N° 435-436

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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Reportage. Boudnib, un destin oufkirien

Enquête. Trésors de pierre




Par Mehdi Sekkouri Alaoui,
envoyé spécial à Boudnib



Reportage. Boudnib, un destin oufkirien

La petite bourgade, située à 90 km au sud d’Errachidia, restera à jamais la ville des Oufkir. (TNIOUNI)

Depuis le coup d’Etat manqué du 16 août 1972 contre Hassan II, les habitants de Boudnib payent le prix fort pour avoir enfanté le général putschiste Mohamed Oufkir. Reportage dans un village maudit par le Pouvoir.


A Boudnib, bourgade située à 90 kilomètres au sud-est d’Errachidia, les minutes paraissent (beaucoup) plus longues qu’ailleurs. Dans cette localité de 10 000 habitants qui tombe en ruines, il n’y a pas grand-chose à faire. Ici, il n’y a ni complexe culturel, ni salle de sport,
pas même un seul bar où les Boudnibis pourraient tuer le temps et tenter d’oublier leur appartenance au Maroc d’en bas. L’unique distraction dans le coin ? Squatter la grand-place pour scruter les rares voitures qui traversent quotidiennement (et furtivement) le patelin en direction de Bouarfa. Et pour ne rien arranger, il n’y a pas non plus de travail à Boudnib, dont la survie dépend essentiellement de ses trois casernes militaires.
Pourtant, le quotidien des Boudnibis n’a pas toujours été aussi noir. Au début du siècle dernier, le petit village était une importante place de commerce où transitaient les caravanes en provenance de Tindouf. Et avant l’indépendance, un des principaux postes de commandement du protectorat, qui y avait érigé des camps de concentration dans lesquels ont été parqués des centaines de nationalistes et de juifs. “Jusqu’au début des années 1970, raconte cet octogénaire rencontré dans un café garni de deux tables, Boudnib ne manquait de rien. Il y avait du travail pour tout le monde, des usines, des commerces, des restaurants et même une salle de projection de films. Aujourd’hui, il n’y a plus rien de tout cela». Qu’est-il donc arrivé à Boudnib ? Comment un des villages les plus prospères de la région du Tafilalt est-il devenu un patelin fantôme que tout le monde espère quitter un jour ? La réponse tient en un seul mot : Oufkir. Boudnib paye encore aujourd’hui le prix fort pour avoir enfanté l’homme qui a comploté contre le roi.

Oufkirland
Jusqu’à la mort du puissant général le 16 août 1972, officiellement suicidé de cinq balles dont deux dans le dos, Boudnib était le fief des Oufkir. Son père, Si Ahmed, était le pacha et également l’imam de la région jusqu’à sa mort en 1936. Très respecté et apprécié, il avait de son vivant ouvert sa maison à tous ceux qui étaient dans le besoin. “Un écriteau à l’entrée rappelait l’obligation d’hospitalité que le Coran impose aux croyants”, précise le journaliste américain Stephen Smith dans Oufkir, un destin marocain (éditions Hachette Littératures), une biographie consacrée à l’ancien homme fort de Hassan II. “Ceux qui n’avaient pas où dormir ou manger pouvaient être sûrs de recevoir de l’aide là-bas”, se souvient pour sa part notre octogénaire, qui nous apprend qu’“une partie de la maison familiale des Oufkir avait été transformée par le pacha en mosquée”.
Sa mère, Lalla Haddouma, était l’unique sage-femme de Boudnib. Et un de ses demi-frères, Mehdi, en était le caïd jusqu’à ce qu’il soit relevé de ses fonctions au lendemain du putsch raté contre le Boeing royal. Depuis Rabat où il vivait en famille, Mohamed, lui, bien que très pris par ses fonctions militaires et sécuritaires, s’est toujours impliqué dans la gestion de son village natal où il revenait autant que possible. En plus d’avoir laissé les portes de la maison familiale ouvertes à tous après le décès de son père, celui qui se faisait appeler durant sa jeunesse “le petit Boudnibi” a laissé le souvenir d’un homme qui a beaucoup fait pour sa région. “De son temps, grâce à lui, l’Etat était très impliqué à Boudnib. Les agriculteurs recevaient régulièrement des subventions publiques et les étudiants des bourses pour poursuivre leurs études au Maroc ou à l’étranger. Les rues étaient bien entretenues, etc.”, confirme du haut de ses 72 ans Haj Zoubir, avant de poursuivre : “A la mort d’Oufkir, tous les privilèges dont on bénéficiait ont cessé d’un coup”.

