Sad beginning*
| Ahmed R. Benchemsi (ALEX DUPEYRON) |
| Notre scénario prévoit un “happy end” pour le Maroc en 2020. Mais avant, il faudra pousser la logique actuelle jusqu’au bout. Le problème, c’est que ça risque de mal tourner… Depuis le temps, chers lecteurs, vous avez compris le principe : vacances d’août + fête du trône = TelQuel “spécial monarchie”. Mais cette année, nous avons voulu renouveler le genre. D’où ce dossier de couverture intitulé “Mohammed VI, 20 ans de règne”. Non, ce n’est pas une erreur de calcul. Plutôt que ressasser les 11 années passées, nous | |
avons tenté d’imaginer les 10 années futures. Cela s’appelle de la politique-fiction, et c’est un genre très prisé par la presse occidentale, surtout en cette période estivale. Par volonté d’optimisme, nous prévoyons un “happy end” en 2020 : un Maroc où règneraient, enfin, la démocratie et la bonne gouvernance. Scénario hasardeux, penserez-vous… Car ce qui se passe aujourd’hui, en 2010, est loin de ressembler à un “happy beginning”. Politiquement parlant, la situation est, disons, préoccupante. Le pouvoir de la monarchie est plus absolu que jamais, et elle n’entend pas le partager de sitôt avec les élus du peuple. A sa décharge, lesdits élus et plus généralement, les partis politiques censés les encadrer ne donnent pas envie de partager le pouvoir avec eux. D’une part, une gauche atrophiée, émasculée, prête à tous les avilissements pour ne pas perdre la petite part de gâteau qu’elle a obtenue voilà 12 ans. De l’autre, un vieux parti conservateur corseté par l’esprit de clan, qui ressasse inlassablement ses gloires historiques plutôt que produire des idées nouvelles. A côté, des islamistes à la vision rétrograde, mais qui attirent la compassion à force d’être harcelés et victimes de coups bas. Ça et là, des partis sans identité ni projet, sinon anticiper ce que le trône attend d’eux (c’est-à-dire pas grand-chose, à part maintenir un paysage politique émietté, donc facile à contrôler). Et enfin, le dernier venu : un parti néo-royaliste déterminé à brouiller les cartes et à doubler tous les autres, mais sans pour autant leur opposer d’alternative crédible… Sur le plan économique, les 10 prochaines années verront l’achèvement de multiples “grands chantiers”, qui transfigurent dès à présent nos paysages urbains. Il y a déjà les centres-villes rutilants, il y a aura bientôt les marinas, les tramways, le TGV… Il y a aussi, sur le plan macroéconomique, les multiples “stratégies” et autres “plans” sur lesquels planchent les “ministres-managers”. Tout cela est bel et bon. Mais est-ce que cela assurera le décollage économique dont le Maroc a encore désespérément besoin ? Est-ce que cela comblera le fossé, de plus en plus béant, entre les plus riches et les plus pauvres ? Est-ce que cela fera de notre pays un compétiteur sérieux au niveau mondial ? C’est douteux. Ebloui par le verre et l’acier des nouveaux édifices, l’Etat s’aveugle sur la dégradation des finances publiques, déjà en marche. Tout comme il s’aveugle sur la situation globale : notre économie n’est structurellement pas préparée à amortir le choc, inévitable, de la mondialisation et du libre-échange. Nous risquons fort de nous faire broyer. Comment, partant de là, terminer quand même notre scénario d’avenir sur un “happy end” ? Il faudra d’abord pousser les logiques actuelles jusqu’à leur terme. Un terme potentiellement douloureux, que TelQuel n’est pas seul à craindre… La suite repose sur un postulat : qu’un choc psychologique engendre une prise de conscience, prélude à la montée en puissance de nouvelles structures et de nouveaux acteurs. Les anciens (c’est-à-dire ceux que vous connaissez aujourd’hui) seront toujours là. Et la monarchie restera, bien sûr, le cadre institutionnel suprême. Mais notre hypothèse est la suivante : ce n’est qu’en s’appuyant sur des hommes neufs, et en fonctionnant avec de nouvelles méthodes, que la monarchie pourra garantir sa pérennité tout en préparant un avenir meilleur pour le Maroc. On imagine déjà certaines réactions. “Nihilisme !”, éructeront les uns. “Pédantisme !”, complèteront les autres. Et de répéter en chœur, vouant aux gémonies les “donneurs de leçons” que nous sommes : “Le Maroc d’aujourd’hui est inéluctablement engagé sur la voie du progrès et de la démocratie”. La vérité, évidemment, c’est que personne ne connaît l’avenir. Le but de cet exercice de “journalisme d’anticipation”, inédit au Maroc, n’est pas de prophétiser quoi que ce soit. TelQuel n’est ni Madame Soleil ni le cheikh Yassine. Notre ambition, plus modeste, est de raconter une histoire que nous croyons plausible. Après, libre à chacun de croire aux miracles. Quels qu’ils soient. * Triste commencement |