| De Mohammed Boudarham “Un policier a besoin de sa moustache” | Abdelkader X*, policier à Casablanca (TNIOUNI) | | | Antécédents* | 1963. | Naissance dans la banlieue casablancaise. | | 1981. | Quitte les bancs de l’école et arrive à Casablanca à la recherche d’un boulot. | | 1983. | Entre à l’école de police. | | 1985. | Première affectation dans une ville du Sud. | | 1991. | Naissance du premier de ses quatre enfants. | | 2008. | Promu brigadier-chef. | | 2010. | Son salaire est majoré de près de 40% en attendant de passer officier. | | | Le PV Il commence par opposer une fin de non-recevoir à notre requête. Moult tractations et assurances n’arrivent pas à le faire changer d’avis, mais il finit par dicter ses conditions, que nous acceptons et que nous respectons. Cela tient en un mot : l’anonymat. “Changez mon nom et mes repères personnels, brouillez les pistes pour me garantir l’anonymat”. Ça sera fait, chef… Notre rencontre se déroule dans une autre ville que celle où “Abdelkader “ exerce. A l’étage désert d’un café, il nous ouvre son cœur, mais pas trop. A certaines questions, il répond par un sourire, une moue ou alors il s’énerve pour de bon et menace de mettre fin à notre entretien. Sur d’autres questions, il se relâche et répond d’une manière spontanée. Trois cafés noirs y passent, en plus d’un paquet de cigarettes partagé comme entre deux vieux potes. Abdelkader, dans le civil, est un citoyen lambda, un bon père de famille. En uniforme, sur le terrain, il ressemble à n’importe quel agent de la circulation : à la fois sympathique et menaçant… *Le nom ainsi que les dates ont été modifiés Smyet Bak ? Jilali Ben Lkhadir Smyet Mok ? Aïcha Bent M’hamed Nimirou d’la carte ou, à défaut, celui du matricule dialek naâm a sidi ? 265798. C’est la première fois que vous subissez un interrogatoire ? Mais tous les Marocains ont déjà subi des interrogatoires, ne serait-ce que dans un cadre purement administratif. Cela dit, je vois que vous n’avez pas ramené Olivetti (Célèbre machine à écrire des flics, NDLR) ; je me trompe ? C’est nous qui posons les questions. Devenir flic, c’était un rêve ou un accident ? Pour ne rien vous cacher, je regardais trop de films policiers et le métier me fascinait vraiment. Donc, oui, au départ c’est un rêve. Une fois dedans, ce n’est plus la même chose. Le plus dur, c’est la manière dont les gens nous perçoivent. C’est-à-dire ? Ils oublient que nous sommes aussi des citoyens, que nous leur ressemblons, même dans nos défauts. Le policier n’est pas toujours cheffar ou haggar ! Quelle est la pire insulte que vous ayez jamais entendue ? La plus vieille insulte du monde, j’imagine : “Fils de…”. Quand vous régulez la circulation, quels sont vos clients les plus difficiles ? Très franchement, les avocats et les médecins. Parce qu’il leur arrive de nous prendre de haut. Les journalistes, non plus, ne sont pas très tendres avec nous. Et les personnalités dites de haut rang ? Il y en a qui se présentent de manière courtoise. D’autres préfèrent menacer : “Vous ne savez pas à qui vous avez affaire”. C’est à nous, agents de la circulation, de gérer ce genre de situations avec le moins de dégâts possibles. Votre plus mauvais souvenir ? Un jet de pierre dans un stade de football qui m’a atteint à la tête. Et on n’a même pas réussi à mettre la main sur l’agresseur. Mais il y a pire : quand, en 2002, mon avancement a été retardé de trois ans. Avez-vous déjà été giflé par un automobiliste, quelqu’un de haut rang ? Jamais de la vie, mais je sais que c’est arrivé à d’autres collègues qui en gardent un très mauvais souvenir. Et si vous étiez giflé par un proche de la famille royale ? C’est que je l’aurais mérité ! Je me considère au service de la famille royale, mais aucun “proche”, comme vous dites, n’a jamais agi de la sorte avec un policier de base comme moi. Enfin, pas à ma connaissance. Monsieur l’Agent, pourquoi l’écrasante majorité d’entre vous portent une moustache : serait-ce un outil de travail ? En général, cela donne une certaine autorité, ce qui est toujours utile quand vous devez faire face à