Une maison et une tombe
Presque 38 ans après la mort du général, que reste-t-il des Oufkir à Boudnib ? Si la famille tout entière a déserté les lieux au lendemain du coup d’Etat raté contre Hassan II, la demeure familiale, ou du moins ce qu’il en subsiste, est toujours là. Pas moyen de passer à côté. Occupant tout un pâté de maison, ce petit ksar construit en pisé à une centaine de mètres de la grand-place du village est aujourd’hui laissé à l’abandon. Au grand bonheur de quelques squatteurs qui y vivent devant l’indifférence totale des autorités. Adossé à l’une des portes scellées de la bâtisse, qui risque de s’effondrer à tout moment, un adolescent nous rappelle devant chez qui nous sommes : “Hey, vous venez chez Oufkir, celui qui a voulu tuer le roi ?”.
La tombe du général putschiste, en revanche, est plus difficile à dénicher. Mohamed Oufkir est enterré en rase campagne, dans le cimetière de Ksar Taouss, une forteresse détruite par les inondations qu’a connues la région en 2007, située à trois kilomètres de Boudnib. Pour y parvenir, il faut s’engager sur une piste impraticable, traverser un oued en crue et se faufiler dans les rues sinueuses du ksar. Un véritable parcours du combattant. “Fatema, son épouse, souhaitait l’enterrer à Rabat pour que ses enfants et elle puissent se recueillir sur sa tombe, mais Hassan II a insisté pour qu’il soit enterré à Boudnib”, nous apprend ce cousin du général défunt rencontré à Errachidia. Sur place, le caveau des Oufkir, le seul du cimetière, est légèrement en retrait des autres tombes. La petite pièce en pisé recouverte d’un plafond en paille n’est pas gardée comme le laissait entendre la rumeur. N’empêche, notre présence est assez vite détectée. Mis au courant, le khalifa, sorti de nulle part, rapplique dare-dare pour s’enquérir de l’objet de notre visite. Il s’empresse d’avertir sa hiérarchie qui laisse faire.
A l’intérieur, deux tombes se côtoient, dépourvues d’inscriptions rappelant l’identité de leurs occupants. Seule une petite indication inscrite sur le mur par Abdellatif, le benjamin du général, nous confirme que nous sommes au bon endroit : “Abdellatif Oufkir, le 20/7/1992”. La tombe de gauche est celle de Si Ahmed, le pacha. Celle de droite est celle de son fils Mohamed, le général, dont le corps a été rapatrié de Rabat le 18 août 1972 par sa mère, Lala Haddouma, son beau-père le colonel Chenna et son fils Raouf. Ce jour-là, toute la région s’était donné rendez-vous ici pour lui rendre un dernier hommage. “Il y avait énormément de gens, des vieux, des femmes, des enfants qui se sont mis à entonner des chants funèbres dès l’arrivée du cortège”, se souvient cet agriculteur du coin. Un accueil qui n’a pas été du goût du gouverneur de la province de l’époque, inquiet, qui interpelle sur le champ Mehdi Oufkir, demi-frère du défunt et caïd de Boudnib : “Les ordres viennent de très haut. Il faut que tout se passe dans la discrétion”, l’enjoint-il. En réaction, selon Stephen Smith, le caïd pique une colère. Il hurle au visage du gouverneur tout en appuyant une de ses béquilles sur sa poitrine : “Comment ? En plus tu veux m’empêcher de pleurer mon frère ? Vous l’avez tué, vous me l’envoyez dans une caisse et vous voulez qu’on l’enterre dans le silence ?”. Le gouverneur cède finalement et accepte même de présider le déjeuner offert par le caïd, auquel ont pris part beaucoup de Boudnibis, qui ne se doutent pas un instant de la malédiction qui va s’abattre sur leur village. Parmi ces derniers, aujourd’hui, nombreux sont ceux qui en veulent au général défunt. “Si Boudnib est maudit c’est bien à cause de lui”, conclut un villageois.

L’après-putsch. La traque aux Oufkir
Au lendemain du coup d’Etat manqué contre Hassan II, le 16 août 1972, une véritable chape de plomb s’est abattue sur tous les Oufkir du royaume. A commencer par l’épouse du général défunt et ses six enfants, qui vont être baladés d’un centre de détention à un autre dans d’abominables conditions jusqu’à leur libération en 1991. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir souffert de l’implication de leur père dans l’attaque du Boeing royal. Certains Oufkir se sont retrouvés derrière les barreaux et souvent torturés pour la simple raison qu’ils portaient le même nom que l’ancien homme fort de Hassan II, alors même qu’ils n’avaient aucun lien de parenté. Leurs biens ont été spoliés le plus normalement du monde. D’autres ont perdu leur travail, notamment dans l’administration, du jour au lendemain, sans qu’aucune explication ne leur soit fournie. “Nous étions nombreux à travailler depuis des années entre autres pour le ministère de l’Intérieur, jusqu’au jour où l’on nous a dit de rester chez nous jusqu’à nouvel ordre”, confirme ce cousin germain du général Oufkir, installé aujourd’hui à Errachidia, l’un des rares à avoir été rappelé à reprendre ses fonctions après quelques mois de mise à l’écart. “Il y a eu une enquête très longue et minutieuse qui devait déterminer si je partageais ou non les idées d’Oufkir”, précise-t-il. Pour éviter les foudres du pouvoir, un grand nombre d’Oufkir ont quitté le pays, d’autres ont carrément changé de nom.

 
 
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