de Moubarak, en prenant à témoin les alliés occidentaux de l’Egypte. Tendance niqab Midi : les paroles sirupeuses d’un tube de Amr Diab, star incontestée de la chanson égyptienne, s’échappent d’un café proche de la place Talaat Harb, dans le centre-ville. Celui-là est certainement plus connu que Mohamed El Baradei. Tous les Egyptiens connaissent ses chansons par cœur, même s’il est désormais plus courant d’entendre des versets du Coran dans les taxis du Caire. Comme dans tout le monde musulman, la réislamisation de la société est passée par là : la quasi-totalité des Egyptiennes musulmanes sont voilées, de petites mosquées “de quartier” ont été construites un peu partout, la “zebiba” - marque de piété typiquement égyptienne - a fleuri sur tous les fronts masculins… Dans le même temps, les coptes, qui représentent environ 10% de la population, se sont sentis de plus en plus ostracisés et ont commencé eux-mêmes à revenir à une pratique religieuse plus stricte. Les Frères musulmans, seule force d’opposition structurée en Egypte, ont encouragé ce retour à un islam plus conservateur. Mais la fameuse confrérie créée dans les années 1920, “interdite mais tolérée” par le Pouvoir, commence à être concurrencée par plus radical qu’elle : la mouvance salafiste gagne en popularité dans la société égyptienne. Le niqab, qui se banalise dans le pays, en est le signe le plus visible. En octobre dernier, une offensive anti-niqab de l’imam d’Al Azhar avait scandalisé de nombreux Egyptiens. “Je sais que le niqab n’est pas une obligation dans l’islam. C’est quelque chose qui concerne ma relation personnelle avec Dieu”, témoigne Doha, 24 ans, qui ne laisse voir que ses yeux. Cette jeune maman, qui vient d’obtenir son diplôme d’ingénieur, assure qu’aucune décision officielle ne saurait lui faire enlever son voile intégral. “Tout en surveillant les groupes salafistes de près, parce que la frontière avec les milieux jihadistes est parfois poreuse, l’Etat a essayé de les utiliser pour affaiblir les Frères musulmans”, analyse Aymon Kreil, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales, au Caire. Aujourd’hui, le gouvernement égyptien se rend compte du danger que peut représenter cette tendance fondamentaliste de l’islam, et entend poser certaines limites. En attendant l’eau 17h, changement de décor : nous sommes au village d’El Rahawi, dans le Delta du Nil. Un camion-citerne vient distribuer de l’eau potable aux habitants, pour la deuxième fois de la journée. Les femmes, chargées de grands récipients en fer blanc, forment une longue queue devant le robinet salvateur. “Chez nous, l’eau qui coule est complètement jaune”, témoigne Heba, 27 ans, mère de deux enfants. Comme dans de nombreux villages du Delta, l’eau courante est impropre à la consommation, à cause de la pollution des nappes phréatiques par les eaux d’irrigation chargées en engrais et pesticides. Jusqu’ici, les habitants du village n’avaient pas d’autre choix que de boire cette eau contaminée, qui peut causer des maladies du foie. Les actions en justice menées depuis quatre ans par l’association Land Center for Human Rights contre le gouvernement n’avaient rien donné. “Mais une émission de télévision a évoqué notre problème il y a six mois, et tout à coup le gouvernement s’est occupé de nous”, raconte Saber Ahmed, l’un des habitants. Désormais, les femmes d’El Rahawi, comme de nombreuses Egyptiennes, n’ont qu’un seul rêve : voir couler de l’eau potable dans leur cuisine. | |