l’agressivité d’autrui. Alors oui, la moustache peut aider, surtout pour réguler la circulation. Je sais que c’est un cliché mais, que voulez-vous, cela correspond aussi à une nécessité professionnelle. Personnellement, je ne peux pas me débarrasser de ma moustache, ou alors il faudrait que je change de métier. Généralement, les flics boivent de l’alcool et l’interdisent aux autres : c’est normal ? Quand vous enchaînez, au minimum, huit heures de travail sans discontinuer, le plus souvent debout, vous avez besoin de déstresser. Mais il ne faut pas généraliser, tous les flics ne boivent pas. Comment faites-vous pour deviner que tel couple n’est pas marié ? Généralement, les gens mariés ont une certaine manière de se tenir dans la rue et aussi de s’habiller. En plus, dans la majorité des cas, ce sont les couples non mariés qui finissent par se dénoncer eux-mêmes à la vue des policiers : un geste maladroit, une certaine panique… Sachez aussi qu’on intervient souvent pour la sécurité des gens. Qui vous dit que le gars qui marche à côté d’une jeune femme n’a pas un coutelas pointé sur le flanc de sa présumée compagne ? Qu’en est-il pour les pièges que vous tendez aux automobilistes, lorsque vous vous planquez derrière un stop ou un feu rouge ? C’est une question d’éducation. Les gens n’ont généralement pas le réflexe de s’arrêter à un stop. Ils sont donc en infraction… Avec le nouveau Code de la route, quels seront vos “tarifs”, disons pour quelqu’un qui grille un feu ? Cela dépend de la conscience de chaque agent de la circulation. D’après ce que je sais, il n’y a pas de tarifs précis du moment que c’est illégal. Pour ce qui me concerne, je préfère qu’un automobiliste me fournisse une excuse valable plutôt que d’essayer de me soudoyer. Quant à la corruption d’une manière générale, laissez-moi vous dire que c’est un problème “marocain”. Le corps de la police n’est pas plus corrompu qu’un autre, j’en suis convaincu. Sinon, à quand un syndicat de flics ? Si vous voulez mon avis, on n’en a que faire ! Il n’y a qu’à voir toutes les magouilles des syndicalistes civils pour vous en dégoûter. On est bien comme on est et le roi est là pour nous rendre justice, hamdoullah. Et si, un jour, votre fils vous dit qu’il veut être flic ? Jamais de la vie ! C’est un métier plein de risques, à moins qu’il ne quitte l’école de la police avec un grade de cadre. Je ne veux pas qu’il fasse le même parcours que moi et se retrouver, après plus de 30 ans de carrière, toujours au bas de l’échelle. Depuis janvier 2010, vous avez droit à une augmentation de salaire. Cela vous fait combien de dirhams de plus ? Exactement 2000 dirhams et je dis merci Sidna. Aujourd’hui, avec mon statut de brigadier, j’approche les 6000 DH par mois. C’est un salaire décent. Est-ce qu’il vous arrive de vous gratter le nez avec votre pistolet ? Ça va pas la tête ! L’arme de service est la pire des punitions qui nous soit infligée. On doit toujours être sur ses gardes. Si vous perdez votre pistolet, croyez-moi, c’est la porte de l’enfer qui s’ouvre devant vous. A quand remonte, alors, la dernière fois que vous avez utilisé votre arme, le fameux Beretta ? Il y a huit ans et c’était sur un champ de tir. Ce que vous ne savez pas, c’est que ces séances d’entraînement sont supervisées par des artificiers de l’armée et un représentant du Parquet. Monsieur l’Agent, en plus de la moustache, vous aimez les R 18. C’est quoi le secret ? Il n’y a pas de secret. Ce sont des voitures solides et bon marché. Plusieurs de nos collègues s’offrent le luxe d’acheter une Logan flambant neuve et la dernière augmentation des salaires a rendu la tâche aisée : une traite mensuelle de 900 DH n’est plus la mer à boire. Il vous arrive de lire nos “confrères” de Police Mag’ ? Oui, assez souvent, mais juste la version arabe. Sinon, je préfère Nichane. Quant à TelQuel, j’avoue que mon niveau de français ne m’aide pas trop. Quel est votre vœu le plus cher ? Avoir une promotion. Je suis brigadier-chef. Je rêve de devenir officier, inchallah. Ce sera tout. Signez votre P.V. Je relis d’abord, c’est la règle ! | |